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Le cœur d’Anton battait à tout rompre. Sa respiration était difficile. Impuissant, il laissa son assaillant l’éloigner de la porte et l’entraîner dans un cabanon annexe. Toujours bâillonné, le cueilleur fut poussé, dos au mur. Devant lui se tenait Trébuchet.

Le bouffon ramena un doigt noueux sur ses lèvres et mima une fermeture qui se refermait. Il reproduit le mouvement sur les lèvres d’Anton avant d’arquer un sourcil. Déglutissant avec difficulté, le cueilleur hocha de la tête. Lentement, Trébuchet relâchât la pression de sa poigne. Il se pencha à l’oreille du moussu. L’air frais de sa respiration fit frissonner Anton, lorsqu’il chuchota.

– Tu n’as rien vu, rien entendu, prévint-il. Il n’est pas encore temps pour toi de te mêler à cette histoire. Ne te sépare pas de tes amis et ne tourne pas le dos à l’empereur. Si tu suis correctement ces consignes, tu me remercieras plus tard.

Anton acquiesça, tremblant. Trébuchet se redressa et lui fit signe de partir au plus vite. Ne se faisant pas prier, Anton disparut dans les proches ruelles. Alors qu’il quittait celle d’où il provenait, les voix des chefs se firent plus claires. Ils avaient terminé leur conseil. Quel idiot ! Il ne s’était pas assuré que la rue était vide ! Il accélérât le pas, priant pour ne pas se faire attraper.

Il rejoignit le camp à la hâte. Il fit tout de même halte à l’arrière de la grange qui leur avait été confiée. Il ne souhaitait pas arriver haletant et en nage devant ses compagnons. Trébuchet avait été clair, il ne devait éveiller aucun soupçons concernant la discussion qu’il avait pu surprendre.

Lorsque son cœur se fut calmé, Anton prit une grande inspiration. Le repas avait été annoncé et ne pas s’y rendre aurait l’effet inverse de ce qu’il cherchait à faire. Bien que Trébuchet n’est pas proféré de menaces, il ne doutait pas de sa capacité à le mettre dans l’embarra. Bien qu’il ne connaissait pas les lois par cœur, surprendre une conversation de hauts dignitaires alors qu’il n’y était pas convié pouvait lui coûter cher. Si il se taisait, le bouffon n’en soufflerait peut être pas mot à l’empereur. Il devait donc agir normalement. Et cela commençait par rejoindre ses camarades pour le repas. Le cueilleur s’autorisa une dernière expiration avant de sortir de sa cachette.

Le camp avait été monté le long de la grange, en forme de U. Les écuries se tenaient au rez de chaussé et l’étage supérieur contenait la paille et le foin. C’était ici que la délégation allait dormir. Un feu avait été dressé au milieu de la cour pavée. Toutes les guildes se mélangeaient pour le repas, si bien que Anton eut du mal à trouver ses camarades.

Sur le bord opposé du cercle, quelqu’un lui fit signe de se rapprocher. Plissant les yeux dans la pénombre qui commençait à s’abattait, il reconnut Ettie. En arrivant à sa hauteur, il constata que la plupart des membres de la délégation avaient abandonné leurs vêtements de voyages pour des tenues plus légères et agréables à porter. Ce qu’ils n’avaient pas fait depuis le début du voyage pour une question de sécurité. Mais à présent dans un lieu sécurisé où même les cueilleurs n’avaient pas besoin de faire un tour des horizons, ils pouvaient se permettre plus de liberté. Si Anton regrettait donc de ne pas avoir profité de son temps libre pour se changer, il constata que les vêtements que portaient les voyageurs gardaient tout de même la couleur de leur profession. La gardienne abordait donc une tenue violette dont les manches inexistantes laissaient paraître la perle qui était fixée sur son épaule, symbole de l’ordre des Glaïeuls auquel elle appartenait. Sur ses bras musclés par des années de travail, de fines cicatrices semblaient dessiner des veines blanches, coupant sa peau en plusieurs morceaux.

– Le très courageux cueilleur accepterait-il de se joindre à nous pour partager son repas, questionna-t-elle avec emphase.

– Nous ? S’enquit Anton.

La moussu se déplaça pour lui permettre d’apercevoir un autre membre des chevaliers. Le premier des blessés qu’il avait assisté à la suite de l’attaque. Celui-ci avait insisté auprès de Ettie pour pouvoir remercier à nouveau celui qui l’avait maintenu en vie. Bien que gêné, Anton accepta de partager le dîner en leur compagnie.

