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Anton avait reçu l’approbation d’Atlas pour reprendre la route à dos de mulot. Il fut accompagné d’un palefrenier pour réaliser les soins de Grise-Mine et ils découvrirent tous deux qu’elle souffrait de ses blessures de la mission passée. Ainsi, tout le long de la journée, Anton se fit plus léger sur la selle.
Après la pause de midi, tenue sur le chemin par absence de clairière à proximité, le jeune moussu dut rejoindre Ettie, Janus et Hogier. Leur tour était venu de réaliser des observations de terrain. Ils partirent sur le chemin bien avant que la délégation ne soit remontée en selle. Ils avaient pour ordre de les distancer sur quelques mètres avant de se séparer dans la forêt. Ils devaient se réunir sur la route toutes les trente minutes pour faire un bref compte rendu. Si l’un d’eux manquait à l’appel, les autres devaient immédiatement en avertir la délégation.
Ils marchaient côte à côte dans le silence le plus complet. Anton le brisa alors qu’ils étaient sur le point de se séparer.
– Je tiens à vous remercier pour votre aide, hier soir. L’empereur m’a conté votre réactivité et les premiers soins que tu m’as apporté Hogier. Merci.
Ettie lui sourit de toutes ses dents alors que le médecin se contenta d’un bref hochement de tête. Janus, lui accorda un regard qu’Anton ne su interpréter. Hogier partit en premier en direction de l’est, suivit de Janus, qui avait hérité de Mûre, la monture d’Isak, pour l’occasion. Ettie s’approcha d’Anton avant qu’il ne parte à son tour.
– C’est plutôt bon signe que vous deveniez des alliés, tu ne penses pas ?
Anton hocha négligemment de la tête. Alliés ? Le terme était un peu fort. Il était cependant reconnaissant qu’ils laissent leurs griefs de côté lors des situations urgentes. Ettie lui souhaita bonne chance et s’élança vers l’ouest. Anton poursuivit en direction du Nord.
Il avançait dans la forêt à une allure modérée. Il était inutile de partir à toute vitesse, tête baissée dans ce qui pourrait être la Brume. Ils devaient encore en être loin selon les relevés d’Isak. Cependant, les évènements de la veille et les douleurs fantômes qu’il ressentait depuis ce matin mettait ses sens en alerte.
Anton n’avait pas pensé aux répercutions que son corps pouvait encaisser, ni à ce qu’il pouvait advenir s’il se présentait de nouveau près du phénomène. À présent, de nouvelles questions concernant sa carrière se soulevaient. Bien qu’il n’était pas encore au contact de l’élément, il sentait en lui tous ses nerfs, muscles et blessures lui crier de partir. Son corps entier le faisait souffrir et il semblait, à présent, qu’il était à la merci des pouvoirs de cette adversaire invisible. Il ne se voyait pas supporter ce calvaire durant plusieurs mois. Et encore moins seul.
Il espérait très fortement que les soins de médecins et alchimistes auraient un effet bénéfique sur sa condition. En pensant aux alchimistes, Anton vit passer dans son esprit l’image d’Orion. L’homme qui avait été son mentor lui manquait terriblement dans ces instants de doutes. Non pas seulement parce qu'il aurait pu lui administrer une potion de son cru mais il aurait été l’oreille parfaite à qui faire part de ces hallucinations. Son mentor s’était déjà douté du sort qu’on réservait à son élève à son retour dans les locaux des domestiques mais il n’en a jamais eu la certitude. Pour cause, Anton avait tout fait pour éviter ses questions. Aujourd’hui pourtant, il aurait été près à tout lui révéler. Vraiment tout. Son mauvais traitement d'enfant ainsi que son amour pour la jeune juriste, chose qu’Orion savait déjà soit dit en passant.
Mais en ce qui concernait la jeune moussue, Anton aurait aimé pouvoir raconter à son mentor les difficultés qu’il rencontrait à présent. Il n’avait osé aller la voir. Ce matin, au moment de seller les mulots, il s’était fait violence pour ne pas aller l’aider à harnacher, laissant plutôt ce rôle à Hogier. Il l’avait également pris soin de l’éviter pendant la pause de midi alors qu’elle cherchait à prendre de ses nouvelles. Il avait fait mine de ne pas l’entendre et était parti en toute hâte sur le chemin au moment de prendre son tour de guet. Il avait ainsi renoncé à recevoir les attentions qu’elle avait prêté aux membres de son groupe, et qu’elle s'apprêtait à lui faire au moment du départ. Anton avait avancé sans un regard en arrière, imaginer son doux visage pris d’une sombre tristesse mêlée d’angoisse lui suffisait pour sentir la culpabilité l'envahir.
