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Il fallut à la délégation deux jours supplémentaires pour atteindre Montauris. La ville avait été bâtie à trois jours à dos de mulot du Viaduc Assoupi. Cette partie de Célian regorgeait d’imposants chênes dont les fruits avaient fait la renommée de ses habitants. L’architecture datait de la construction du pont, soit plus de cent ans auparavant. La citée avait été le siège des architectes qui contrôlaient son assemblage en l’an de l’Abondance. A l’instar de la capitale, les yeuses* étaient creusées de tous côtés. Les édifices portaient le mariage bois et pierre, imposant à la délégation un sentiment de grandeur semblable à celui qu’ils éprouvaient lorsqu’ils contemplait le palais de leur capitale. Le plus impressionnant résidait dans les sculptures à même les troncs. Fines, détaillées, elles racontaient les légendes depuis longtemps oubliées dans les autres coins de Célian. Les glands n’étaient pas le seul trésor de Montauris. La citée possédaient également des plaines qui côtoyaient l’orée de leur bois. Dans ceux-ci prospéraient des souris blanches. Plus petites que les mulots, elles étaient élevées pour leur lait qui se vendait jusqu’au pays des Sables.

Les voyageurs avaient saisi un changement de température à leur approche de la ville, la veille au soir. Il y faisait plus frais. Alors qu’ils se rapprochaient de la ville, le chant d’un ruisseau se fit entendre. Sans s’en être aperçus, ils avaient suivit ce cours d’eau depuis leur entrée dans les champs. En effet, si l’on observait la carte de la région, la rivière qui prenait sa source dans la mer du Nord approvisionnaient les cultures en les traversant et nourrissait également la cité dans laquelle ils entraient.

La délégation suivi le chemin principal qui menait à une place triangulaire au centre de la citée. Sur leur passage, des enfants s’émerveillèrent devant les beaux habits des délégants. Les adultes étaient, quant à eux, surpris de rencontrer, pour la première fois, le moussu qu’était leur empereur. Pour cause, ce dernier ne quittait que rarement la capitale.

Ils atteignirent une place triangulaire. Isak, qui connaissait bien la ville, se pencha vers Anton en désignant les trois chênes qui s’élevaient, dans chaque coins.

– Les Chênes du Jugement, de la Correction et du Redressement, nomma-t-il. C’est ici que sont menés les affaires de la cité et des villes alentours. Beaucoup de leurs moussus de Loi ont étudié à Célian.

À l’avant, l’empereur fut accueilli par le chef de l’armée de la ville. Ils échangèrent quelques mots avant de se tourner vers les membres de la délégation. Charles prit la parole.

– Que seuls les chefs ainsi que la moitié des chevaliers restent présents en ses lieux. Tous les autres sont priés de rejoindre les bords de la rivière où se trouve le Chênes du Repos. C’est ici que nous séjournerons.

Sur ses mots, tous obéirent. Major confia les cueilleurs à Evanora. Les prisonniers qui avaient attaqués les représentants furent encadrés par les chevaliers restants au centre de la place alors que la commission se dirigeait au bord de la rivière.

Isak, qui avait l’habitude de séjourner dans la ville lors de ses missions, dirigea le groupe vers la sortie Ouest de la ville. En quelques minutes, ils regagnèrent de vastes pâturages dans lesquels couraient des souris. Ils longèrent les prés à leurs gauches et le fleuve à leur droite. De l’autre côté du ruisseau, les chênes immenses s’étendaient à perte de vue. Ils doublèrent des ponts qui reliaient les pâtures aux habitations et ne s’engagèrent que sur le troisième. Ils reconnurent alors immédiatement l’auberge qui allait les accueillir pour quelques nuits. Une grande pancarte en bois entourait le tronc et affichait fièrement le nom de l’établissement. Le Chêne du Repos bénéficiait d’écuries et de quelques hectares de prés de l’autre côté du pont. Les bagages furent déchargés, les calèches rangées dans un hangar et les palefreniers, secondés par les chercheurs cueilleurs, emmenèrent les mulots aux champs. Anton relâcha Grise-Mine dans le même parc que les montures de ses camarades. Ils se mirent à courir, expulsant la tension du voyage. Devant ce doux spectacle qui se rapprochait de ce qui avait de plus normal, le chercheur sourit. Il se dirigea ensuite vers l’auberge.

