26
Les flammes dansaient sous les yeux d’Anton. La situation avait dégénérée. Ils ne maîtrisaient plus rien. Une forme noir passa au dessus de sa tête. Il se jeta au sol. Un cri retentit à côté de lui. Quelqu’un avait été attrapé à sa place. Il accrocha le regard du condamné. L’effroi se lisait sur ses traits alors qu’une chauve-sourie l’emportait dans les airs. Anton trembla. Il ne devait pas rester là.
Autour de lui, le feu dévorait le moindre brin d'herbe, le moindre bout de bois. Ils avaient perdu le contrôle de leurs propres foyers. Comment ? Tout était allé trop vite.
Il s’éloigna du brasier, aussi rapidement que lui permettait ses blessures. Était-ce le fruit de son imagination ou les flammes était-elles beaucoup plus agressives que lors d’un incendie classique ?
Il voulu rejoindre l’abri des arbres mais les chauves-souries y étaient plus nombreuses. « Elles craignent le feu. », comprit-il. Ils étaient piégés. Anton aperçu l’empereur, épée à la main, désemparé. Sans ordre, la délégation s’affolait, certains se jetaient désespérément dans l’ombre, préférant se faire dévorer par les bêtes, d’autres se ruaient dans les flammes. Les mulots, en paniques, tiraient sur les cordes qui les retenaient.
– Prenez des torches et allez en direction de la rivière !
La voix portante figea Anton. Trébuchet, droit sur ses jambes et épée au clair, était arrivé à la même conclusion que le cueilleur. Malgré l’urgence, personne ne bougea. L’empereur hurla alors.
– Faites ce qu’il dit, prenez des torches et traversez la rivière !
Au milieu de la cohue, Anton partait à contre courant. Il jouait des coudes pour rejoindre les mulots. Les palefreniers, Isak et Petra s’y trouvaient déjà. Ils coupèrent les cordes des licous avec leurs poignards et emmenèrent avec eux le plus d’animaux possible. Ceux qu’ils ne pouvaient tenir dans leurs mains suivaient leurs camarades. Les chevaliers ouvraient et fermaient la marche, bataillant contre les noctules encore présentes. Des corps jonchaient les sol. L’un d’eux portait des lunettes. Le cœur d’Anton cessa de battre. Les souvenirs de l’oiseau lui revinrent.
– Où sont les autres, hurla-t-il à l’intention de ses camarades.
Dans la cohue, il ne parvenait pas à distinguer les visages de ses compagnons. Les mulots les poussaient, les guidant loin de leur lieu de camp. Une forme se distingua à travers l’épaisse fumée. Major sortit du brasier, Janus sous les bras, Evanora à sa suite.
– Aide moi à le hisser sur un mulot, lui intima-t-il en arrivant à sa hauteur.
Ils s’y reprirent à deux fois pour parvenir à le faire monter sur le dos de Plume. Ils firent signe à leurs camarades de se diriger vers la rivière. Anton se focalisa sur l’idée d’éloigner le novice de cet enfer. Malgré ses douleurs, il accéléra le pas. Ils ne ralentirent l’allure qu’à l’approche de l’eau. Son courant était puissant. Allaient-ils parvenir à traverser à pied ? Trébuchet étudia le bord de l’eau avant de prendre les devants. Ils leur fit signe de marcher dans ses pas. Brandissant les torches, ils le suivirent.
Lorsqu’il rentra en contact avec l’eau, tous les muscles d’Anton se contractèrent. Elle était gelée. Il se força à avancer, ne pensant pas un instant à son mordant. Lorsqu’il fut complètement immergé, l’eau lui parvenait jusqu’à la poitrine. Les cailloux au fond du ruisseau étaient lisses. La traversée risquait d’être longue. Il ne pouvait cependant pas se permettre de traîner, il ne possédait pas de torche, comptant sur celle des chevaliers. Sa survie dépendait à présent de la présence la plus proche de lumière. Ettie, devant lui, ralentit l’allure lorsqu’elle remarqua ses difficultés. Elle tenait une torche et une épée. Sa seule chance de survie.
Ainsi, il affronta le froid et le courant, se focalisant sur la lumière. Ettie abattait son épée sur les créatures qui s’approchaient de trop près tout en lui criant des conseils. Elle le soutenait et tenait à ce qu’il vive. Et il voulait en faire autant.
Sous son pied, les galets glissèrent. C’en était fini. Il but la tasse, une fois. Deux fois. Les lumières des torches disparaissaient derrières les vagues. Il n’atteindrait jamais la rive.
Une tension sur son poignet lui arracha un cri, étouffé par l’eau. Quelque chose était coincé dans sa manchette et le tirait à contre courant. Sous lui, le liquide se transforma en solide. L’air remplaça l’eau. Il sentit des mains le tirer sur la berge. Il ouvrit les yeux et cracha l’eau qui restait. Isak et Evanora se tenaient au-dessus de lui, trempés et essoufflés.