Orion, pensait-il, aurait pu l’aider à résoudre le mystère de son cœur et de son âme. Après tout, il ne lui suffisait que d’un regard à son disciple pour connaître l’étendue de ses méandres intérieurs.
Prenant une grande inspiration qui lui broya les côtes, le cueilleur tenta de se concentrer sur les signes qu’il avait ordonné de surveiller. Il ferma les yeux, faisant pleinement confiance à Grise-Mine pour suivre le chemin. Il se concentra sur les bruits naturels de la forêt. Les oiseaux, très hauts dans les cimes des arbres, chantaient une complainte étonnamment triste. Dans les broussailles alentours, les fougères bruissaient, signe que des animaux ou des insectes s’y cachaient. Quand il s’approchait des arbres, il entendait les tapotements étouffés des pas de fourmis sur les écorces. Tout était en ordre.
Il rouvrit les yeux et examina les environs. La flore n’était pas aussi vive qu’à l'extérieur de la forêt. On aurait dit qu’elle perdait de ses couleurs chatoyantes. Heureusement, rien n’était encore trop alarmant si il comparait cela à la distance qui les séparait de la Brume. Il profita de ce moment pour reprendre son rôle de cueilleur. Il observa les plantes alentours, s’amusant à les nommer avant de les classer dans le tableau mental des classifications de la moins en danger à la plus en voie de disparition. Sans surprise, il ne trouva que des plantes répertoriées comme “non en danger”. Cet exercice mental lui permit de faire abstraction de la douleur pendant un moment.
Au bout d’une demie heure, il rejoignit la route principale. Il y retrouva ses camarades qui lui rapportèrent n’avoir rien vu d’inquiétant. Bien que toujours amère de la présence de Janus, l’assiduité d’un cueilleur lui permis d’en apprendre plus sur l’état de la faune et de la flore actuelle. Comme attendu, celui-ci n’avait relevé que la trace de plantes en population standard.
Ils reprirent leurs investigations chacun de leurs côtés. Anton demanda cependant à Janus de l’accompagner. Major lui avait semé de participer à sa formation et le chercheur trouvait qu’il avait fait suffisamment de repérage en autonomie. Il s’efforça donc de relater au novice les différentes observations qu’il réalisait lors de mission normale et s’attardait sur les procédures en ce qui concerne les rencontres avec la population locale.
Perdu dans ses explications, les chercheurs ne virent pas immédiatement le danger arrivé. Leurs montures, plus attentives, s’agitèrent brusquement. Elles ne parvinrent pour autant pas à empêcher la collision.
L’impacte projeta Anton sur le sol, le désarçonnant. Il poussa un râle de douleur. Face contre terre, il toussa et cracha de la terre. Il se redressa sur les coudes et leva la tête à la recherche de la chose qui s’en était prise à eux.
Il ne vit d’abord rien. Grise-Mine se remettait difficilement debout, luttant elle aussi contre la douleur. Soudainement, une ombre apparut derrière elle, sans qu’elle ne s’en aperçoive.
– Grise, fuit, Grise !
Trop tard. Les serres s'enfoncèrent dans la fourrure du mulot, transperçant les tendons de ses muscles. La tête de Grise-Mine se leva dans un sursaut de douleur, ses yeux roulèrent dans ses orbites et un petit cris de surprise traversa ses lèvres entrouvertes.
– NON !
Anton attrapa précipitamment une branche morte près de lui et fondit sur l’oiseau. De toute ses forces, il lui envoya le bâton dans les pattes, le brisant sous l’effort. L’animal relâcha sa proie pour fuir. Anton vit le corps de Grise-Mine s’affaisser sur le sol, hoquetant de douleur. Il fit lui-même abstraction des siennes et scuta la cime des arbres.
L’oiseau qui les avait attaqué battit des ailes pour prendre de la hauteur mais Anton ne s’y trompa pas. Il allait revenir à la charge. Se précipitant sur les sacoches qui pendaient sur le corps de Grise-Mine, il en tira son couteau de travail. Il le tint à deux mains, tremblant de ses récentes blessures au poignet. Sa détermination était sans faille. Il se tenait prêt.
