24
Anton parcouru les mètres qui le séparaient de la route principale. Sur place, des empreintes fraîches de mulots étaient présentes. Elles se dirigeaient à l’opposée de leur position. Ils avaient raté l’heure de rendez-vous. Ses compagnons avaient rejoint la délégation pour la stopper, ne les voyant pas revenir.
Il n’avait pas le choix. Il devait rebrousser chemin. Il releva la tête et avança, résolument. Ses jambes flageolaient. Il tomba à genoux. Il éprouvait une douleur telle qu’il n’en avait jamais ressenti auparavant, violente, insoutenable. Mais il se releva. Il avançait, encore et encore. Pour garder courage, il appelait à lui le souvenir de Grise-Mine et la force qu’elle avait dû déployer pour le sauver de la Brume. Avec elle, l’image de Janus, inconscient, le rappelait à l’ordre.
Il ne remarqua pas que le soleil entamait sa descente dans le ciel. Dans sa chute, la nuit emmena Anton sur le sol une fois de plus. Cette fois-ci pourtant, quelque chose semblait différent. La douleur n’était plus la même. Languissante, elle provenait de son cœur. Un gémissement le traversa. Il se releva et avança encore. Au virage suivant, il aperçut des lumières à travers les arbres et des sons étouffés. Il s’en approcha, accélérant le pas, trébuchant encore, jusqu’à atteindre l’entrée de la clairière.
Un garde l'aperçut alors et appela des renforts. Ses vêtements durent lui révéler son identité, bien plus que son visage couvert de poussière et de sang. S’arrêtant à quelques mètres de lui, Ettie couvrit sa bouche de sa main et laissa quelques larmes dévaler ses joues. Elle le retint alors que ses jambes le lâchèrent de nouveau.
– Va chercher un médecin, Atlas, Hogier, n’importe qui ! Appel aussi Major, Evanora et l’empereur, dépêche toi !
Le garde partit en courant jusqu’au campement alors qu’Anton agrippa la tunique pourpre de la moussue.
– Grise-Mine, Janus et Mûre… Ils sont blessés, dans la forêt.
Ettie secoua la tête.
– Tu es en trop mauvais état…
– Je DOIS aller les aider.
La détermination cinglait dans son regard et sa voix, ne laissant place à aucune opposition.
– Je comprends, lui souffla Ettie.
Ces quelques mots touchèrent le cœur d’Anton. Ils se mirent en marche vers le centre du camp lorsque vinrent vers eux Atlas et Hogier. Ce dernier se figea à la vue de l’état du cueilleur. Atlas, au contraire, se précipita dans sa direction et intima à son novice de l’assister. Anton repoussa cependant le médecin, aidé par Ettie.
– Mon amie, mon mulot, Grise-Mine, est blessée. Janus, mon disciple aussi. Nous devons aller les soigner.
– Vous n’êtes pas en état d’aller où que se soit lieutenant, s'insurgea Atlas.
C’est à ce moment qu’arrivèrent en courant Major et Evanora suivit d’Isak et de Petra. Le temps d’arrêt qu’ils marquèrent à sa vu confirmaient les paroles du médecin. Son sang bouillonna. Ils n’avaient pas le temps d’attendre. Il fallait agir et maintenant !
– Grise-Mine est en danger de mort, grogna-t-il. De MORT. Janus et Mûre sont inconscients, livré à eux même et aux bêtes.
Isak acquiesça.
– Je vais seller les mulots.
Il partit sans attendre. Petra le suivit à la recherche d’un vétérinaire. Evanora prit Anton par les épaules, l’obligeant à la regarder droit dans les yeux.
– Nous allons y aller, Anton. Mais tu restes là.
Anton fixa Major par dessus l’épaule de la cueilleuse. Evanora suivit son regard. Major desserra les mâchoires, entamant un discours qu’il suspendit quand son regard croisa celui du moussu. Il hésita.
– Ma décision risque de ne pas te plaire, Evanora, mais que ferrais-tu s’il s’agissait de Dash ?
La cheftaine se tendit. Sa réflexion ne fut pas longue.
– Dans ce cas, je vous laisse en informer l’empereur.
Anton ne savait comment les remercier. En tant que cueilleurs, ils connaissaient mieux que personne la puissance du lien qui se créait entre un mulot et son cueilleur. Ils étaient des membres à part entière de leur famille. Leurs compagnons de route durant des mois extrêmement difficiles, leurs seuls partenaires durant ces mois.
Isak revint peu de temps après tenant à la longe Plume, Lance et Dash ainsi que trois mulots qu’il ne connaissait pas. Lorsque Petra arriva, elle fut suivit par une moussue d’un certain âge portant sur son épaule des sacoches pleines à craquer. À la vue d’Anton, elle questionna.
