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Les oreilles d’Anton sifflèrent. Jamais encore il n’avait vu autant de sang. Le courant rougeoyait à son contact, donnant l’illusion à Anton de se trouver face à la Rivière Pourpre. C’est ainsi que les druides nommaient le fleuve de sang qui, selon les textes liturgiques, traversait le royaume de Névé, la Lune, astre lié à la mort et à la seconde vie.
Alors qu'Evanora s’approchait de l’attroupement qui s’était formé autour de la guerrière, Major saisit l'épaule d'Anton.
– Tout va bien gamin ?
La gorge trop nouée pour qu’il émette le moindre son, il acquiesça. La cheftaine de l’Ouest revint sombrement.
– Un écureuil. L’animal est mort dans le ruisseau, égorgé.
Isak fronça les sourcils.
– Ce sont les chevaliers qui l’ont abattu ?
Evanora haussa les épaules, signifiant qu’elle manquait d’informations. Dans son dos, Anton vit l’empereur, accompagné de Trébuchet. Ils s’approchèrent à leur tour de la rive. Sans préambule, Charles incita la guerrière qui avait trouvé le corps à s’expliquer. Tous se turent pour l’écouter. Anton tendit l’oreille.
– Je ne l’ai pas perçu tout de suite, expliqua-t-elle d’une voie affirmée. J’ai d’abord vu le sang et j’ai cru que l’un de nous s’était fait attaqué. J’ai remonté le cours d’eau et l’ai trouvé, gisant ici.
Anton ne la voyait pas. Il se décala donc légèrement pour mieux observer la scène. Tout ce qu'il vit furent ses longs cheveux noirs et, sur son épaule gauche, un Glaïeul en perles rouges. Alors qu'elle tourna le visage, il perçu ses yeux gris en amandes, son nez droit et ses lèvres fines, qui lui donnaient un air autoritaire. Devant elle, Charles paraissait chétif et il devait maintenir le menton levé afin de la regarder dans les yeux. Il lui posa quelques questions à voie basse que Anton ne parvint pas à entendre. L'entretient s'éternisait. L’empereur fit alors signe à leur groupe de s’approcher.
– Je veux que vous analysiez les circonstances de la mort, ordonna-t-il de bout en blanc. J’aimerais savoir quelle est sa provenance. Ettie, ici présente, et quelques chasseurs parmi les civiles vous aiderons à déplacer le corps. Ils pratiqueront eux même la Dernière Bouchée. Bien qu’il n’ai pas été chassé par l’un d’entre nous, nous devons honorer sa mort.
Sans plus attendre, les cueilleurs se mirent au travail. Seuls Anton et Janus restaient éloignés de la scène. Major les tranquillisa.
– Si vous ne supportez pas la vue, vous pouvez vous éloigner. Le travail peut se faire à trois.
Janus accepta la proposition et tourna les talons sans demander son reste. Anton le retint pas le col de sa chemise. Bien qu’il n’était pas à l’aise à la vue du sang, leur mission les obligeaient à réaliser des relevés dans ces situations. Il répugnait à l’idée de devoir le faire en compagnie de Janus mais le garnement était sous son mentorat. Cela ferait un parfait premier exercice de formation. Anton détourna les yeux lorsque leurs camarades tirèrent l’animal hors du ruisseau. Il commanda à Janus de chercher son sac et s’approcha du courant. Celui-ci n’était pas très vif. Il l’expliquait par l’aplatissement du terrain et le manque de pluie. Janus revint avec la besace et Anton en sortit des fioles. Il descendit la rivière, suivit par son élève. Il remplit un flacon, en contrebas de l’à où c’était trouvé l’anima, où l’eau était plus claire. Faisant signe à Janus de le rejoindre, il entama ses explications sans plus de cérémonie.
– Le contenu de la fiole que tu tiens va colorer l’eau de façon à détecter les traces de toxines restantes. Au vu de la vitesse du courant, en combien de temps estimes-tu que les particules de sang seront complètement diluées ?
Tout en attendant la réponse, il se saisit de la fiole que tenait Janus et en versa deux gouttes dans la sienne. L’apprenti réfléchit avant de répondre.