Quand l’oiseau fondit de nouveau sur eux, Anton banda les muscles de tout son corps. Il attendit patiemment que le volatil soit à portée de lame. Il traça un grand demi-cercle maladroit au-dessus de sa tête, touchant les pattes. Accusant le coup, l’animal reprit de la hauteur, évitant ainsi les autres coups portés dans sa direction.
Anton croisa son regard, dément. Ses pupilles étaient dilatées renfermaient plusieurs sentiments. Le cueilleur cru y lire de la peur, de la faim mais également de la folie. De la folie pure, bestiale.
Le bec de l’oiseau se fit menaçant, s'entrouvrant pour pousser un cri de colère. Anton le prit comme un signe qu’il allait attaquer. Il se prépara donc de nouveau, se ramassant sur lui-même. Le volatil piqua sur lui, tête la première, le bec grand ouvert. Anton tendit brusquement le poignard droit au-dessus de sa tête, tout en se baissant. Il attendit l'impact.
Le poignard rencontra la chaire de l’animal. Il s’enfonça droit dans son abdomen. Anton sentit ses bras trembler sous l’impacte, son poignet meurtri se tordit sous le poids de la bête. La lame se fraya un chemin, coupant sur son passage fibres, tendons et veines.
Puis Anton chuta en arrière. La vitesse de l’animal ainsi que son poids l'emmènent au sol. Son dos percuta violemment la terre battue avant que la pression du corps de l’oiseau ne s’abattre sur lui.
L’impacte lui coupa le souffle.
Ainsi prostré, il ne bougea plus, attendant une réaction du volatil. Un liquide chaud et poisseux se mit à lui couler dessus. Son adversaire bâtit frénétiquement des ailes et des pattes, tentant de se relever pour reprendre son envole. Anton attendit, encaissant les coups que lui infligeait l’oiseau dans sa tentative. Au bout de quelques minutes, la bête roula sur le côté, libérant ainsi le cueilleur de son emprise.
Le souffle lui revint enfin, emplissant de nouveau sa gorge et ses poumons. Il s’étouffa plus qu’il ne toussa devant cette salve d’air frais. Il se redressa sur les coudes et observa l’animal se débattre, dos au sol, incapable de se redresser, la dague toujours plantée en travers du corps. Le sang suintait de l’horrible plaie. Se relevant péniblement, Anton fit quelques pas en direction du blessé. Le voyant arrivé, l’oiseau cessa de battre désespérément des ailes. Il observa, impuissant, le moussu se rapprocher de lui.
Anton plongea son regard dans celui de l’animal. Il y lisait toujours cette folie dévastatrice mais y percevait également quelque chose de nouveau. De la résignation et de l’imploration. L’oiseau souffrait. Et il lui demandait de le libérer. Anton s’approcha jusqu’à pouvoir atteindre la poignée de la lame. Il s’en empara, essayant de faire abstraction du liquide poisseux qui la maculait. Pour la retirer, il dut la tenir à deux mains, poussant un cri de douleur sous l’effort de son poignet endoloris. Il parvint à l'extraire, de façon horriblement lente et douloureuse pour l’animal. Son cœur se serra.
Puisant dans les dernières forces de ses bras, il plaça l’arme au-dessus de la poitrine du volatile, là où devait se trouver son cœur. Rassemblant son courage, il regarda une dernière fois dans la profondeur de ses iris bruns, pleins de reconnaissance. Fermant violemment les yeux, il abaissa ses bras, y mettant toute l’énergie qui l’habitait encore. La lame traversa pour la deuxième fois le corps de l’animal, ouvrant sa peau, perçant son cœur.
Anton resta un moment prostré sur le corps de l’oiseau. Il sentit sous la lame le dernier souffle quitter la poitrine sanguinolente. Alors le silence se fit autour de lui. Il ne perçut plus que le bruit sourd de sa respiration sifflante.
Son corps se vida soudainement de l’adrénaline qu’il avait emmagasiné et s’effondra sous la douleur revenue. Chaque fibre de son être criait souffrance. Ses jambes semblaient ne plus jamais pouvoir le soutenir, son dos hurlait de douleur, ses côtes paraissaient prendre des coups de marteau et il ne sentait plus son poignet. Pour autant, une pensée le maintenait éveillé.
