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– Dit bonsoir, enjoignit Guinevere à la lumière.

Non, ce n’était pas exactement une lumière. Elle était petite, possédait un corps d’enfant et un visage harmonieux. Ce qui le surprit le plus, c’était ses longs cheveux blonds tressés de chaque côté de son visage et ses deux magnifiques yeux bleus glacés. Tout son être brillait d’une puissante lumière blanche. Il ne pouvait se défaire de l’impression de déjà vu qui émanait d’elle quand elle tourna son doux visage vers lui.

– Bonsoir, murmura-t-elle d’une voix cristalline.

Alors, un éclair traversa Anton. Il regarda tour à tour les deux femmes. Il avait déjà vu cette enfant puisque la juriste qui se tenait devant lui n’était autre que sa version plus adulte.

– Regarde, lui murmura Guinevere adulte en désignant sa version enfant qui retournait courir derrière les arbres. Te souviens-tu ?

Anton vit alors se dessiner, à la place des arbres, de magnifiques colonnes en pierre blanche. Le sol mousseux prit la forme de petits graviers et des haies de fleurs multicolores et odorantes s’élevèrent à la place des buissons d’épines. Il se trouvait dans un magnifique jardin dont il connaissait l’arrangement exact. Il s’agissait des jardins royaux. Il eut l'impression de replonger dans ses souvenirs.

Comme pour confirmer sa pensée, il se sentit rapetisser et ses vêtements prirent une couleur jaune. Ses cheveux n’étaient plus attachés en queue de cheval mais encadraient son visage et retombaient sur ses épaules.

– Que se passe-t-il, demanda-t-il à la juriste qui avait gardé sa taille normale et lui tenait à présent la main.

Elle ne lui répondit pas, fixant le jardin qui continuait d'apparaître dans toute sa splendeur autour d’eux. Quelque chose clochait. Anton tenta de déceler de quoi il pouvait s’agir mais n’y parvient pas. Toute la fraîcheur de la forêt l’avait quitté, les rayons de soleil le réchauffaient à présent. Étaient-ils seulement encore dans la forêt ?

La lumière du soleil, artificielle ou non, fut soudainement éclipsée par une autre, beaucoup plus vive. Son regard fut happé par elle. Ou plutôt par ELLE. Guinevere, enfant, courait à travers les arches de pierre, suivi de sa nourrice. Les rires de la petite étaient cristallins et se répercutaient sur les voûtes des arches. Anton déglutit.

– Je me souviens de ce jour.

Cela faisait alors quelque temps qu’il était arrivé au palais et que l’empereur avait décidé de l'intégrer au groupe d’orphelins. Il s’agissait de la seule institution qui s’occupaient de ceux qui n’avaient plus de famille ou qui offrait une maison à ceux dont les parents n’avaient pas l’argent nécessaire pour les élever.

Ce jour-là, il se promenait dans les jardins pour la première fois et avait aperçu cet éclat. Guinevere, la nièce de l’empereur. Il avait ainsi demandé à la nourrice qui l’accompagnait qui était cette enfant et alors… Non. Il ne voulait pas y songer.

– Pourquoi me montrer ce souvenir, demanda-t-il d’une voix brisée par la tristesse. Je ne veux pas m’en rappeler.

Pour autant, il ne parvenait pas à quitter des yeux l’enfant qui s’éloignait et son éclat. Son éclat ?

Anton comprit alors. Ce qu’il clochait, c’était l’éclat. Pourquoi Guinevere, quand elle l’avait approchée dans l’ombre de la forêt, ne brillait-elle pas de sa lumière habituelle ? Elle aurait dû chasser la noirceur de la nuit. Mais ce n’avait pas été le cas.

Anton voulut la regarder et mettre fin à cette scène pour confirmer son hypothèse mais son corps ne lui obéissait plus. Sa bouche se mit toute seule en mouvement et il voulut retenir les mots qui allaient s’en échapper. Il dû se contenter de les écouter.

– Qui est-elle ?

