19
Anton avança dans la nuit, suivant Major, en compagnie des autres cueilleurs. Sur ses épaules, il resserra la veste qu’il avait pensé à prendre. Comme l’avait fait Guinevere, leur chef les dirigea vers l’Auberge des Yeux Noirs. Au cœur de la taverne, les tables étaient toutes occupées. Ils les ignorèrent et se dirigèrent vers la porte du fond.
Aux yeux d’Anton, la pièce avait rétrécit. L’empereur et les représentants de chaque groupe s’y trouvaient mais n’étaient plus seuls. Parmi les nouveaux invités, il ne reconnaissait que trois personnes : Guinevere, Ettie et Hogier. La présence de ce dernier l’intriguait tout particulièrement. Ou peut-être était-ce l’étrange proximité qu’il semblait avoir avec la jeune juriste qui le rendait nerveux ? Voir Janus se diriger vers son ennemi et lui serrer la main n’arrangea rien à son humeur. Heureusement pour lui, Ettie se fraya un chemin pour les rejoindre, sourire aux lèvres. Sans même leur souhaiter le bonjour, elle s'écria.
– Je suis tellement heureuse de faire partie de la brigade anti-Brume ! Je sens que les choses vont enfin devenir intéressantes.
– La brigade anti-Brume ? releva Petra.
– Intéressantes ? souligna Isak
La guerrière leva les yeux au ciel.
– Je n’ai pas trouvé meilleur nom pour le moment mais si quelqu’un a une idée, qu’il n’hésite pas ! Et oui, « intéressantes », répondit-elle en pointant Isak du doigt.
Ce dernier avait beau avoir accepté de participer à la mission, il conservait des réserves. Anton ne les avaient pas remises en causes et avait répondu le plus précisément possible aux questions de ses camarades. Le ton léger qu’employait la moussue ne ravissait pas les cueilleurs et Isak fut le seul à l’exprimer de vive voix.
– Ça n’aura rien “d'intéressant”, si vous voulez mon avis.
Ses poings se serraient à mesure que son ton montait.
– Nous nous aventurons sur un terrain dangereux avec une mission qui nous mettra en avant et pour laquelle nous aurions préféré être informés plus tôt.
Sa dernière phrase fit mouche. Les discussions cessèrent immédiatement. Anton donna un coup de coude à son ami pour attirer son attention. Isak ne s’en formalisa pas le moins du monde et termina avec une colère contenue.
– Je m’attendais à un peu plus de maturité de la part des personnes s’engageant dans ce projet.
Ettie avait les yeux rivés au sol. L’empereur, debout derrière la table, fut le premier à briser le lourd silence.
– Bien que l'honnêteté de notre camarade aurait pu se faire plus agréable, il a raison. Aussi, je m’attend à ce que chacun d’entre vous fasse preuve de calme et de retenue pour la mener au mieux.
Cette dernière phrase s’adressait tout particulièrement à Isak qui s’inclina légèrement en signe d’excuse. Le calme revenu, Charles invita chacun à prendre place autour de la table.
Ettie profita de l’agitation générale pour bafouer quelques excuses à Isak qui les accepta d’un signe de tête avant de perdre brutalement toute l’assurance qui l’avait jusqu’à présent porté à tenir de tels propos. Anton pouvait observer cela par la soudaine teinte blanche que prirent ses joues. Cherchant du regard la raison de sa décontenance, il vit arriver dans leur direction un moussu à la tunique violette de la garde.
Le nouvel arrivant était inconnu au cueilleur. Ses courts cheveux sombres étaient négligemment repoussés en arrière, laissant le loisir à tous d’observer ses magnifiques yeux verts. Un bouc ornait ses mâchoires et l’emblème des Glaïeuls brillait fièrement sur son front. Anton eu alors une révélation et se pencha vers Petra.
– Il s’agit de Koa n’est-ce pas ?
Le sourire malicieux qu’abordait sa comparse ne laissait plus de place au doute. Ettie, qui ne sembla pas comprendre la raison de leur agitation, leur présenta membre de sa garde. Isak garda les yeux baissés tout le long de la présentation. Alors qu’ils s’installèrent à leur tour, Anton fut surprit de surprendre les deux moussus converser à voix basse. Depuis quand ces deux là se connaissaient-ils ? L’empereur attendit que tout le monde fut assis pour prendre la parole.
