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Les jours suivants, Anton dut accompagner la progression de la délégation assis dans la charrette. La raison principale tenait à ses douleurs qui ne cessaient d’augmenter à l’approche de la Brume, mais également au manque de monture disponible. Grise-Mine lui manquait terriblement. Pour autant, ses cauchemars avaient diminués suite à l’enterrement. Il avait régulièrement le soutien des cueilleurs, d’Ettie, Koa et, de façon plus surprenante, Hogier. Il avait, par lui même, prit la décision de s’occuper des soins de Janus. Ce dernier restait allongé dans la charrette le jour, suite à une blessure à la jambe découverte après l’accident. Anton se sentait responsable de ce qui lui était arrivé et s’attelait donc à soutenir les médecins dans ses soins et à lui tenir compagnie durant la journée.
Anton avait néanmoins insisté pour reprendre les tours de guet. Il détestait le sentiment de culpabilité et d’incapacité qui l’accablait de jour en jour. De plus, le travail l’empêchait de trop réfléchir aux hallucinations qui l’assaillaient. Toujours les mêmes souvenirs, toujours en présence de la fausse Guinevere. Concernant celle qui n’était pas une illusion, il s’appliquait à l’éviter. Il n’en parlait à personne, pas plus que de l’attaque qu’il avait subie et qui avait coûté la vie à sa monture. On ne lui en prêtait qu’une afin de réaliser les excursions en journées. Il était néanmoins accompagné d’une personne supplémentaire en raison de son état. Le plus souvent, il s’agissait de Koa.
Le guerrier avait atteint une haute estime auprès de Anton depuis son aide et sa discrétion après les funérailles de Grise-Mine.
Si ses tours de guets en journée furent maintenus, il n’en fut pas de même pour ses quarts de nuit. La veille, un incident avait eu lieu. Alors que le camp était endormis, un oiseau de nuit s’en était pris aux veilleurs. La panique et les cris avaient alerté l’ensemble des campeurs et réveillé Anton. Un garde fut blessé et mourut quelques heures plus tard malgré les soins apportés par les médecins. L’oiseau, quant à lui, avait été abattu.
Si Anton n’avait jusque-ici pas explicité la bataille qu’il avait vécu, il en fut, le soir suivant, convié. Devant l’ensemble du conseil des chefs, de l’empereur et de Trébuchet, il dut relater les faits. Étonnamment, aucune larme ne fut versée. Peut-être réussissait-il à faire son deuil tout compte fait. La fin de son récit fut suivie d’un lourd silence.
– Des yeux où brillait la folie dites-vous, lieutenant, songeât l’empereur.
Ignorant s’il s'agissait d’une question, Anton acquiesça.
– Les autres veilleurs, votre collègue Petra y compris, ont relaté le même fait ce soir. Qu’est ce que cela peut bien signifier ?
– Aucune chose de ce genre n’a jusqu’alors été relatée pendant nos missions votre excellence, cru bon de préciser Major. Aucun de nos récits, tout du moins, ne mentionne la présence d’animaux pris de folie près de la Brume.
– Nous ne la connaissons pas encore très bien après tout, contrat le chef des chevaliers. Cela fait seulement quelques années que nous lui faisons face. Tout élément naturel peut mettre plusieurs lunes avant de se dévoiler à nous.
– Malheureusement, elle n’agit pas de manière naturelle, leur rappela le chef des cueilleurs. La preuve est dans sa manière de se mouvoir. Pour reprendre vos mots, cela fait plusieurs années que nous l’étudions et elle commence seulement à accélérer. La Brume naturelle se retire. Au contraire, celle-ci persiste.
– Que sous entendez-vous, questionna la juriste.
Major recula dans son siège, croisant les bras.
– Je sous entend que nous n’avons, hypothétiquement, pas affaire à une réaction naturelle.
– Hypothétiquement, souligna l’empereur.
Seul le chant de la rivière à proximité se fit entendre. Anton se déplaça d’une jambe à l’autre. Il étouffait sous la toile de tente. Enfin, Charles brisa le silence.
– Nous ne pouvons nous permettre d’émettre des hypothèses actuellement. Notre priorité est d’atteindre le bout de la forêt avant que la Brume n’ai décimé chacun d’entre nous.
Un frisson parcouru l’assemblée. Il n’en teint pas rigueur et poursuivit.
– Nous nous devons de rester sur nos gardes et de protéger au maximum la délégation. Nous augmenteront le nombre de gardes présents lors des veilles mais nous ne pouvons pas nous permettre d’en faire de même le jour. À partir de demain, nous nous déplacerons sans les charrettes afin de gagner en vitesse. Revoyez vos bagages et contentez vous du strict nécessaire.