– Merci… merci, balbutiât-t-il.
Au bout de son poignet, quelque chose s’agitait. Il leva la tête et reconnu Rase Motte. Le mulot s’approcha de lui et lui lécha le visage. Anton s’accrocha à son cou pour se remettre sur pieds. Derrière lui, Major arriva avec Plume et Janus.
Les derniers survivants finirent de traverser la rivière et s’écrasèrent sur le rivage. Les gardes formaient à présent un cercle de lumière et de lames autour d’eux, faisant courageusement face aux chauves-souries.
Anton n’aurait su dire combien de temps ils étaient restés là, à relayer, comme ils pouvaient, les chevaliers fatigués. Lorsque le crépuscule arriva, les créatures prirent leur envole et s'éloignèrent définitivement d’eux. Ils n’éteignirent leur flambeaux dans la rivière qu’à la disparition complète de la dernière bête. Sur l’autre rive, les flammes continuaient de brûler la forêt sans qu’ils ne puissent y faire quoi que ce soit. Des nuages commençaient à s'amonceler au-dessus d’eux. Ils retrouvèrent les couverts des arbres avant le début de l’averse.
Trempés, fatigués et effrayés, ils firent les comptes des personnes survivantes. Quinze d’entre eux avaient disparus. Parmi ceux qui avaient disparu, Anton ne connaissait qu’Atlas. Il eut une pensée pour cet homme qui lui avait procuré les soins les plus remarquables étant donné la situation et espéra que par un quelconque miracle, il ait survécu au massacre.
Ils firent également les calculs des pertes de mulots, beaucoup plus importantes que ce qu’ils avaient pensé de prime abord, et du matériel. Les cueilleurs ne cachèrent pas leur soulagement en constatant que leurs montures les avaient bien suivies et étaient toujours vivantes. Anton eut une pensée pour Grise-Mine en voyant Petra embrasser Dash sur le front. Un museau le poussa alors dans le dos. Rase Motte le regardait de ses grands yeux noirs. Anton passa une main timide sur sa joue. À son contact, le mulot ferma les yeux et appuya doucement sa tête sur la paume de sa main.
– Lieutenant Anton, le Survivant.
Anton se retourna vers son empereur. Trempé, ses vêtements collaient à son corps frêle. Ses traits tirés témoignaient de sa fatigue. Il paraissait, en cet instant fatidique, extrêmement faible. Mais le cueilleur était toujours prêt à recevoir ses ordres.
– Nous allons reprendre la route. Je ne veux pas perdre plus de sujets. Le nombre de montures est néanmoins inférieur au nombre de personnes restantes. Accepterez-vous de garder avec vous ma nièce ?
Bien que derrière cette question se cache un ordre, Anton marqua un temps de réflexion. Son regard s’arrêta sur le corps de Janus, inconscient, toujours positionné sur le dos de Plume.
– Pourquoi ne pas la confier à un chevalier apte à la protéger ?
L’empereur le couvrit d’un regard qu’il ne su interprété. Il se pencha finalement vers lui pour murmurer.
– Nous allons bientôt sortir de la forêt. Plus tôt nous serons dehors, mieux ce sera. J’ai un mauvais pressentiment. Je veux avoir l’assurance que peu importe ce qu’il se passera, vous et Guinevere partirez en courant. Je veux que vous la mettiez à l'abri, Anton. Est-ce bien clair ?
Le cueilleur se sentit défaillir sous cette soudaine responsabilité. Il s’obligea pourtant à soutenir le regard de son supérieur.
– Je vous le promet.
Charles hocha la tête et remit une distance respectable entre eux. Tout haut, il déclara.
– Votre mulot est parmi les plus costaud de la cavalerie qui nous reste. Il supportera mieux le poids de deux personnes.
Par cette explication, il fit comprendre à Anton que ce pacte devait rester secret. Le cueilleur déglutit difficilement et accepta de nouveau la requête, cette fois-ci haut et fort.
Guinevere s’approcha alors qu’il sellait Rase Motte. Ayant conservé son équipement au complet sur le dos de l’animal, comme ordonné par l’empereur, il n’avait finalement perdu que son sac de couchage.
La juriste ne lui accorda pas une parole lorsqu’il lui fit la courte échelle. Elle ne lui parla pas plus lorsqu’il se positionna derrière elle et l’entoura de ses bras pour attraper les rênes. Il ne la brusque pas, ne força pas la conversation. Il était en tort. Il l’avait évité depuis ses hallucinations, sans lui donner une seule explication. Et il était troublé. Anxieux. Charles avait été très clair. À la première manifestation de la Brume, sa seule préoccupation était de sauver Guinevere. Son ventre se tordit à cette pensée. Il devrait tout abandonné, ses camarades, ses amis. Il n’avait pas le droit à l’erreur.

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