– Ne feriez-vous pas mieux de rester ici pour vous faire soigner ?
– Je suis aussi de cet avis.
L’empereur marchait vivement dans leur direction, talonné par Guinevere. Cette dernière poussa un petit cri étranglé et lâcha quelques larmes en apercevant l’état d’Anton. Alors qu’il allait leur répondre de façon peu courtoise, Evanora lui coupa l’herbe sous les pieds.
– Anton doit être présent et pas seulement parce qu'il s’agit de sa monture. Il est le seul à savoir exactement où elle se trouve. Sans lui, nous perdrions de précieuses minutes. Et il ne s’agit pas seulement de sauver Grise-Mine. Janus aussi si trouve, inconscient.
Anton l’aurait embrassé. Elle qui se montrait réticente quelques instants plus tôt devint sa plus précieuse alliée en ce moment. Un regard à Major lui suffit pour comprendre que celui-ci était tout autant impressionné. L’empereur passa sous silence le ton employé par la cueilleuse.
– Votre raisonnement se tient, même si je n’apprécie pas les conséquences qui en découle. J’ordonne que la guerrière Ettie vous accompagne. J’aimerais vous offrir une plus grande escorte mais je crains que nous n’en ayons également besoin au camp.
Anton aurait préféré ne pas alourdir leur équipe, redoutant de perdre de précieuses minutes. Aidé par Evanora et Ettie, il fut hissé sur l’une des montures dont il ignorait le nom. La guerrière monta derrière lui, le stabilisant de ses bras.
Ils partirent au galop sur la piste que leur indiqua Anton. Pour lui, chaque mouvement était une torture. Les secousses lui bloquaient la respiration mais il refusait de demander à ralentir l'allure. Ils avaient perdu bien assez de temps.
Malgré la nuit, il reconnut aisément le chemin et les guida à travers les arbres. Lorsqu’ils arrivèrent sur le lieu, Anton n’attendit pas d’aide pour descendre. Il se laissa tomber au sol, ébranlant de nouveau son corps d’une secousse abominable. Il se précipita vers Grise-Mine.
– Grise ! Grise ! Je suis là, je suis là. J’ai de l’aide avec moi… Grise ?
Les yeux de son amie étaient clos. Sa poitrine immobile. Pris de panique, il chercha à travers sa fourrure, dans son cou, son pouls. Il cessa alors de respirer. Tout autour de lui, le paysage disparut. Les sons aussi. Plus rien n’existait. Il n’entendit pas les mots de la vétérinaire. Il ne sentit pas les pressions des mains d’Isak sur son épaule. Plus rien n’existait. Tout était silencieux. Plus rien ne battait sous sa main. Plus rien ne battrait plus jamais. Des larmes dévalèrent ses joues, des sanglots déchirèrent son être intérieur. Un cri de douleur brisa le silence qui s’étendait autour de lui.
– NON ! NON ! Grise. Grise-Mine.
Il laissa sa tête tomber sur celle de son amie et enserra de ses bras son corps inerte. Les sanglots le secouèrent, ravivant les douleurs qui l’habitaient. Mais plus rien n’était alors aussi douloureux que la perte qu’il vivait en ce moment.
On le laissa pleurer. Combien de temps ? Il n’aurait su le dire. Il était cependant certain qu’on lui avait laissé son intimité puisque, lorsqu'il se redressa, plus personne n’était là.
Une dernière fois, il se pencha sur le cou de Grise-Mine et murmura.
– Je t’aime. Je t’aimerais toujours.
Il aurait voulu pleurer, encore, mais n’y parvint pas. Ses sanglots s’étaient taris. Ses larmes aussi. Il essuya d’un revers de manche les vestiges des larmes qui avaient coulées sur ses joues. Il se redressa, tant bien que mal. Se mettre en mouvement demandait un effort nouveau, extrêmement désagréable. Il observa le décor autour de lui. Le corps de l’oiseau gisait toujours, inerte, à quelques pas. Un peu à l’écart, ses camarades lui avaient laissé une bougie enfermée dans une lanterne. Il s’en approcha pour la saisir, boitant et titubant. Il ne trouvait plus les corps de Janus et de Mûre.
Un simple regard aux alentours lui permis de percevoir, à travers les broussailles, la couleur vive d’un feu de bois. Il s’en approcha, repoussant les branches sur son chemin.
Lorsqu’il arriva dans le petit coin entouré de buissons, tous se tournèrent vers lui. Isak fut le premier à venir auprès de lui et à le prendre dans ses bras. Anton ne chercha pas à se dégager de son étreinte, se laissant aller à cette chaleur réconfortante.
