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– Je déteste la pluie.

Anton allait avoir du mal à contredire Isak. La journée des deux cueilleurs avait plutôt mal débutée. Se levant plus tôt que les autres membres de la garnison, Anton était parti à la recherche de Grise-Mine qui avait passé la nuit dans les prés. Il l’avait pansée durant une bonne heure dans les écuries où il avait retrouvé Isak aux prises de la même besogne avec Mûre, sa monture. Loin d’avoir détesté l’averse et de s’être mises à l'abri, les mulotes s’étaient roulées dans la boue, noircissant leurs pelages brun et gris.

Ils marchaient à présent au pas, traversant les îlots de chênes et les chemins sinueux qui découpaient les prairies. S’étant aperçu que la pluie avait cessé depuis quelques temps, les cueilleurs avaient vu une possibilité de sortir se promener. Ils semblaient tous avoir eu la même impulsion puisque les montures de leurs homologues féminines avaient également déserté les prés. Seul Major et Janus semblaient être restés au Chêne du Repos. Anton se demanda néanmoins si leur chef n’avait pas été appelé par l’empereur pour le mettre au courant de sa mission.

Le ciel avait calmé sa furie mais n’en restait pas moins menaçant au-dessus de leurs têtes. L’orage de la veille avait visiblement fait des ravages puisque les routes qu’ils empruntaient étaient pourvues de grandes flaques de boues qu’ils ne pouvaient éviter, ruinant au passage le soigneux pansage des bêtes. Ils avaient suivi la rivière en direction de bosquets importants d’arbres qu’ils pouvaient entrapercevoir au loin. Sans être aussi grand qu’une forêt, ce terrain leur permettrait néanmoins de s’éloigner de ces plaines qui leur étaient fort peu familières et dans lesquelles ils se sentaient vulnérables. À l'abri des arbres, au moins, il existait des moyens de replis.

Lorsqu’ils passèrent les premiers buissons et que le chemin se rétrécit, devenant également plus sinueux, leurs muscles se détendirent. Une odeur semblable à celle des sous-bois se fit alors sentir. Ils marchèrent en silence, même les mulots semblaient ne point vouloir faire de bruit. Ils écoutèrent avec calme la douce musique des gouttes qui tombent des branches de façon discontinue, du vent frais qui fait bruire les feuilles et des petites pattes des insectes qui grouillaient dans les buissons. Ces sons simples apaisèrent les tensions de leurs muscles et ils remplissaient leurs poumons d’un air revigorant.

Sans crier gare, Isak lança Mûre dans un tonitruant galop sur l’unique chemin. D’abord surprit, Anton engagea Grise-Mine sur ses pas. Isak poussa un grand cri de joie, une façon d’expulser les tensions. Plutôt que de ralentir à l’approche de virages un peu plus serrés, Anton demanda à Grise-Mine d'accélérer. Celle-ci suivit l’ordre avec grand plaisir, allongeant ses foulées. Le galop était agréable, sans mauvaises secousses. Sous ses jambes, Anton sentait les muscles puissant de sa monture rouler sous l’effort. La sensation de vitesse et de liberté était grisante et s’emparait autant des cavaliers que des montures.

Ils ralentirent l’allure lorsqu’ils eurent atteint le bout du bosquet, joignant de nouvelles plaines, inhabitées pour leur part. Ils descendirent au pas la butte sur laquelle ils se trouvaient afin d’atteindre la rivière qui contournait les arbres. Descendant de selle, ils laissèrent leurs montures s’abreuver et en profitèrent pour en faire de même.

Au bord du ruisseau, contemplant le paysage, le vent frais les faisait frissonner. Isak avait étonnamment respecté un certain silence, leur offrant le loisir d’entendre le cours de l’eau. Malgré l’état de paix dans lequel le plongeait ce chant, Anton ne pu s’empêcher de penser à la discussion qu’il devait avoir avec ses camarades.

Ils entendirent au loin des martèlement sourds de pas de mulots au galop. Se tournant vers l’étendue verte, ils aperçurent, fondant vers eux, deux cavalières en tenue brune. Nul doute pour eux qu'il s'agissait de Petra et Evanora.

Les cueilleuses s’arrêtèrent non loin d’eux et mirent pied à terre. Elles dessanglèrent leurs selles avant de les rejoindre au bord de l’eau.

– Alors messieurs, quel maléfice vous a tiré du lit ? les aborda Evanora.

Petra et elle vinrent se désaltérer au ruisseau pendant que Isak tentait de défendre leur cause.

– Pour notre gouverne, le chêne était loin de déborder de vie au moment où nous le quittions. Tout le beau monde de la ville dormait, même les preux chevaliers.

– Mmh et en parlant de ces preux chevaliers justement, commença Petra, un sourire espiègle jouant sur ses lèvres, il y en a un qui ne t’a pas laissé indifférent il me semble.

Isak tourna pivoine, toussotant dans son poing pour se donner une contenance. Sa réaction n'eut pourtant que pour effet d'alimenter encore plus la moquerie des jeunes moussues.

– Comment s’appelait-il déjà ? Questionna Evanora avec un regard malicieux pour sa comparse.

