27
Sous la pluie, tous restaient silencieux. Plus personne n’était envoyé à l’avant pour détecter la Brume. Tous les cueilleurs devaient à présent travailler de concert pour s’assurer que tout soit normal autour d’eux. En selle derrière la juriste, Anton prenait conscience de la responsabilité qui l’incombait. Guinevere était la nièce de l’empereur mais également son amie. Il ferait tout son possible pour la sortir saine et sauve de la forêt. À chaque pas, il regrettait le silence qu’il avait fait peser entre eux durant plusieurs jours. La veille, il avait réalisé à quel point la mort était proche. Et son cœur souffrait à l’idée qu’elle n’arrive avant leur réconciliation. Il inspira profondément et prit la parole, tout bas.
– Je suis désolé.
Les mots flottaient entre eux. Il s’était attendu à ce qu’elle lui hurle dessus, qu’elle l’abreuve de reproches. Il les auraient acceptés, comprit. Et il les auraient préférés au silence. Il s’obligea à poursuivre.
– Je m’excuse, de t’avoir abandonnée ces derniers jours. De ne pas avoir été auprès de toi.
Elle rit, d’un rire sans joie. Les mains d’Anton se crispèrent sur les rênes. Rase Motte renâcla sous la pression de ses doigts. Il se força à détendre ses mains.
– Ai-je dit quelque chose de mal ?
– Tu es un idiot, Anton.
Enfin une parole. Pas celle qu’il aurait aimé entendre, mais une parole tout de même.
– Je ne comprends pas, lui avoua-t-il.
– Tu ne comprends jamais rien, cracha-t-elle.
– Alors explique moi.
Il gardait un ton posé. Dans sa tête, l’orage grondait. Guinevere tourna son visage vers lui. Il n’y avait plus de traits doux, ni de sourire. Ses sourcils étaient froncés et ses yeux lançaient des éclairs. Ses lèvres étaient droites. Il eut un pincement au cœur en songeant que c’était de sa faute.
– Tu crois que c’est la seule chose que j’attends ? Tu penses que je me languis toute la journée de ton absence ? Que je ne souhaite ta présence que pour… Pourquoi en fait ? Une protection ? Une attention ?
Elle ne criait pas mais chaque mots atteignirent Anton comme un poing à l’estomac. Des larmes perlaient dans ses yeux bleu. Pas de tristesse, de colère. Elle ne lui laissa pas le temps d’intervenir et enchaîna.
– Sais-tu seulement à quel point j’aurais voulu être à tes côtés lorsque tu n’allais pas bien ? À quel point je voulais m’occuper de toi lorsque je t’ai vu revenir, couvert de sang ? Non. Non tu ne le sais pas car tu n’es qu’un égoïste, Anton. Tu veux le plaisir de pouvoir aider les autres sans leur laisser la possibilité d’en faire de même.
Elle se tourna rageusement vers la route. Anton eu le souffle coupé. Il n’avait jamais envisagé l’idée qu’elle puisse vouloir le soutenir dans ses moments les plus sombres. Il détestait demander de l’aide. Pourtant, ces derniers jours, il s’était permis de se reposer un peu plus sur ses camarades. Pourquoi n’en avait-il pas fait de même avec Guinevere ? Il se pencha à son oreille.
– J’étais effrayé. Depuis que nous sommes entrés dans la forêt, je ne suis plus le même. Je suis faible et à la merci de la Brume. Tous ceux qui me sont proche en paye les frais. Grise-Mine, Janus, Atlas...
– Je savais dans quoi je m’engageais en acceptant la mission de mon oncle, protesta la juriste. Je sais que, comme toi, il tient à me protéger. Mais j’ai fais un choix en pleine conscience. Je n’ai pas peur.
Anton garda le silence.
– Anton ? l’appela Guinevere.
– Chut. Pas un bruit… Tu entends ?
Elle fronça les sourcils.
– Non, je n’entends rien.