– Le flux est particulièrement faible, du fait qu’il n’ai pas plu depuis un moment. Et nous ne savons pas depuis combien de temps l’écureuil est mort. Mais si nous prenons en compte seulement ces indications et le fait qu’il ait perdu beaucoup de sang... Je dirais qu’il faut compter au moins quatre heures afin d’être certain qu’il n’en reste plus aucune trace.
Anton acquiesça.
– Trois heures, c’est le minimum dans notre situation. Quatre nous donne une marge de certitude. En espérant bien entendu que la lame qui la tué ne contenait pas de poison particulier.
– Pensez-vous que nous allons devoir nous passer d’eau pour la suite du voyage ?
Ils n’avaient pas entendus la guerrière arriver. Ettie, si Anton se souvenait bien. Elle s’expliqua.
– Vos collègues m’ont demander de vous dire qu’ils estiment que l’animal est mort il y a deux heures .
Anton la remercia d’un signe de tête et leva la fiole au niveau de ses yeux. L’eau avait prit une couleur noire.
– Je pense que nous allons devoir nous en passer pour la prochaine journée. Faites savoir à l’empereur que nous avons besoin de faire des réserves en amont de la scène.
La moussu accepta la mission et s’éloigna. Anton et Janus vidèrent la fiole et rangèrent le matériel. Charles vint alors prendre, par lui même, des nouvelles de l’équipe de recherche. Ils lui transmirent leurs observations.
– La mort a été causée par une lame de poignard. Il possède également des marques dans le dos, énonçait Evanora. Au vu de la quantité de poils manquant, je pencherais pour du braconnage.
Le front de Charles se plissa. Anton pouvait presque voir les rouages de son cerveau s’actionner au rythme de sa réflexion.
– Il n’y a pas de trace de poison, demanda-t-il après un long silence.
Major secoua négativement la tête.
– Bien, nous allons donc le dépecer et remplir la calèche de provisions.
À ses mots, l’ensemble des cueilleurs avaient palis. Ils ne chassaient jamais durant leurs missions, se contentant de manger des fruits, légumes et racines. Ils ne se sustentaient presque jamais de viande. Ils n’osaient cependant pas contredire leur dirigeant.
Les chasseurs et les cueilleurs se réunirent autour de la dépouille. Ils ramassèrent des branches qu’ils déposèrent autour de l’écureuil, l’encadrant. Major ouvrit la gueule de l’animal et un chasseur glissa entre ses dents une dernière tige. Tous se placèrent autour du cadre de branchage et ils prononcèrent une prière au nymphes, fondateurs de leur monde. Les athéistes se contentèrent de garder un silence respectueux. Ils entreprirent ensuite de le dépecer. Seuls Anton et Janus furent dispenser de la tache pour superviser l’approvisionnement en eau.
Lorsque tous eurent terminé leur mission, ils reprirent la route, le cœur lourd. Isak reprit ses tours de guet et aucun mot ne fut échangé durant la marche.
Anton songea à ce que signifiait la présence de braconniers. Ces derniers n’avaient plus foulés la forêt depuis la Grande Famine. La présence de la Brume semblait jouer un rôle dans leur soudain retour. Comme il vivait loin de toute ville durant plusieurs mois, Anton n’avait pas réalisé à quel point les prix de matière premières avaient augmentés. Cela lui sautait à présent aux yeux. Il était devenu dangereux, pour les professionnels, de traverser les bois à la recherche de touffes de poils égarées. Ainsi, les stocks se faisaient plus rares et les prix augmentaient.
Sous lui, Grise-Mine fut prise de tremblements, comme si les pensées de son cavalier lui était parvenues. Petra, qui chevauchait à ses côtés, murmura :
– Ils l’avaient pressentis. Les animaux sentent la mort plus rapidement que nous.
Anton ne su que répondre et se contenta de passer une main rassurante sur le cou de sa mulote.
Ce jour-ci, ils firent halte avant la tombée de la nuit. Ils attachèrent les mulots à proximité du campement et certains se proposèrent pour faire des tours de garde. Au moment du repas, aucun des membres des cueilleurs ne mangea le ragoût à base d’écureuil. Ils avaient préféré cueillir des pissenlits, pendant leur analyse habituelle du terrain, et faire ainsi leur propre casserole.
