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Aux aurores, comme convenu, la délégation reprit la route. Le temps était beau, l’orage avait disparu au loin et l’odeur des prairies se réchauffant au soleil embaumaient leurs narines. Le balancement doux des mulots sous eux les berçait. Le paysage plat des plaines offrait une impression de liberté.

Malheureusement, cette sensation de bien-être les quittèrent à la fin de la journée. Au coucher du soleil, ils atteignirent l’orée de la forêt. Anton sentit l’air se faire plus frais. Ils marquèrent un temps d’arrêt devant le chemin qui s’enfonçait entre les arbres, comme pour donner à chacun l’occasion de rassembler un semblant de courage. Levant les yeux vers les cimes, Anton sentit un tremblement le traverser.

– Troublant, n’est-ce pas, souffla Isak.

Anton ne pouvait que confirmer ces paroles. De toutes les personnes formant la garnison, Isak était le seul qui ne laissait pas transparaître son malaise. Pour cause, il avait coutume de se rendre dans cette zone. Le bois était des plus déconcertants. Lorsque Anton parcourait les arbres à la recherche d’un signe de perversité de la Brume, il ne contemplait qu’une forêt des plus anodines. Les arbres, puissants, se dressaient au-dessus de leurs têtes, leurs cimes semblant tutoyer les nuages. Les herbes se balançaient au doux rythme du vent. Les chants des oiseaux vibraient dans l’air et les grouillements naturels de la forêt étaient perceptibles pour tous.

Nulle ne laissait paraître une quelconque dépravation. Cela était d’autant plus impressionnant pour Anton que le Nord, qu’il étudiait depuis longtemps, n’avait jamais paru autant perturbé par la présence de la Brume. Une grande partie de la faune et la flore avaient quitté la forêt et s'étaient rapprochées du centre. Ici, pourtant, tout semblait plus vivant.

– Il n’y a pas d’autre forêt à moins de vingt kilomètres, expliqua Isak en écho à ses pensées. Ils sont contraints de rester ici et n’osent pas entreprendre le voyage.

Sous lui, Anton sentit Grise-Mine se tendre. Entendait-elle l’appel au secours des êtres qui vivaient là ? À moins qu’il ne s’agisse d’un signe d’alerte l’incitant à faire demi-tour ?

Toutes les montures semblaient avoir perçu le message car plus aucune n'avançait sans renâcler ou tentant de faire demi tour. Ils durent faire preuve de beaucoup d’adresse pour les engager sur la route qui serpentait à travers les arbres. Quand ils atteignirent leurs couverts, la luminosité baissa furieusement, accroissant le stress des montures.

– Cueilleur Isak, appela l’empereur en tête de l’escorte. Guidez nous jusqu’au lieu de campement le plus proche.

Sans attendre, le moussu se fraya un chemin à travers la foule. Anton vit disparaître son camarade et ne su qu'il avait atteint le sommet de la délégation que lorsque celle-ci se remit en marche.

Autour de lui, la faune s'agitait, comme prise de panique. Il commença à comprendre que ce n’était pas leur présence qui perturbait l’écosystème. Elles avaient peur de la direction qu’ils empruntaient, tel des bêtes prises de folies se jetant sur l’arme du chasseur. Il passa distraitement sa main dans la fourrure de Grise-Mine. Était-ce pour la rassurer ou se donner du courage ?

Au bout de quelques mètres, ils s'enfoncèrent plus profondément dans la forêt et trouvèrent une clairière où monter le camp. L’empereur ne donna pas immédiatement l'ordre de poser pieds à terre. Il désigna les équipes de Major et de Evanora pour faire un tour des environs.

Anton comptait les secondes. Il avait atteint les dix minutes et vingt secondes lorsque les éclaireurs traversèrent les broussailles.

– Rien à signaler, assurèrent les deux chefs.

Charles hocha la tête et donna le feu vert pour monter les tentes. Les cueilleurs furent extrêmement attentifs lorsqu’ils partirent récupérer de quoi s’abriter pour la nuit. Cette tension permanente nouait les muscles du dos d’Anton, le tiraillant douloureusement au moindre effort. La menace de la Brume à proximité paraissait réveiller ses blessures qui avaient disparu sous les remèdes d’Orion.

Lorsque leur tente fut sur pied et leurs affaires déballées, Anton prit une pause et s'allongea sur son sac de couchage. Petra vint vers lui.

– Quelque chose ne va pas ?

Il se redressa doucement sur un coude pour lui faire face.

– Je ne sais pas trop, avoua-t-il. Mes douleurs se réveillent.

– Fait voir, ordonna t-elle d’un signe de la tête.

Anton essaya de passer au-dessus de l'embarras au moment de retirer sa chemise pour laisser apparaître une peau blanche comme la neige. Seules des traces rouges coupaient son dos lisse au niveau de ses côtes et de son épaule. Les secousses dans la rivière et la chute qui avait suivi avaient été extrêmement violentes, faute au courant.

Petra observa de loin les blessures et poussa un soupir satisfait.

– Les potions d’Orion on fait du bon travail mais tu n’aurais peut-être pas dû arrêter le traitement aussi tôt. Elles n’ont pas encore complètement cicatrisées et tu vas assurément garder ces marques un long moment.

Anton acquiesça. Le médecin l’avait prévenu.

– Mais je ne comprends pas pourquoi tu ressens encore les douleurs. As-tu d’autres blessures ?