Puisant en elle pour trouver une nouvelle énergie, il se mit sur ses jambes. Elles flageolaient sous son poids, l’obligeant à avancer doucement. Il rejoignit le corps tremblant de Grise-Mine à une vitesse extrêmement lente. Chaque pas semblait l’éloigner un peu plus de son amie. Lorsqu’il il l’atteignit, il s’écroula à côté de son visage et prit son pouls.
Il pulsait faiblement sous ses doigts maculés de sang.
– Grise, tu m’entends ? Hoqueta-t-il entre deux sanglots.
Elle ouvrit faiblement ses yeux bruns, et poussa un petit cri de joie dans sa direction. Les yeux d’Anton s'embuent de larmes.
– Je vais te soigner, tiens le coup.
Se levant péniblement, il tenta de défaire la sangle de la selle. Ses doigts poisseux de sang glissaient sur le cuire, l’obligeant à s’y reprendre à plusieurs reprises. Il y parvient et dégagea l’attirail du dos meurtri de son compagnon, laissant apparaître les traces profondes des serres de l’oiseau.
Anton sortit de sa sacoche les potions et onguents qu’il avait emmené avec lui. Il regrettait de ne pas être proche de la délégation pour bénéficier de quoi nettoyer les plaies avant de tenter de les refermer. À la vue des champignons dans son sac, conservés suite à l’embuscade qu’ils avaient essuyés, il entreprit de les couper et d’en appliquer la partie blanche sur les plaies, les comblant pour arrêter l'hémorragie. Malheureusement, il n’avait accès qu’à une partie des blessures, les autres se trouvant sur l’autre flanc du mulot. Il n’avait pas la force de la faire pivoter pour la soigner. Il se dirigea alors vers la tête de Grise-Mine qui rouvrit les yeux en l’entendant approcher. Il saisit doucement les rênes du filet et lui demanda.
– Penses-tu pouvoir te lever ?
Grise-Mine comprit la demande et fit un mouvement de tête pour essayer de se redresser. Elle se leva péniblement, décollant à peine du sol. Elle retomba immédiatement. Anton essaya de retenir les larmes qui menaçaient de chuter. Grise-Mine poussa une petite plainte dans la direction de son ami. Le moussu passa alors une main dans sa fourrure, remontant entre ses deux oreilles, son point préféré. Fermant les yeux, Grise-Mine poussa un petit ronronnement de plaisir. Anton ferma à son tour ses paupières et posa son front sur la joue de son amie. Il avait extrêmement mal. Mal au cœur à présent.
Se souvenant de son acte envers l’oiseau quelques minutes plus tôt, il rechigna à en faire de même avec Grise-Mine. Il devait tout faire pour l’aider.
Il agrippa la têtière du filet, juste derrière les oreilles du mulot, et la tira vers l’avant pour libérer sa tête. Reconnaissante, Grise-Mine lui lécha la main avant de faire retomber son museau.
Un souvenir fugace glaça brutalement le moussu. Il n’était pas seul lors de l’attaque. Trop inquiet de l’état de Grise-Mine et de l’oiseau, il en avait oublié Janus. Frénétiquement, il chercha l’apprenti du regard. Il le retrouva, immobile, à quelques pas de son mulot, tout aussi inerte. Le cœur d’Anton loupa un battement. Avait-il tardé à agir ? Était-ce déjà trop tard ? Anton renonça à céder à la panique. Il les rejoignit en boitant. Il appela le cueilleur et tenta de le réveiller. Il pris son poud. Janus était toujours vivant mais inconscient, tout comme Mûre. Anton rechigna un moment à les abandonner ici mais il ne possédait plus d’amadouvier et le temps pressait.
Prenant son courage à deux mains, il retourna auprès de Grise-Mine. Il rassembla l’énergie tapie au plus profond de lui. Il se pencha à l’oreille de son amie et murmura.
– Tiens le coup, je t’en supplie. Juste quelques instants. Je reviens avec du renfort. Tiens bon.
Grise-Mine poussa un petit cri désespéré. Il secoua négativement de la tête.
– Je reviens vite, c’est promis. Accroche toi…
Quelques larmes dévalèrent les joues d’Anton au moment où il se mit sur ses jambes. Tremblant, il s’éloigna en direction du chemin, se retournant encore une fois à l’écoute de la plainte de son amie.
– Je reviens Grise.

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