– Je suis désolé, murmura Isak.
Anton le remercia d’un hochement de tête. Il pensa alors que son ami avait du craindre aussi pour son mulot, qu’il avait laissé entre les mains de Janus. Quand le moussu l'eut relâché, Petra l’enlaça à son tour. Evanora et Ettie suivirent. Major se contenta de lui proposer une tasse de thé qu’il accepta avec reconnaissance. Ils restèrent un moment dans le silence, entourés seulement des bruits de la forêt, les hululements des hiboux et le bruissement des feuilles dans le vent frais. Anton frissonna. À présent que toute énergie était partie avec ses larmes, il ressentait une énorme fatigue et une grande lassitude. Le froid ne l’aida pas. Evanora lui posa son propre manteau sur ses épaules.
Une nouvelle crainte s’empara alors de lui. Il ne voyait pas la vétérinaire autour du feu.
– Janus ?
– Il va bien.
Major lui adressa un regard rassurant. Un sourire triste vient peindre ses traits.
– L’oiseau n’a pas eu le temps de s’en prendre à eux. Ils n’ont que des blessures superficielles, bien qu’ils soient dans les vapes.
Anton baissa le regard. Ses yeux s’emplirent à nouveau de larmes.
– Je suis désolé, tellement désolé…
Un sanglot le secoua. Petra le pris par les épaules et le serra contre elle. Il se laissa aller, pleurant sans retenue.
– Tu as fait de ton mieux, Anton, la voie de Major était posée.
– Ils étaient sous ma responsabilité, protesta le cueilleur. Je devais les protéger !
– Et tu l’as fait, lui assura son chef. Toi et Grise-Mine l’avez fait. S’ils ne sont que blessés, c’est grâce à vous. Grâce à toi Anton.
Ses pleurs se tarirent. Ils patientèrent encore quelques minutes avant que la vétérinaire ne revienne.
– Ils vont bien. Le moussu c’est réveillé quelques minutes. Il dors à présent. Le mulot est de nouveau sur ses pattes lui aussi. Nous devrions rentrer. Il se fait tard et nous avons tous besoin de repos.
Personne ne répondit. Anton comprit que la proposition lui était tout particulièrement adressée. Il hocha docilement la tête. On lui laissa encore quelques minutes pour finir son thé puis chacun se mit en mouvement.
Isak accompagna Anton jusqu’au corps sans vie de Grise-Mine où ils récupérèrent ses effets personnels : ses sacoches, sa selle et son filet. Le moussu fit une dernière caresse entre les oreilles de son amie et quitta la place de la tragédie.
Lorsqu’il il retrouva ses camarades, ils l’aidèrent de nouveau à monter à mulot. Sur le chemin du retour, tous étaient silencieux. Seule Ettie brisa un moment le silence pour tendre à Anton sa lame de travail.
– Je l’ai retrouvée dans le torse de l’oiseau. Je ne sais pas exactement ce qu’il s’est passé mais je suis certaine que tu as dû faire preuve d’énormément de courage. On ne brandit pas une arme sans courage.
Anton referma ses doigts sur le pommeaux de la dague et garda un moment ses yeux fixés sur les tâches brunâtres qui noircissaient la lame. Il la glissa dans une poche intérieure de son manteau.
– Merci.
Ettie lâcha un instant les rênes de sa main droite pour venir serrer celle d’Anton. De retour au campement, le cueilleur pu bénéficier des soins d’Atlas et de Hogier qui, a son grand soulagement, ne posèrent aucune question sur son retour en l'absence de sa monture. Pour ce soir, on le retira de la ronde de veille, lui laissant l’opportunité de se reposer.
Reconnaissant, Anton mangea un morceau avant d’aller se coucher. Il évita encore une fois les asseaux de Guinevere qui souhaitait le voir. Il devait néanmoins ce salut à Isak qui s’assura que personne ne vienne le fatiguer plus qu’il ne l’était. Il avait passé une journée suffisamment compliquée.
Sa nuit néanmoins, ne fut pas meilleure. Il se réveilla plusieurs fois en sursaut, à cause de cauchemars, ou en hurlant, tant ses blessures le faisaient souffrir. Atlas dut intervenir plusieurs fois, soutenue par des alchimistes. On offrit à Anton plusieurs potions qui devaient diminuer ses réveilles et soulager la douleur. Malheureusement, la plus grande ne pouvait être soignée à coup de potions. Son cœur l’enserrait si bien qu’il crut mourir à plusieurs reprises.
Le lendemain, juste après qu’Atlas se soit occupé de ses blessures, Isak l’accosta.