Bien qu’il s’était fait la promesse d’agir normalement, sa gorge et son estomac restaient serrés par l’angoisse. Heureusement, Ettie ne sembla pas percevoir son mal être, plus concentré sur celui d’un autre.

– J’ai entr’aperçu le plus jeune de tes compagnons tout à l’heure. Il ne semblait pas aller bien. Est-ce la bataille qui l’a secoué ?

Anton mit un moment à comprendre l’allusion. Il suivit son regard et trouva Janus, sur l’autre bord du cercle, aux côtés de Hogier. Anton ne pu retenir une grimace de mécontentement. Il était vrai que son apprenti n’avait pas reprit la parole depuis l’incident. Du moins, pas avec son mentor. Il semblait l’éviter, pour une raison qui échappait au cueilleur. A le voir ainsi, discuter ouvertement avec son ennemi, Anton sentit son cœur se serrer.

Cela faisait beaucoup trop d’émotions pour une soirée. Ettie posa une main douce sur son épaule.

– Quelque chose de va pas ? Tu n’as pas l’air bien.

Anton secoua la tête.

– Je suis fatigué. Mes blessures me lances.

Ce n’était qu’un demi mensonge. La fatigue accumulée réveillait la douleur de son épaule ainsi que celle de son poignet. Les potions d’Orion perdaient de leur efficacité.

– Tu devrais aller voir un médecin, lui conseilla le second chevalier.

Anton acquiesça et prit congé de ses compagnons du soir. Il se dirigea vers la grange sans communiquer de soignant. Il récupéra ses effets et grimpa à l’échelle avec difficulté. Dans l’ombre, il étala son tapis de sol et resta à fixer les poutres du toit.

La nuit fut longue, ses pensées se bousculant pour donner du sens à ce qu’il ne parvenait pas à comprendre. Il aurait voulu parler avec Major, le moussu en lequel il avait le plus confiance chez les cueilleurs. Il se contenta de ruminer jusqu’au départ, le lendemain matin.

L’air était lourd. Dans le ciel, des nuages gris affluèrent, sombre écho à l’esprit embrumé d’Anton. Dans les champs, la couleur jaune des blés ressortait sur le fond noir des cieux. Ils semblaient briller comme de l’or, même en l’absence du soleil. “La vallée aux rivières d’or” portait merveilleusement bien son nom.

La délégation avançait lentement, prêtant attention à ses blessés. Les prisonniers les suivaient toujours. Ils attendaient d’atteindre Montauris, la plus grande ville des environs, pour les faire comparer devant le tribunal. C’est tout du moins ce que leur expliqua Major en guise conversation. À travers ses intonnations, Anton cherchait des indices sur l’état d’esprit de son chef, suite à l’évènement auquel il avait assisté la veille. Pourtant, à aucun moment le ton du capitaine ne laissa transparaître de la colère.

Durant la journée, le paysage changea peu. Les champs étaient jaunes d’or sur des kilomètres et des petites fermes apparaissaient régulièrement. Les montures avançaient d’un bon pas, bien que leurs cavaliers percevaient leurs angoisses. Elles n’avaient jamais traversé les cultures auparavant. Le moindre bruit inhabituel les faisait faire des écarts, désarçonnant les cavaliers peu expérimentés. Les arrêts pour les remettre en selle étaient fréquents, ralentissant légèrement la progression.

A la tombée de la nuit, les voyageurs étaient toujours sur la route, perturbés par ces agitations. La pénombre inquiétait d’autant plus les animaux qui refusaient à présent d’avancer. Seules les montures des cueilleurs et des chevaliers daignaient aller de l’avant, ayant été élevées pour s’adapter à chaque situation. Ils étaient arrêtés à un kilomètre de la prochaine ferme lorsque le ciel commença à gronder. Le temps s’était maintenu tout le long de la journée mais s’apprêtait à éclater en un violent orage qui finirait de terrifier les bêtes.

Evanora demanda à chacun de rester à sa place et s’avança en tête de file comme elle le pu. Les mulots terrifiés se percutant les uns les autres, augmentant le sentiment d’affolement général. Quand elle revint dix minutes plus tard, elle lança des ordres.

– Quelques chevaliers vont passer à l’avant pour tenter de montrer aux autres que la voie est sûre. Certaines bêtes sont certainement beaucoup trop terrifiées pour faire attention à cela. Chacune des personnes dont les animaux sont calmes vont devoir prendre sur leur selle un membre de la délégation. Sa monture devra coller la vôtre afin de la suivre. Il faut que l’on atteigne la ferme avant l’orage.