L’empereur clôtura la réunion et chacun repartit de son côté. Durant la nuit, Anton entendu des cris. Ses amis qui veillaient l’appelaient au secours, poursuivis par des oiseaux en furie. Le cueilleur se réveilla en sursaut, dans l’ombre de la tente. Son cœur battait à tout rompre. À ses côtés, ses équipiers dormaient. Dehors, le calme régnait. Un cauchemar. Il ne s’agissait que d’un cauchemar.
Il ne dormit pas du reste de la nuit et fut incapable d’aider les palefreniers le lendemain matin. Comme à son habitude depuis quelques jours, Anton remonta dans une charrette. Il savait cependant, que cela ne durerait pas longtemps. Celle-ci avait été vidée de ses bagages et serait bientôt libre de ses voyageurs. Janus était déjà là, attendant patiemment le départ. Anton s’assit en face de lui, étendant les jambes dans l’espoir de bénéficier d’une courte sieste dans la matinée.
– Comment allons nous poursuivre le voyage ?
La question de Janus s’élevait à peine au dessus de l’agitation du départ mais Anton y perçu une légère tension. Il le rassura.
– Les mulots tiraient les calèches vont être détachés. Il y en a suffisamment pour les cochers et nous deux.
La délégation se mit en branle et leur conversation cessa. Autour d’eux, les animaux se faisaient rares et semblaient fuir dans la direction que la délégation venait de quitter. Ils ne voyaient pas encore la Brume mais sa présence se faisait sentir. Ils la savait non loin, certainement à quelques kilomètres.
La pause de midi leur permis d’inventorier les dernières réserves que contenaient les charrettes. La nourriture fut chargée, autant qu’elle le pouvait, sur les mulots restants. Les tentes, sous l'insistance des cueilleurs, furent laissées dans les carrioles afin de ne pas surcharger inutilement les bêtes. S’ils avaient besoin de quitter rapidement le campement en pleine nuit, cela leur éviterait également de perdre du temps. Au grand damne des civiles, toutes choses jugées non nécessaires, tel les piles de vêtements de rechanges, les lotions nettoyantes et même des portraits familiaux volumineux furent laissés sur place. Les alchimistes et médecins durent se consulter pour n’emporter que les potions strictement nécessaires à la fin du voyage.
À la fin de la pause, Evanora vint vers Anton, tirant derrière elle un mulot au pelage brun et dont le dos était surplombé d’une ligne noir qui revenait jusqu’à son museau.
– Voici Rase Motte. Il sera ton compagnon de fin de route.
Anton étudia un instant le mulot. Il était épais à force de tirer la carriole. Il n’avait donc pas les muscles fins des mulots de cueilleurs et risquait de ne pas être bon coureur. Il accepta cependant de le récupérer pour la fin du voyage. Aidé par Petra, il adapta les effets de Grise-Mine à sa morphologie. Ils durent ajouter quelques morceaux de ficelle à la sangle de la selle.
Lorsqu’il fut installé sur sa nouvelle monture, Anton resta confus. Ses jambes se trouvaient beaucoup plus écartées que d’habitude ce qui lui demandait moins d’effort pour rester en selle. Une aubaine puisque ses blessures continuaient de le faire souffrir.
Lorsque tout le monde fut prêt, Anton et son équipe partirent à l’avant sur le chemin. Janus juché sur un mulot aussi trapu que celui d’Anton, les suivait malgré les réticences de ce derniers. Ils avaient exceptionnellement demandé à Hogier de rester avec les autres membres de la délégation et récupéré Isak pour ouvrir la voie. Les guetteurs n’étaient plus aussi loin de la délégation que précédemment, le chemin étant inconnu de tous. Leur ascension se fit dans un silence pesant.
Rase Motte avançait d’un pas lourd mais pas aussi lentement qu’avait jugé Anton de prime abord. Déchargé du poids de la charrette, il semblait pouvoir tenir l’allure sur plusieurs kilomètres sans aucune pause. Le moussu se promit de faire attention à ce qu’il ne se laisse pas berner par l’illusion de facilité.
Lorsque le soir tomba, il surprit la délégation. Le soleil aurait du se coucher une heure plus tard. L’empereur ordonna l’arrêt et les cueilleurs et les gardes firent trois fois les vérifications des alentours. Par la suite, la formation du camp fut modifiée. Personne ne dormirait sous des tentes en écorces et les mulots restaient en partie équipés, ils devaient pouvoir tous quitter le camp rapidement. Les veilleurs avaient également été doublés.
Anton, qui ne prenait pas les premiers tours, s'allongea près de l’immense feu dressé au centre, emmitouflé dans son sac de couchage. Alors qu’il observait le ciel sans nuage et sans étoile au sommet des arbres, Ettie vint s’allonger auprès de lui.
– C’est mauvais signe, maugréa-t-elle en désignant les cieux.
Dans son sommeil, les blessures d’Anton le torturèrent comme une réponse aux paroles de la guerrière. Il somnola, luttant contre la douleur. Au beau milieu de la nuit, un cri à glacer le sang le réveilla pour de bon.

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