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Anton et Guinevere marchaient à présent sous la pluie. Des trombes d’eau les trempaient jusqu’aux os mais rien ne semblait pouvoir faire ralentir la moussue qu’il suivait. Elle continuait d’avancer, ne cherchant même pas à longer les arbres afin de bénéficier ne serait-ce qu'un peu de leur protection. Les flaques qu’ils traversaient se mettaient à trembler lorsque le tonnerre éclatait au-dessus de leurs têtes. Dans la pénombre dans laquelle ils se trouvaient, Anton était étonné que la jeune juge puisse s’y retrouver. Les seuls moments où il parvenait à voir un peu plus loin que les chaussures de sa partenaire, étaient ceux où les éclairs zébraient brusquement le ciel.

Ils empruntèrent de nombreux chemins pour traverser les regroupements de chênes, si bien qu’Anton ne s’y retrouva plus. Alors qu’il pensait avoir atteint le bout de la plaine, Guinevere s’introduisit dans un nouveau regroupement de chênes à l’orée duquel se tenait un panneau. Les chaînes qui retenaient le morceaux de bois au poteau se balançaient sous la puissance du vent tempétueux. Une inscription avait été gravée sur la plaque : “Défense d’entrée”

Le cueilleur sentit son estomac se serrer.

– Pourquoi tu restes planté là, vient vite, il fait froid.

Il se tourna vers Guinevere qui l’attendait au milieu du chemin boueux et ruisselant d’eau.

– Tu es sûr de la direction que nous empruntons ?

Son regard ne laissait place à aucune une once de doute ou de peur. La pluie avait collé ses vêtements sur son corps. Ses cheveux à présent trempés étaient plus blancs que blonds. Anton resserrera la maigre veste qu’il avait enfilé avant de sortir. Le froid lui mordait la peau et l’eau semblait s’être insinuée jusque dans ses os. Comprenant qu’il n’obtiendrait pas plus d’information, il lui emboîta de nouveau le pas.

Les rues étaient vides mais des lumières vacillantes brillaient dans les maisons alentour. Guinevere s’arrêta devant un chêne auquel pendait une pancarte semblable à celle postée à l’entrée. “L’Auberge des Yeux Noirs”. La juge n'hésite pas une seconde à pousser le battant et pénétra dans la taverne. Toujours sur ses gardes, Anton resta un moment sur le palier. La chaleur qui émanait de la bâtisse finit par avoir raison de lui. Il entra et chercha Guinevere des yeux. Elle l’attendait de l’autre côté de la salle, la main sur la poignée d’une porte, à côté du bar. Refoulant le mauvais pressentiment qui lui montait dans la gorge, il la rejoignit en slalomant entre les tables pleines d’individus ivres. Il n’appréciait pas l'ambiance. Les personnes attablées ressemblaient fortement à des bandits de grands chemins, ils semblaient aux aboies, comme près à lui sauter à la gorge pour le dépouiller, s’il osait sortir une pièce de sa bourse. Quand il arriva aux côtés de la moussue, celle-ci poussa la porte.

Marchant sur ses pas, il entra dans une petite salle seulement munie d’une table ronde, quelques chaises et une armoire à liqueur. Autour de ladite table se tenaient les chefs de toutes les unités ainsi que l’empereur. Pas tous les chefs d’unité, nota Anton. Major était absent. Charles accueilli l’arrivée de Guinevere avec un grand sourire.

– Ma chère nièce, je suis soulagé de vous voir enfin à nos côtés.

La moussue prit place à côté de Charles et lui sourit tendrement.

– Mon oncle, je m’excuse pour mon fâcheux retard. Je nous ai amené le cueilleur Anton, comme convenu.

Se tournant de nouveau en direction de la porte, Charles posa son regard sur le cuilleur en question. Était ce son imagination où son air, avant de devenir avenant, semblait scrutateur et froid ? D’un geste de la main, l’empereur s’adressa à lui.

– Je vous en prie, mon ami, veuillez refermer la porte derrière vous et rejoignez nous. Peut-être souhaitez vous un verre ?

Suivant la consigne de son supérieur, Anton referma la porte et s’assit sur une chaise vacante Il refusa néanmoins poliment sa proposition.

Dans un coin de la pièce, un mouvement interpella son regard. Le bouffon se tenait là, caché dans l’ombre. Un sourire fugace passa sur ses lèvres. Lèvres qu’Anton espérait scellées.

– Quelque chose vous embarrasse-t-il Anton ?

Le jeune homme choisit de détourner l’attention de son véritable souci.

– Je constate, votre excellence, que vous êtes entouré des chefs de chaque unité mais que ma branche n’est malheureusement pas représentée. Puis-je vous questionner sur l'absence de mon supérieur Major ?

– Votre chef nous a fait part de sa lassitude et est rentré à l’auberge pour se reposer, expliqua-t-il. Il est vrai que je vous en demande beaucoup ces derniers temps.