Il désigna un point à l’orée de ses racines. Il se retient de préciser que cette douleur était autant physique que psychique. Petra s’avança un peu plus et se permit d’écarter les cheveux de son crâne pour accéder à la blessure. Celle-ci avait particulièrement inquiété les chevaliers qui l’avaient retrouvé mais le médecin s’était montré extrêmement positif. La tête saignait beaucoup mais aucune lésion n’était à déplorer… Quoiqu’un rendez-vous chez un psychologue n’était peut-être pas à négliger à son retour.

La cueilleuse secoua négativement la tête.

– Je ne vois aucune réouverture ici non plus mais je ne suis pas professionnelle. Veux-tu que je fasse appel à un guérisseur ? Ou à Evanora ?

Anton refusa poliment la proposition.

– Je vais me contenter d’appliquer de nouveau les lotions d’Orion.

Petra acquiesça.

– Si le besoin se fait ressentir, n'hésite pas à leur demander. Ils peuvent bien te donner un coup de main. C’est leur travail.

Anton la remercia et attendit qu’elle eut quitté la tente pour récupérer la pommade dans son sac et l’appliquer délicatement sur les zones douloureuses. Lorsqu’il sortit, l’air du soir avait pris possession de la clairière. Tout le monde portait une veste chaude pour surmonter son mordant. Même les feux grassement nourris et les repas brûlants ne parvenaient pas à combattre le temps humide. Ainsi chacun se précipita dans sa tente une fois repus. Les équipes de surveillances furent briefées sur la soirée et Anton dû aller se coucher en sachant qu’il se réveillerait quelques heures plus tard. Cette pensée, en plus de son habituelle insomnie, l'empêchait de fermer l'œil. Il n’avait pas osé prendre la potion d’Orion de peur qu’on ne parvienne pas à le réveiller pendant la nuit.

Ce fut Isak qui lui secoua l’épaule pour qu’il prenne son quart.

– Bon courage.

Anton le remercia d’un signe de tête et sortit dans la nuit. Il resserrera autour de son maigre corps son manteau lorsqu’une bourrasque le fouetta brutalement. Il se dirigea vers le foyer le plus proche et resta debout à ses côtés. Dans l’ombre des autres brasiers, il pouvait apercevoir les membres de son équipe. Ettie se tenait bien droite et portait toute son attention sur les profondeurs de la forêt. Hogier était assis et fixait lui aussi les ténèbres. Janus jetait des regards inquiets, de droite à gauche. Ils n’avaient pas échangés à propos de cette nouvelle mission. Anton le regrettait à présent. Peut-être aurait-il pu persuader le novice de rester au Chêne du Repos ? Il était vain d’espérer qu’il aurait accepté.

Les jambes d’Anton tremblaient de fatigue et de froid mais il refusa de s'asseoir. L’harassement le tiraillait et il craignait de s'endormir. Il porta son regard sur la noirceur qui lui faisait face. Il n’aimait pas cette sensation de ne rien pouvoir percevoir dans l’ombre. Aussi quitta t-il de quelques pas son post pour s’avancer dans la nuit. S’éloignant de la lumière du camp, il permit ainsi à ses yeux de s’adapter à l’obscurité et pu discerner les arbres et les animaux nocturnes qui se promenaient.

Au bout d’une demie-heure, ses yeux papillonnaient.

Une heure passa, ses genoux s'entrechoquaient plus violemment qu’au début de sa veille.

Trois-quarts d’heure plus tard, son cœur battait beaucoup plus fort dans sa cage thoracique, pulsant dans ses oreilles.

Au bout de deux heures, il lui fut difficile de garder les yeux ouverts. Dans son champ de vision, les mouvements des animaux nocturnes se faisaient beaucoup plus proches et menaçants. Il ne pouvait cependant plus bouger. Son corps entier était pétrifié de froid et il luttait contre l’envie de se blottir dans les bras chauds du sommeil. Il devait rester éveillé.

Il distingua alors une forme blanche qui se mouvait à travers les arbres. La chose s’avérait plus nette que le reste du paysage, il tenta de se focaliser dessus, aussi bien pour rester réveillé que pour s’assurer qu’il ne s'agissait pas d’un danger. L’ombre lumineuse passait d’un arbre à l’autre en courant ou… en volant ? Anton essaya de l'interpeller, peu importe ce qu’elle était, mais sa voix resta coincée dans sa gorge.

Au bout de quelques minutes, la lumière disparut derrière un arbre. Anton attendit mais elle ne ressortit pas. Luttant de nouveau contre la fatigue, il parvint à lever les mains jusqu’à ses yeux afin de les décoller. Ce geste avait pour habitude de le réveiller quelque peu.

Alors qu’il avait encore les yeux fermés, il sentit un main froide se poser sur son avant bras. Pris de surprise, il retira brutalement ses mains et faillit appeler au secours. Il se retint de justesse.

– Guinevere ? Que fais-tu là à cette heure-ci ?

La jeune femme se tenait devant lui dans un habit blanc à fourrure et lui sourit tendrement. Sans répondre à sa question, elle passa sa main sur sa joue, d’un geste tendre. Anton, tout d’abord surpris, finit par se laisser aller à cette caresse inattendue.

– Tu ne devrais pas rester là, retourne te coucher. Tu auras besoin d’énergie demain.

La juriste ne répondit pas et se contenta de l'observer de ses doux yeux. Anton perçu alors de nouveau la petite lumière à travers les arbres et prévint immédiatement la jeune femme.

– Éloigne toi ! Quelque chose rôde non loin.

Guinevere fit un signe négatif de la tête et, d’une voix mélodieuse, le rassura.

– Elle est notre amie.

Anton ne comprenait pas. La juriste tendit la main en direction de la lumière qui cessa de se mouvoir pour s’avancer vers cette main tendue. Le cueilleur eut un violent mouvement de recul.

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