Ils acquièrent de concert. En avançant dans la foule, Anton se dirigea précipitamment vers les tuniques blanches, cherchant du regard Guinevere dont la monture n’avait pas l’habitude de sortir de la ville. Il repéra la chevelure blonde de la moussue et s’apprêtait à l’accoster lorsqu’il aperçu quelqu’un la rejoindre. L’individu la fit monter derrière lui, récupéra sa monture et s’éloigna vers l’avant de la file. Anton le reconnut lorsqu’il passa près de lui. Il s’agissait de Hogier.

D’un naturel méfiant, Anton suivit son mouvement d’un œil mauvais. Il faisait partie des rares civils à savoir monter et tenir une bête affolée et pour cause, ils avaient eux des enseignements communs où les cours de monte étaient dispensés. Sa monture, se doutait Anton, devait même lui appartenir. C’était habituellement le cas pour les titulaires du titre de la noblesse.

Essayant de se focaliser sur la situation actuelle, il s’approcha d’un alchimiste dont le mulot ne cessait de reculer et refusait obstinément d’avancer. Après un court instant durant lequel le cueilleur s’échina pour tenter d’approcher l’animal, il entreprit de le bloquer contre une charrette. Ceci fait, il put faire monter le cavalier derrière sa selle, s’emparer des rênes du mulot récalcitrant et l’attacher à sa propre selle de façon à ce qu’il suive de près Grise-Mine. Cette dernière fit part de son mécontentement d’être ainsi chargée et positionnée en mordillant le bout de la chaussure de son cavalier.

– Je sais Grise, c’est juste pour quelques mètres. Tu peux le faire.

Poussant un petit cri plaintif, celle-ci avança tout de même pour rejoindre les autres voyageurs. Lorsque tout le monde fut ainsi préparé, on mit en branle la délégation qui avança de nouveau. Ils atteignirent la ferme quelques minutes avant qu’une pluie torrentielle suivit de bruyant orages n’éclatent. Dans les écuries, les montures étaient positionnées par deux dans chaque box, à la fois par manque de place et pour que les plus courageuses calmes les plus peureuses. Grise-Mine était donc toujours en présence de son nouveau compagnon. Son petit museau retroussé exprimait son mécontentement. Anton lui passa une main entre les oreilles pour la calmer alors qu’elle grignotait le col de sa chemise pour faire comprendre sa détresse.

– Juste une nuit ma belle, juste une.

Elle finit par lui tourner le dos, boudant face à cette réponse. Il lui avait dit que ce n’était que pour quelques mètres et à présent, il s’agissait d’une nuit ! Le cueilleur poussa un triste soupir. Il s’en voulait de lui mentir ainsi. Se sentant à l’étroit dans la grange, il se dirigea vers la grande porte en bois qui permettait de garder un semblant de chaleur dans les écuries. L’entrebâillant, il regarda la pluie tomber brutalement sur le sol caillouteux. Une grande inspiration lui permit de faire entrer l’ait frais dans ses poumons.

Quelques instants plus tard, quelqu’un le rejoignit. Isak s’adossa à la porte. Bien que surprit par son arrivée, Anton ne dit rien. Aucun des deux moussu ne bougeait, regardant, dans la nuit noir, la nature se défouler. Lors de ces courts moments où la luminosité éclairait le paysage, ils pouvaient observer les brins de blés se balancer d’un côté et de l’autre, bousculés par les vents.

– C’est déstabilisant, n’est ce pas ? Murmura Isak.

Anton fronça les sourcils. Ce n’était pourtant pas la première fois qu’ils voyaient un orage.

– La vie de ces gens, précisa le cueilleur. Je t’ai vu échanger avec eux, t’intéresser à leurs difficultés.

Anton cessa de respirer. L’avait-il suivit plus loin ?

– On découvre des choses qu’on n’imagine pas habituellement, tâta Anton.

– Et eux n’ont pas l’habitude que l’on s’en inquiète. Merci d’avoir essayé de les comprendre.

Anton se détendit un peu. Peut-être n’avait-il pas assisté à la scène tout compte fait. Une part de lui s’en désola. Il aimerait pouvoir en parler. Un instant, dans le silence de la nuit, alors qu’ils n’étaient que deux, Anton hésita. Il ouvrit la bouche.

– C’est pour cela qu’on fait ce travail, se contenta-t-il de répondre.

Il sentit le regard d’Isak peser sur lui, comme s’il hésitait aussi à prendre la parole. Mais tous deux se turent et fixèrent le paysage.

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