– J’ai réfléchi cette nuit, commença le cueilleur d’un air attristé. Je pense qu’il n’y a qu’une seule solution pour réduire tes cauchemars.
Anton n'eut pas le temps de lui demander de quoi il s’agissait qu’il fut mis en selle devant Ettie, comme la veille au soir. Avec eux se trouvaient l’ensemble de cueilleurs, à l’exception de Janus, ainsi que Koa. Alors qu’ils s'apprêtaient à partir, une voie les arrêta.
– Cueilleur Isak !
Le concerné se tendit sur sa selle. L’empereur avançait dans leur direction, le regard résolut. Alors qu’Anton pensait qu’il allait leur interdire le départ, Charles se contenta de s’adresser à Isak.
– Je ne suis pas revenu sur ma décision, les épaules du cueilleur se détendirent à cette annonce. Néanmoins je vous demande de faire vite. Pas plus d’une demie heure.
Isak acquiesça et ils partirent. Les blessures d’Anton le faisaient encore souffrir mais les potions administrées par Atlas atténuent quelque peu les douleurs. À dos de mulot et la fatigue quelque peu récupérée, le chemin qu’ils empruntèrent pour rejoindre le lieu du drame lui parut beaucoup plus court. La scène cependant, ne se fit pas moins douloureuse.
À la vue du corps de Grise-Mine, le cœur d’Anton se serra dans sa poitrine. Ils mirent tous pieds à terre et Koa lança à chacun une pelle, piquée dans les charrettes. Anton n’en reçu pas. Isak s’approcha de lui et le prit par les épaules.
– Nous devons faire vite. Comme tu es blessé, tu ne peux pas nous aider alors profite de ce temps pour lui dire au revoir. Définitivement.
Les yeux d’Anton se brouillèrent de larmes. Son cœur se serra. La reconnaissance qu’il avait pour Isak forma une boule dans sa gorge. Isak lui donna une tape dans le dos et rejoignit les autres.
Anton prit une grande inspiration et s’avança vers le corps sans vie de son amie. Il s'assit à ses côtés et commença à passer une main entre ses oreilles. Les souvenirs affluent en masse. Leur première rencontre, quand elle n’était encore qu’un jeune bébé. Leurs premières sorties en forêt, sa gourmandise préférée, la framboise, pour lesquelles elle avait tendance à mettre un sacré bazar. Puis leurs premières missions. Ses moments de soutien l’un à l’autre dans le froid et la solitude. Les retours à la maison quand ils jouaient dans les prés. Plus rien ne se ferra à présent. Il se coucha sur son cou, l’entoura de ses bras et laissa partir les derniers sanglots qui l’habitait.
Il resta ainsi plusieurs minutes, même une fois que ses larmes eurent séché sur ses joues. Ce fut Isak qui vint lui faire signe qu’ils avaient terminé. Anton, toujours blessé, ne put rien faire et se contenta d’observer. Les cueilleurs, aidés de Koa à la force remarquable, soulevèrent le corps de Grise-Mine et le déposèrent soigneusement dans le trou qu’ils venaient de creuser. Anton les suivit. Il leur donna l’autorisation de refermer la tombe et regarda disparaître le corps de son amie sous les mottes de terre.
Evanora s’approcha d’Anton, un bouquet de fleurs séchées entre les mains.
– J’ai pensé qu’elles tiendraient plus longtemps que des fraîches.
Anton remercia cette douce attention et récupéra le bouquet. Il était étonnamment très coloré pour des fleurs séchées.
– Une potion d’Orion, dit Evanora comme si elle lisait dans ses pensées.
Doucement, il alla déposer le bouquet sur le tas de terre qui formait à présent une tombe naturelle. Il resta un moment, prostré, ne pouvant bouger. Lorsqu’il il se releva enfin, il fit quelques pas en arrière et observa le décor. Grise-Mine gisait à présent au pied du plus majestueux des arbres alentour, entouré de framboisiers et de mûriers.
Anton sentit une présence près de lui et sut, sans savoir comment, qu’il s'agissait d’Isak.
– Koa nous rappelle qu’il est temps d’y aller si nous voulons respecter l’horaire fixé par l’empereur. Je suis désolé.
Anton secoua la tête.
– Vous avez déjà fait plus que je ne pouvais espérer. Merci à tous, dit-il en se tournant vers ses camarades.
Chacun lui offrit un petit sourire triste. Alors que Isak se dirigea vers les mulots, Anton l’attrapa par les épaules et l’enlaça. D'abord surprit, Isak lui rendit son étreinte.
– Merci, mon ami, murmura Anton.

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