Le tenancier semblait ravi de percevoir autant d’agitation dans son humble demeure. Ce fut donc d’un air gai qu’il désigna les étages réservés aux différents grades. Devant cette agréable expression de jovialité, les voyageurs se détendirent et se dirigèrent, le cœur léger, en direction de leur chambre. Les cueilleurs étaient installés au troisième étage du tronc. Anton retrouva alors le plaisir et le confort de posséder sa propre chambre. Souhaitant savourer ce premier moment en solitaire, il posa ses affaires dans un coin de la pièce, sortit son carnet de dessin et s’assit sur son lit. Le calme qui l’habitait présentement semblait même améliorer ses talents de dessinateurs pourtant des plus médiocres.

Lorsque le soleil atteint, dans son éternelle chute, le sommet des arbres dans le lointain, Anton fit une toilette grandement appréciée avant de descendre soupé. Il prit son repas loin de la foule. Ses compagnons cueilleurs s’étaient joints à d’autres groupes et n’avaient pas insisté pour qu’il prenne place à leurs côtés.

Alors qu’il terminait son ragoût, une personne vint prendre place sur la chaise qui lui faisait face. Relevant la tête, ses yeux tombèrent immédiatement dans le regard ciel de Guinevere. La jeune moussue avait, à son instar, fait une toilette. Ses cheveux avaient repris de leur superbe. A côté, les mèches jais d’Anton paraissaient toujours ternes. Sous son doux regard, le garçon se sentit gauche et un peu de sauce coula au coin de ses lèvres. Il se précipita de l’essuyer avec sa serviette mais Guinevere fut plus rapide. D’un geste doux, elle lui releva le menton et épongea la tâche à l’aide de sa propre linge.

Anton, d’abord surprit par son geste, finit par se rendre compte de leur proximité. Prenant délicatement les poignets de la jeune femme, il éloigna ses mains de son visage pour reprendre une distance respectable. Si elle était mécontente de son geste, Guinevere n’en laissa rien paraître. Reposant la serviette à côté de son assiette, elle lui demanda :

– Comment te sens-tu ?

Cela était étrange pour Anton de lui parler à présent. La dernière fois qu’ils avaient pu se voir en tête à tête, elle avait déposé un baiser sur sa joue. Essayant de retenir le rouge qui lui montait aux joues à ce souvenir, il se racla la gorge avant de prendre la parole.

– Bien.

La jeune femme lui fit un sourire triste.

– Je sais que ça ne va pas. Pas depuis que nous avons quitté les champs.

– Si fait.

Anton se savait à découvert devant elle. Son attitude parlait pour lui, il ne pouvait rien cacher. Il n’aurait pas trouvé cette sensation désagréable s’il n’avait pas assisté à une réunion officielle. Que savais Guinevere ? À quel point était-elle proche de Trébuchet ? Le cueilleur espérait qu’il ne lui ait rien dit.

– Est-ce à cause de votre novice ? Questionna-t-elle.

– Janus ? S’étonna Anton.

– Si c’est son nom. Votre mésentente ne passe pas inaperçue dans la délégation.

Une tension quitta les épaules d’Anton. Il n’avait pas conscience qu’elle parcourait son dos avant qu’elle ne parte. Son angoisse le mettait définitivement dans une position délicate. À agir de la sorte, il ne gardera pas longtemps le secret.

– Comme vous l’avez fait remarqué, il est inexpérimenté. L’insouciance que lui procure son ignorance le fait réagir sur le coup des émotions plutôt que de la raison. Cela m’inquiète. D’autant plus qu’il ne semble pas vouloir m’écouter.

Anton cessa de parler et rougit. Il avait l’impression de se plaindre auprès de la moussue. Celle-ci ne lui en tint pas rigueur et hocha de la tête, compréhensive.

– Votre mission, en tant que cueilleur est complexe. Cela me désole que tu ais une responsabilité supplémentaire.

Elle poussa un soupir lasse.

– Et je ne viens pas arranger les choses…

– Que voulez-vous dire, questionna Anton.

Guinevere se leva. Ce n’est qu’à ce moment qu’il réalisa qu’elle portait un manteau.

– Prend une veste et retrouve moi dehors, veux-tu ?

* Yeuses = Chênes verts

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