– Je ne tergiverserai pas sur la raison de notre présence à tous en ce lieu. Vous avez tous conscience des enjeux qui se joueront dès à présent.
Le silence ce fit, solennel, avant qu’il ne reprenne.
– Vous serez chacun responsable d’une équipe. Celle-ci sera constituée d’un cueilleur, d’un guerrier ainsi que d’un médecin. Toutes les heures, les équipes se relaieront pour parcourir les alentours. À la moindre anomalie, vous êtes priés de faire demi tour pour en avertir les gardes qui se trouveront quelques mètres à l’avant de la délégation. Un messager sera chargé de nous transmettre l’information. La responsabilité de la marche à suivre nous reviendra alors.
Charles s’assura que tous eurent comprit le premier point avant de poursuivre.
– Le soir, des tours de guet seront organisés par les mêmes équipes. Il est très important que les groupes soient bien constitués de chacun des membres que j’ai pu citer. Le cueilleur sera plus en mesure d’apercevoir et de nous décrire le danger. Le médecin pourra agir en cas de blessure et le guerrier vous protégera en cas de mauvaise rencontre. Qui, dans cette pièce, trouve quelque chose à redire ?
Aucune main ne se leva. Charles acquiesça et désigna Anton du menton.
– Cueilleur, je vous invite à prendre la parole. Tous ici doivent pouvoir se faire une idée de ce qui les attends demain.
Sous le poids des regards, Anton se sentit rapetisser. Il sentit la main de Petra lui serrer l’épaule en signe de soutien. Il prit une grande inspiration et, afin de prendre contenance, se leva de sa chaise. Il s’obligea à plonger son regard dans celui de chaque membre de l’assemblée. Prenant exemple sur les chefs qu’il avait entendu s’exprimer quand ils briefaient leurs équipes, il prit un ton posé et sérieux qui attirait généralement l'attention. Il narra l’ensemble des faits, n’omettant aucun détail. Son récit terminé, il s’obligea un dernier avertissement.
– La Brume est un élément naturel et non pas une entité vivante que nous pouvons combattre. Si nous croisons son chemin, notre seule issue de secours est la fuite. Nos chances de survie sont faibles à partir du moment même où nous commençons à sentir sa présence. C’est pour cela qu’il est important de faire attention aux moindres signes suspects : l'absence d’un chant d’oiseau, une nature qui dépérit ou l’air beaucoup trop frais pour la saison. Restez sur vos gardes.
Il se rassit et Isak prit le relais en étalant une carte des lieux sur la table. Une grande partie Nord de la forêt avait été barrée au stylo rouge et une ligne bleu l’a suivait à quelques centimètres d’écart.
– Voici les derniers relevés que j’ai pu faire dans les environs il y a un peu plus de deux semaines. La partie rouge est déjà totalement envahie par la Brume, quand à la partie bleue, il s’agit du rayon que j’ai pu observer.
De son doigt, il désigna une ligne jaune qui passait au dessus de la bleue.
– Ça, c’est la partie que je pouvais visiter lors de la mission qui avait précédée celle dont je reviens. Quand j’ai voulu y retourner, les signes précédemment énoncés par Anton se sont fait violemment ressentirent à l’approche du début de la ligne jaune. J’ai suivit son chemin et peut vous affirmer que toute cette partie est à présent couverte de Brume.
Il prit un stylo noir et demanda au chef de l’armée de lui décrire le trajet qu’ils envisageaient de prendre. Une fois le tracé terminé, un frisson les parcourut. Une grande partie de la route passait par la partie bleutée et un petit bout rentrait à un moment dans la partie jaune. Isak barra la portion et la remplaça par un trait coupant à travers les bois.
– La route est inexistante dans cette partie-ci, le contredit le chef de l’armée.
– Et au cas où vous ne l'auriez pas remarqué, votre route initiale passe par une partie remplie de Brume, protesta Isak sur un ton narquois.
Koa posa une main sur son épaule pour l’apaiser et se tourna vers son dirigeant.
– Couper par la forêt est la meilleure solution que nous pouvons espérer pour le moment. Il serait trop dangereux de s’approcher de la zone brumeuse.
– Mais le terrain risque de ne plus être praticable pour les charrettes, argua le chef des juges.
– Alors nous devrons les abandonner et n’emporter que le stricte nécessaire, fit avancer Evanora.
La réponse ne sembla plu pas à tout le monde. L’empereur trancha.