Sa tête se tourna alors vers la Guinevere adulte qui lui tenait toujours la main. Mais alors qu’il s’attendait à trouver la juriste, il reconnu une femme en robe grise et au chignon noir strictement redressé sur son crâne. Son visage était crispé par la colère et ses yeux brûlants de haine le foudroyaient. Son regard, constata Anton, était pourtant restés celui de la femme qu’il aimait. Ce détail rendit la suite du souvenir beaucoup plus douloureuse. Il ne voulait pas revivre cela. Il tenta de retirer sa main de la poigne de sa nourrice, en vint. Son corps ne répondait toujours pas.

– Sale et répugnant petit rat, les mots de la femme piquaient Anton au cœur tel des milliers d’aiguilles. Comment oses-tu porter ton horrible regard sur la noblesse incarnée ?

Elle lâcha la main du garçonnet pour lui attraper le poignet et enfonça ses ongles dans la peau douce de l’enfant. Anton poussa un cri. La douleur du souvenir était violente, presque réaliste. Était-il seulement dans son souvenir ? Des larmes perlèrent à ses yeux. Il aspirait à ce que cela cesse.

– A quoi penses-tu pauvre insolent ! Tu n’as rien. Ni rang, ni sang, ni famille. Penses-tu que la grâce de notre empereur à ton égard est un signe d’amour et d’appartenance à la noblesse ? Ne t'avise plus de porter tes yeux ou même ta pensée sur un membre de la coure, tu comprends ?

Alors que des larmes jaillissaient à flot de ses yeux face à la cruauté de ses paroles et la douleur de son poignet, il ne perçut pas à temps la main qui s’approchait de sa joue. Une claque lui brûla la peau. Sous la puissance de l’impacte, il serait tombé si la nourrice ne l’avait pas retenue.

– Vous tous, orphelins, n’êtes que des rats qui dilapident nos provisions. Des ordures que des parents ont abandonnés par manque d’amour. Vous êtes des voleurs pensant pouvoir prendre la noblesse par les sentiments. Mais vous n’êtes rien. Tu l’apprendras avec le temps. Tu serviras ceux qui t’ont sauvé au péril de ta vie car celle-ci ne vaut désormais rien sans l’aide de l’empereur.

Une nouvelle claque l’atteignit. La douleur n’était cependant rien face à la violence des mots. Ceux-ci s’enfonçaient dans son esprit tels des poignards. Sa vue se brouilla. Plus rien n’était perceptible. Il pria pour que cela cesse, que les souvenirs s’arrêtent là. D’autant plus que sa nourrisse avait les yeux de Guinevere. Lui avait-elle menti. Voyait-elle encore ce pauvre enfant, sans rang, sans sang et sans famille en lui ?

Des larmes de honte et de rage lui brouillaient à présent la vue. Il n’en supportait plus. Il tenta de nouveau de se débattre, de s’échapper de ce cauchemar. “Que cela cesse” souhaita-t-il.

– QUE CELA CESSE !

Le cri provenant de ses entrailles lui brûla la gorge. C’était un feu, un feu de rage et de détresse qu’il avait enfoui durant de nombreuses années. Son corps percuta le sol, lourdement. Tout son être se mit à trembler et le paysage lumineux s’effaça pour laisser place à la forêt. Il était plus grand. Tout avait disparu. Pourtant, il sentait encore des larmes couler sur ses joues.

Une douleur au poignet lui arracha un nouveau râle de souffrance. De son autre main, il le tâtonna et le trouva endoloris. Un liquide poisseux lui couvrir les doigts. Il laissa retomber son membre, soudainement prit de violents tremblements. Il avait froid. Il était gelé de l'intérieur. Pris au piège par la fatigue et le gel, il ne pouvait plus bouger. Son esprit embrumé ne lui permettait plus de percevoir clairement ce qui se passait.

Il entendit au loin des pas se précipiter dans sa direction. Il espérait que ce ne fut pas une bête qui profiterait de son agonie pour venir se repaître de lui. Sa crainte fut chassée lorsqu’il sentit une main se poser sur son front.

– Il… brûlant… feu… partir.

Anton ne percevait que des bribes. Rien de bien concis. Alors que deux bras le soulevèrent, il perdit connaissance.

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