Anton hocha la tête. Ils n’avaient en effet pas pu bénéficier de l’habituel temps de repos qui leur était nécessaire en retour de mission. Le chef de l’armée des chevaliers prit la parole.

– Votre Excellence, nous permettez-vous d’expliquer au cueilleur Anton la raison de sa présence à une heure aussi tardive et en ces lieux fort inhabituels ?

Comme réalisant soudainement qu’il avait manqué à une importante mission, l’empereur se redressa vivement sur sa chaise et se pourfendit en excuses.

– Je faillit à mon devoir d’hôte, j’espère que vous ne m’en tiendrez pas rigueur, il attendit d’Anton un signe négatif de la tête avant de reprendre. Nous nous trouvons régulièrement des coins calmes, loin de la délégation, avec les chefs d’unités afin de parler de la suite de notre voyage. Comme vous pouvez le constater, d’autres personnes dignes de confiance sont parfois invitées à nous rejoindre, à l'instar de ma nièce.

Il fit une pause, remplissant son gobelet de liqueur avant de poursuivre.

– Nous discutons régulièrement de sujets qui pourraient nous tracasser et l’un d’entre eux en particulier nous a poussé à prononcer votre nom.

Anton ne réagissait pas, le laissant s’exprimer sans l'interrompre comme le lui obligeait les convenances. Son regard était rivé sur son souverain mais il observait du coin de l'œil chacune des personnes présentes dans la pièce. L’absence de Major le rendait fébrile. Guinevere sembla s’en apercevoir puisqu’elle le gratifia d’un sourire réconfortant qui le détendit quelque peu.

– Quand nous quitterons les plaines, nous entrerons de nouveau dans la forêt. Cette partie-ci, cependant, est particulièrement touchée par la présence de la Brume comme vous nous l’avez justement tracé sur nos cartes. Nous devrons alors redoubler de vigilance. Afin d’assurer nos arrières, nous comptons tout particulièrement sur l’aide de tous les cueilleurs encore présents. Mais la plus importante vient de vous. Vous avez survécu à la Brume et nous comptons donc sur vos observations minutieuses pour nous indiquer le moindre signe de danger.

La dirigeante des juristes prit alors la parole.

– Du fait de l’importance de votre mission, nous tenons à ce que vous informiez vos camarades des moindres souvenirs que vous pouvez avoir sur cet évènement. Et afin que nous puissions nous aussi y être préparés, nous vous invitons fortement à participer à nos réunions régulières.

– Votre position dans la délégation devra également être réétudiée, poursuit le chef de l’armée. La Brume n’est pas seulement un danger de nuit mais également de jour. Notre progression ne doit pas être interrompue par surprise au risque de perdre et un temps précieux et une partie des membres de la délégation.

– J’ajouterais à cela, intervint le meneur des médecins, que nous préférerions devoir changer d’itinéraire plutôt que de subir de graves séquelles. Le voyage à travers cette partie de la forêt représente, de loin, le trajet le plus pénible de notre voyage.

Le silence retomba dans la pièce, seulement brisé par le son des verres que l’on remplissait de boisson. Anton ne savait pas ce qui le faisait le plus trembler. Était-ce l’idée de devoir se rappeler des moindres détails de sa traumatisante mésaventure, celle qui lui soufflait qu’il partirait de nouveau face au danger ou l’humidité de sa veste qui gouttait sur le plancher ?

– Anton, l’interpella l’empereur, vous sentez vous à la hauteur de cette mission ?

Devant son regard perçant, le moussu frissonna. Il faisait délibérément confiance à cet homme qui lui avait ouvert les portes du palais, lui offrant ainsi un toit mais également de la nourriture et une éducation. Il avait beau être son souverain, il n’avait pu s’empêcher, petit, de voir en lui un père. Il était prêt à lui rendre honorablement ce qu’il lui avait offert. Pourtant, pouvait-il encore lui faire complètement confiance alors même que Major doutait de lui ? Anton repensa à Janus et aux membres de la délégation qui ont choisi de suivre ce moussu malgré les risques connus. S’il ne le faisait pas pour l’empereur, au moins se devait-il de le faire pour eux.

– Si fait votre excellence. Je m'acquitterais de cette mission avec honneur.

Sa voix n’avait pas tremblée. Charles sourit fièrement.

– Je me réjouis de pouvoir te compter parmi nous Anton. Et j’espère de tout cœur que notre relation continuera à évoluer dans ce sens. Mais retourne donc te reposer, il se fait tard à présent. Guinevere, voulez-vous bien raccompagner notre camarade je vous pris.

La juriste embrassa son oncle avant de quitter la pièce suivie d’Anton qui s’était incliné respectueusement en guise d’au revoir. Lorsqu’il fut de retour dans sa chambre, l’angoisse l’envahit. Était-il vraiment capable de retracer correctement les faits qui s’étaient déroulés ? Bien qu’il l’avait tue jusqu’à présent, il doutait de la véracité de ses souvenirs. En lui, les évènements se mélangeaient et plus il y pensait, plus il s’y perdait.

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