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Comme prévu, la délégation atteignit les premières cultures le lendemain, peu après la halte de midi. Autour d’eux, le blé poussait haut au-dessus de leurs têtes, bloquant toute vision. Les chevaliers, suite à l’attaque de la veille, s’étaient positionnés de façon à encadrer parfaitement l’ensemble de la troupe. Les prisonniers suivaient le mouvement à pied, les mains attachées. Le silence régnait en maître sur l’ensemble des voyageurs, attentifs au moindre bruit provenant des hautes céréales.
Anton marchait au pas. Tout aussi attentif que ses compagnons, il scruta ce paysage inconnu. Il atteignit une portion de route pentue et, pendant quelques instant, son regard pu se poser au-delà des grains de blé. Des maisonnettes se tenaient au milieux de prairies verdoyantes et de cultures rayonnantes. Des moussus s’activaient de par et d’autres des champs, faucilles sur l’épaule, accompagnés de mulots qui tiraient des charrettes pleines de grains.
Ils atteignirent l’entrée du village quelques mètres plus bas. Sur leur passage, les habitants s’écartaient. Anton lu dans leur regards la crainte que leur inspirait les épées des chevaliers. Voyaient-ils leur arrivée comme une menace ? Un frisson parcourut sa nuque. Il espérait que l’empereur saurait calmer les hostilités, s’ils ne souhaitaient pas voir leur logement prendre feu dans la nuit.
La délégation reçu l’ordre de patienter sur le chemin de terre pendant que leur dirigeant s’entretenait avec le chef du village. Major fut appelé pour recevoir les consignes sur la marche à suivre et revient vers son équipe afin de les partager.
– Nous avons l’autorisation de nous arrêter ici. Ils nous prêtent les champs et les écuries pour la nuit.
– Est ce que nos assaillants sont membres de ce village ? Questionna Evanora, partageant visiblement les craintes d’Anton.
Major hocha de la tête.
– De celui-ci et de ceux plus loin. L’empereur leur propose un pour-parlé. Ce sera l’occasion de calmer la situation, il laissa échapper un soupir. Je dois préparer l’échange avec eux. Allez vous reposer.
Sur ces ordres, Anton mit pied à terre et pris la direction des écuries. Les villageois les orientaient vers les stalles libres. Ils avaient la mine grave et n’osaient pas les regarder dans les yeux. Anton prit soin de sa monture par lui même et envisagea de faire un tour du village. C’était la première fois qu’il sortait de la forêt. La partie Nord des Bois ne possédaient pas de tels étendues et il était curieux d’en apprendre plus sur la manière de vivre de ces habitants.
Ses pas le menèrent aux champs dont il ne pouvait percevoir que les premières rangées de blé en raison de leur taille. Au dessus, le ciel se dévoilait dans toute son étendue. Cette vision le mis mal à l’aise. Il préférait la protection des branches des arbres.
Autour de lui, les moussus fauchaient vigoureusement les bases des blés avec une technique calculée, afin de ne pas finir écraser par le fruit de leurs récoltes. Une fois au sol, un second groupe se chargeait de séparer les graines de la tige et de les entreposer sur les charrettes. Les mulots qui les tiraient en couple étaient plus costaux que les montures des membres de la délégation. Alors que l’une d’elles fut complètement chargée, Anton eu une impulsion. L’inquiétude lui tordit le ventre tendis qu’il s’approcha du conducteur. Il fit preuve de moult politesse lorsqu’il demanda s’il accepterait sa compagnie. À sa surprise, le moussu acquiesça et le cueilleur se hissa à ses côtés.
L’homme avait la peau basanée par les longues journées passées en extérieur et parlait peu, ce qui convenait parfaitement à Anton. La charrue avançait d’un pas lent, berçant ses passagers dans un doux mouvement. À ses narines, l’odeur du blé et du soleil se mariaient en une effluve inconnue mais pas désagréable. Un instant, il imagina que ses parents puisse avoir été paysans. Lui aussi aurait grandit dans ces champs. Comme ces enfants, il aurait passé ses journées à récupérer les grains les uns après les autres sur une pousse, le soleil frappant sur sa peau. Aurait-il bénéficié d’une éducation ? Aurait-il aimé trimer toute la journée pour voir sa production partir sur des chariots vers une destination qu’il ne pouvait qu’imaginer ? Qu’aurait-il pensé, de l’arrivée de la Brume et du manque de considération d’un gouvernement dont il ne connaissait pas les visages ? Dénégation. Colère. Aurait-il prit la faux et suivit ses parents pour surprendre la délégation à la sortie de la forêt ?
De son regard de cueilleur, il observa l’état des plantations. La plupart des graines étaient noircies et les tiges étaient plus blanches que jaunes. Il questionna le charretier. Celui-ci lui apprit que les plantations avaient perdues de leur qualité. Le changement avait attaqué aussi bien les vieilles pousses que les nouvelles. Anton croisa les dates que lui transmit le paysan sur les changements d’apparence des plantations à celles des rapports d’Isak, dont il avait lu un résumé avant de partir. Il en conclu que l’avancée de la brume avait déjà affectée cette partie de la région, sans pour autant avoir montré le bout de son nez.
– L’air est plus frais cette année encore, poursuit l’agriculteur. C’est comme cela depuis trois ans. La terre est plus dure, l’eau plus rare.