Le dîner ne fut pas aussi festif que la veille. Chacun mangeait dans son coin. Anton, comme tous, commençait à prendre conscience de l’importance de ce qui allait se jouer à Rou. Il souhaitait hardiment que le chercheur avait les réponses qu’ils souhaitaient. Dans le cas contraire, des conflits risquaient d’éclater entre la capitale et les petits villages. La population perdrait foie en leur gouvernement si elle venait à apprendre que leurs bois regorgeaient à présents de coupe-gorges et elle le tiendrait pour fautif de l’avancée de la Brume.
Le troisième jour, l’ambiance générale s’était adoucie. Anton le ressentait jusqu’à dans ses blessures qui se trouvaient moins douloureuses. Il semblait en être de même pour Grise-mine qui poussait de plus grandes foulées lors de son moment de liberté à la pause de midi. Durant celle-ci, Major s’absenta. Anton avait ouïe l’empereur le quémander. Quand il revint, il annonça à son équipe :
– Nous allons atteindre les zones agricoles demain dans la journée. La forêt ne va donc pas tarder à prendre fin.
Anton reconstitua une image mentale de la région Est et les situa rapidement géographiquement. Ils devraient rester environ trois à quatre jours dans les plaines agricoles, au milieu des champs et des villages. Pour la suite, ils rejoindront de nouveau la forêt et sa partie la plus dangereuse, celle vers laquelle naviguent habituellement les cueilleurs de l’Est. Ils piqueront en direction du Nord-Est et prendront le Viaduc Assoupi, en amont de Montauris. La ville, selon les derniers rapports, percevait l’arrivée de la Brume sans pour autant que celle-ci soit omniprésente.
– Nous avons l’autorisation de tous quitter la délégation pour participer aux recherches d’Isak, expliqua Major. Les rapports temoignent qu'il s’agissait d’un recoins à Chicorée. Nous serons accompagnés de deux gardes. J’ai demandé à ce que Ettie en fasse partie. Elle semble particulièrement observatrice.
La requête ne surpris nullement Anton. La chicorée avait des propriétés anti-inflammatoires et digestives, entre autres vertus, ce qui faisait d’elle une plante primordiale des potions des alchimistes. Sa brusque disparition avait étonnée les cueilleurs puisqu’elle était connue pour résister à toutes les températures et intempéries. Si le périmètre en contenait, il était primordial de s’en soucier. Tous acceptèrent donc la mission. Janus tourna vers Major un regard suppliant. Celui-ci répondit par la négative.
– Tu ne possèdes pas de monture, il est préférable que tu restes avec la délégation cette fois encore.
À la fin du repas, alors que la troupe s’ordonnait pour reprendre la route, les cueilleurs et leurs deux escortes se rassemblèrent près des montures. Celles des chercheurs étaient particulièrement agitées, elles sentaient que l’après-midi serait différent des autres et avaient hâte de partir. Majors désigna deux équipes : Petra, Evanora, le chevalier et lui partirait au plus profond possible vers le Nord, Anton, Isak et Ettie suivrait en parallèle mais à distance le chemin qu’empruntait la délégation.
Anton re-sangla d’un mouvement habituel la selle de Grise-mine qui ne tenait plus en place.
– Oui ma grande, on va y aller.
Il se mit en selle et rejoignit ses deux camarades de l’après-midi. Ensemble, ils partirent au pas de course, ne ralentissant que lorsqu’ils estimèrent être suffisamment loin de la délégation. La Chicorée ne poussait pas sur les routes régulièrement fréquentées, il fallait donc s’en éloigner.
Ils parcoururent au pas plusieurs kilomètres à la recherche de la petite fleur bleu, en vain. Autour d'eux, les sons de la forêt s'accordaient, comme si la menace de la Brume n'existait pas. Comme si elle n'avait pas fait disparaitre une parie de la flore. Le soleil descendait dans le ciel, à mesure que les heures passèrent. Anton estima qu'il devait être trois heure passé lorsqu'ils firent une pause. Il en fut reconnaissant, ses blessures le faisait de nouveau souffrir. La moiteur de la fin d'une journée d'été trempait ses vêtements. La sueur sur son col lui fournissait des démangeaisons. Il se saisit de sa gourde et avala quelques gorgées d'eau. Il ouvrit les oreilles, percevant le chant des oiseaux. Au loin, un cri résonna.

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