– Nous devons prioriser notre sécurité. Si le chemin que nous désigne le cueilleur Isak est le plus adapté, nous le prendrons. S’il est impraticable pour les charrues, nous les abandonnerons. La nature nous offrira de quoi subvenir à nos besoins pour les quelques jours qui nous séparent de la sortie de la forêt.
Tout le monde se plia à cette décision. Isak souleva un nouveau point.
– Je ne suis cependant pas certain que le chemin que nous suivrons sera toujours praticable au retour. En fonction de l’avancée de la Brume.
Il désigna la tache rouge qui s’allongeait de façon particulièrement importante sur la partie extérieure de la forêt.
– Pour une raison que nous ne savons pas expliquer, la Brume ne se déplace pas de façon uniforme. Elle couvre cette partie de la forêt comme pour isoler notre terre à celles des pays extérieurs. Il est possible que notre retour soit le dernier possible. Si nous y parvenons.
La constatation fit l’effet d’une douche froide. Le silence fut roi. Anton observa les réactions de chacun. Visiblement, les dirigeants avaient négligés la vitesse de déplacement de la Brume.
– Nous en avions parlé avant le départ, rappela l’empereur. Nous avions convenu qu’en ne restant que cinq jours sur place, nous maximisions nos chances de retour.
– Je me dois tout de même de vous rappeler que ce ne sont que des suppositions. Nous pouvons tout aussi bien être coincé là bas, prévint Isak.
– Chaque choses en son temps, déclara Charles. À présent je vais vous assigner à vos équipes et nous pourrons clore cette réunion. Demain le départ se ferra aux aurores, soyez prêts.
Sur ses mots, l’empereur fit la liste des équipes qui quittèrent au fur et à mesure la salle de réunion. Isak trépignait sur sa chaise, peu satisfait que leur dirigeant ne prenne pas le retour au sérieux. Anton partageait sa crainte. Il n’eut pas le loisir d’y penser puisque Charles appela son nom.
– Je nomme Anton chef du dernier groupe pour ses qualités de fin connaisseurs de la Brume. Vous aurez donc sous votre commandement la guerrière Ettie, le médecin Hogier et votre apprentis Janus.
Anton ne sut ce qui le surprit le plus, de savoir qu’il était promu pour un temps limité ou d’apprendre que son équipe se constituait d’une amie, d’un ennemi et de son entêté d’apprenti qui ne lui parlait plus. Contraint, il accepta la mission d’un signe de tête positif.
– Votre plan comprend un nouveau problème mon oncle, se permit d’intervenir Guinevere.
Intrigué, l’empereur leva un sourcil en direction de sa nièce. Celle-ci repris d’une voix légère.
– Tout chef porte un nouveau nom lors de sa promotion. Major, par exemple, porte le nom de l’Honnête, pourquoi n’en serait-il pas de même avec Anton ?
Chaque personne dans la pièce, à l’exception de Hogier, approuva la proposition de la jeune juge.
– Que dirais-tu de l’adouber par toi-même, proposa l’empereur.
Souriant à cette proposition, la moussue réfléchie quelques instants. Anton sentit son visage brûler. Peu importe le nom choisi, il savait qu'il le porterait avec la plus grande fierté. Il observa un moment la juge aux boucles blondes et attendit patiemment sa réponse. Quand elle prit la parole, son cœur manqua un battement.
– Cueilleur Anton, je vous nomme à présent Lieutenant Anton le Survivant.
Plusieurs personnes applaudirent le nouveau gradé qui ne savait plus où se mettre. Major lui donna une grande tape dans le dos pour le féliciter et les cueilleurs furent de ceux qui applaudirent le plus fort. Quand le calme retomba, Petra se racla la gorge pour attirer l’attention.
– Pendant que nous sommes sur les noms, que pensez vous d’en trouver un nouveau pour cette mission ? Car la brigade anti-brume, désolé Ettie, c’est pas fameux.
Quelques rires fusèrent et la guerrière prit un air faussement indigné.
– Que pensez vous des Sentinelles de la Brume ?
L’intervention de Koa surprit tout le monde. Isak fut le premier à répondre.
– Je trouve que ça en jette.
– Je valide aussi, sourit Petra.
Le nom résonna dans les côtes d’Anton. Aussi glorieux qu’il paraissait, il n’en témoignait pas moins d’un terrible travail, si ce n’était d’une terrible tragédie.

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