Ils atteignirent la grange dans laquelle des moussus s’activaient à récupérer les graines et les trier. Anton descendit en même temps que son conducteur et regarda un moment le surprenant remue ménage qui se jouait sous ses yeux. Tous les gestes étaient mécaniques, répétés et précis. Jamais il n’avait observer un travail si aliénant. Il s’approcha d’un enfant qui avait pour consigne de trier les bons grains et les mauvais. Il passa la main dans le sac de ceux qui étaient altérés par la maladie des sols. Son contenu était plus important. Sous les yeux étonnés de l’enfant, il se saisit d’une graine et l’ouvrit à l’aide de son couteau de récolte. La germe faisait la taille de sa main mais s’ouvrit sans résistance. L’enveloppe noircie se morcelait entre ses doigts. L’intérieur était vide et la germe, habituellement blanche, était gangrenée.
L’agriculteur qu’il avait accompagné s’approcha de lui.
– Ils étaient plus gros à une certaine époque. Et plus jaunes aussi. Savez vous comment on nommait notre terre les années d’avant ?
Anton admit son ignorance. La voie du moussu se voila de mélancolie.
– “La vallée aux rivières d’or”. Les voyageurs racontaient que de l’or ruisselait sur nos collines.
Le cueilleur baissa la tête. Il sentait sur lui le poids des regards des travailleurs. Il comprit. La haine que pouvait leur vouloir ces cultivateurs. Et il en était responsable. Lui comme tous ceux de la capitale. Ils n’avaient pas su prendre soin de la nature, la protégée comme ils se devaient de le faire. Alors même que leur Branche n’était formée qu’à ce seul travail. De plus, ils avaient ignoré ceux qui partageaient ces terres avec eux. La capitale bénéficiaient de nombreuses ressources, qu’elle considérait comme inépuisables, sans se soucier que ceux qui la fournissaient étaient les premiers à en manquer.
Anton eu l’impression de voir pour la première fois, ces enfants, ces familles, qui remplissaient son assiette chaque fois qu’il en avait le besoin. Eux même amaigris, les vêtements trop larges pour leurs corps frêles. Les enfants plus petits que ceux de la capitale. Il aurait voulu s’excuser. Quel importance avait quelques pauvres mots pour ces gens ? Les espoirs qu’il fondait à présent sur les recherches d’un inconnus à l’autre bout du pays, lui parurent soudain bien maigres. Comment pouvait-il penser qu’ils sauverait à temps ces villageois ?
Il sera la mâchoire. Coupable, lui soufflait une voix dans sa tête. Une main douce se ferma sur la sienne.
– Parle, le supplia l’enfant. Toi qui comprends. Ne tais pas les choses. Pas comme ton souverain.
Le cœur d’Anton allait exploser. Il posa la main sur celle de la petite et sans un mot de plus, quitta la grange, chancelant. Comment, à lui seul, pouvait-il expliquer cela. Lui qui a été aveugle, comment pouvait-il apprendre aux autres à voir. Il se sentait minuscule, insignifiant. Il doutait à présent de la faisabilité de ce qu’ils entreprenaient. Le cœur au bord des lèvres, il ne rejoignit pas tout de suite ses compagnons. Il erra entre les habitations, ignorant la fatigue et les courbatures qu’il avait accumulé depuis le début du voyage.
Alors qu’il s’engagea dans une ruelle, il sentit la bille remonter dans sa gorge. Sans grâce, il prit appuie sur le mur de la bâtisse la plus proche et vomit son repas. La culpabilité ne l’avait jamais autant fait souffrir. Il prit une grande inspiration et tenta de s’éclaircir l’esprit. Un bruit sourd et vif l’aida à reconnecter avec le présent. Il semblait provenir de la fenêtre entrouverte de la maison. Inquiet, il se glissa sous l’ouverture et y passa un œil discret. Il distingua plusieurs silhouettes autour d’une table. Celui qui venait de frapper du point sur la table parla d’un ton rude.
– Je refuse que les choses se déroulent ainsi. Nous vous faisons tous confiance !
Anton cru reconnaître la voix de stentor de Major et devina alors qui étaient les autres personnes occupant la pièce. Il assistait à l’entretient des chefs avec l’empereur. Le bon sens aurait voulu qu’il s’en aille sans attendre. Il s’agissait d’une réunion privée. Mais la réaction de Major le poussa à tendre l’oreille.
– Les choses sont ainsi. Nous auriez vous suivit si vous aviez su en avance ce dont il était question ?
Une femme à l’habit blanc avait prit la parole. À son aire supérieur, elle semblait prendre de haut le chef de l’unité des cueilleurs. Major, bouillonnant, balaya l’air devant lui.
– Bien sur que non ! Il est dans notre droit de savoir pleinement et entièrement ce dans quoi nous nous engageons. Notre choix devrait être librement consenti.
– Il l’a été, protesta la femme. Vous le choix de faire partie de la délégation et de vous mettre à son service. Vous auriez pu refuser.
– Nous n’en avions pas tous les détails. Vous nous avez trompez.
Un silence pesant suivit ces paroles. Anton fronça les sourcils. Il lui manquait une partie de la conversation. Il ne comprenait pas un traître mot de la discussion qui se jouait devant lui.
Tout ce dont il avait la certitude, c’est qu’il n’aurait pas dut assister à cette scène. Il prit alors conscience de son imprudence et songea à quitter les lieux sur le champ. Alors que cette pensée lui traversait l’esprit, un bras le saisit par derrière et une main se posa sur ses lèvres.

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