– Alors attends, il s’agissait de quelque chose comme Cobra ou non, non...

– Koa, intervint Isak les joues en feu. Il se nomme Koa.

– Hein hein. Et il est sérieux celui-ci ? se renseigna Evanora.

Anton avait beau ne pas entretenir les ragots dans la cabane des cueilleurs, il était tout de même fin observateur. De plus, les dérives d’Isak sur ce sujets faisaient parties des histoires régulièrement contées durant les veillées. Certaines fois pour en rire, d’autres fois pour qu’il s’en vante. Beau garçon et beau parleur, il laissait rarement indifférent autant la gente féminine que masculine. Et il ne se fermait aucune porte.

À présent, Anton l’observait dans un état qu’il n’avait encore jamais perçu chez lui. Ses joues étaient en feu et son regard fuyant, il n’osait pas prononcer un seul mot.

– Peut -être, dit-il dans un souffle.

Les moussues arrêtèrent de rire devant son air plus que sérieux. Evanora fut la première à reprendre la parole.

– Eh bien, oublie ça. Si tu veux en parler, nous essayerons de ne pas nous moquer.

Isak lui lança un regard reconnaissant et le silence se fit de nouveau alors que Petra partit chercher ses sacoches. Elle en sortit quatre sandwichs et les tendit à ses compagnons. Devant les regards interrogateurs des deux garçons, elle expliqua.

– Nous avons pensé que si nous partions en balade, vous auriez sûrement la même envie. On avait donc prévu de quoi pique-niquer au cas où l’on vous croiserait.

Ils les remercièrent chaleureusement et entamèrent leur repas. La discussion précédente avait détendue l’atmosphère. Anton saisit l’instant. Il rassembla en lui tout son courage et, sans prévenir, leur détailla le plus précisément possible sa mésaventure dans la Brume. Personne ne l’interrompit et s’ils étaient surpris par sa soudaine prise de parole, ils n’en laissèrent rien transparaître. Lorsqu’il eut terminé, chacun observait le mouvement de l’eau qui glissait sur les pierres au fond de la rivière. Evanora lui posa alors la question qui devait leur brûler les lèvres à tous.

– Pourquoi nous en faire part maintenant ?

Anton leur résuma rapidement la soirée de la veille.

– Alors ils nous réservent un rôle tout particulier dans cette aventure, résuma Petra.

– Ils nous mettent à l’avant du danger oui !

Isak avait prononcé cette phrase avec une surprenante colère. Evanora tenta de calmer le jeune moussu.

– Nous aurions dû nous en douter. Nous sommes en permanence en avant du danger lors de nos missions, celle-ci n’en ai qu'une de plus.

– À la différence près que lorsque nous sommes en mission, nous ne sommes responsable que de nous même, contra Isak. Là nous aurons la responsabilité de toute une délégation, nous n’avons pas le droit à l’erreur.

Evanora poussa un soupir.

– L’empereur doit savoir ce qu’il fait. Il savait en partant que ce ne serait pas sans risques.

– Et que se passera-t-il si nous échouons d’une façon ou d’une autre ? Questionna Petra.

Là était toute l’étendue du problème. Ils pouvaient échouer de deux manière : perdre tout le monde ou mourir seul, à l’avant du danger. Il était fort à parier qu’ils devraient se séparer pour couvrir plus de distance. Que se passerait-il si l’un d’eux ne revenait pas ?

Anton n’avait pas imaginé ces soucis-là la veille au soir, bien trop préoccupé par les souvenirs de cette horrible nuit. Il n’avait vu que ses propres peurs sans imaginer ce que cela provoquerait chez ses camarades d’entendre de telles nouvelles, eux qui n'avaient jamais vécu les horreurs de la Brume mais qui avaient perdu suffisamment de leurs camarades pour savoir qu’ils préféraient en rester le plus loin possible. Ses craintes lui paraissaient à présent bien futiles et égoïstes.

– Mais nous allons le faire, n’est-ce pas.

La question d’Isak n’en était pas vraiment une. Il s’est tourné vers ses camarades, guettant leurs réactions. Evanora hocha la tête.

– J’ai promis en m’engageant chez les cueilleurs de servir mon souverain de mon mieux. Cela va au-delà aujourd’hui. C’est un devoir envers notre peuple.

Petra poussa un soupir.

– Nous nous sommes engagés à faire entendre notre voix au sommet et à rencontrer cet alchimiste, ce n’est pas pour abandonner maintenant. Je continue.

Anton sentit le regard pesant de son camarade sur lui. Il sentit que son avis influencerait définitivement le choix du moussu. Il prit alors conscience des liens qui c’étaient tissés entre eux durant le voyage. Sa gorge se serra.

– Je suis loyal envers mon souverain mais également redevable. Je ferais donc tout mon possible pour que lui et un maximum de personne atteigne le lieu du sommet.

Isak se passa la main sur le visage. Après quelques minutes de silence, il ordonna.

– Redis nous de nouveau ce que tu as vécu dans le Nord et insiste bien sur les détails, la moindre sensation, le moindre brin d’herbe que tu as pu voir. Je veux être prêt.

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