– Justement.
Le silence, l’un des signes de la présence de la Brume. Anton se tourna vers le cueilleur le plus proche, Isak. Le moussu s'était également figé sur sa selle. Il donna l’alarme.
– Nous sommes trop proches de la Brume.
L’empereur ordonna un rapatriement à l’est. Ils avançaient de concert. Au bout d’une demie-heure, aucun son ne leur était encore parvenu.
Le cœur d’Anton cognait contre ses côtes. Aux aguets, il se déplaçait à présent avec une main posée sur la garde de sa dague, prêt à dégainer à chaque instant. L’empereur n’avait pas jugé bon de partir au grand galop, craignant de tomber dans un piège. Tous les muscles du cueilleur lui criaient pourtant de prendre ses jambes à son cou, de s’éloigner le plus rapidement possible.
Il continua de marcher au pas, suivant les ordres par-dessus tout. Il le regretta presque lorsque s’abattit sur eux les griffes grises du brouillard. L'événement était sidérant. Aucun signe visuel avant coureur ne les avait avertis. Le phénomène était apparu brutalement, les prenant de surprise.
Charles hurla alors l’ordre de partir au galop. Son regard se posa un instant sur Anton. Se souvenant de sa promesse, le cueilleur suivit immédiatement le mouvement des chevaliers partis en tête.
Il planta ses talons dans le ventre de Rase Motte, le poussant, autant que faire se peut, vers l’avant. Le mulot lui obéit sans broncher, s’élançant à toute vitesse à travers la vapeur. Il gagnait à chaque pas en vitesse, atteignant rapidement la croupe des mulots des chevaliers. Anton dut tirer sur les rênes pour le garder à l’arrière du groupe et l’empêcher de prendre la tête. Il ne pouvait pas mettre Guinevere en danger en se positionnant directement face à la Brume.
Les mottes de terres levées par les montures qui les précédaient leurs arrivaient en pleine figure, les obligeant à baisser les yeux. Sous eux, le sol se glaçait en même temps que l’air, formant de la buée à chaque expiration. Les blessures d’Anton se mirent alors à imploser en lui, lui arrachant un râle de douleur. S’il tenait encore en selle, ce fut grâce à sa monture qui donna un coup de croupe dans la direction inverse à sa chute, le remettant droit sur son dos. La juriste lui attrapa les bras pour le stabiliser et lui hurla de rouvrir les yeux.
La douleur était telle qu’il eut du mal à obéir à sa demande. Lorsqu’il y parvint, le monde autour d’eux était gris. Il ne distinguait plus la présence de ses camarades à ses côtés, ni des chevaliers qu’il devait pourtant serrer. Sans obstacles devant lui, Rase Motte accéléra l’allure, écoutant son instinct qui lui dictait de fuir au plus vite. Ses deux cavaliers s’accrochèrent à ses poils, le laissant les guider.
Dans cette agitation, Anton réussit tout du moins à percevoir la forme noire dans laquelle ils allaient entrer en collision. Récupérant les rênes, il fit pivoter le mulot dans un brusque dérapage, évitant ainsi l’arbre. Tentant de passer au-dessus de la douleur, il reproduit plusieurs fois la manœuvre, leur sauvant la vie à plusieurs reprises.
La Brume vibrait. Autour d’eux, la végétation se cristallisait, l’air se faisait de moins en moins présent, le sol noircissait. Anton enfonça de nouveau ses talons dans les flancs de sa monture. Ils reprirent de la vitesse en un bond. Le paysage se floutait sous l’effet de la vitesse. Les douleurs d’Anton eurent raison de lui. Il ferma les yeux et se sentit chuter, entraînant Guinevere. Rase Motte trébucha, déséquilibré. Ils s’écrasèrent, face contre terre, le mulot leur passant sur le corps. Anton sentit un liquide poisseux coller à ses vêtements. Ses blessures s’étaient rouvertes. Un cri traversa sa gorge. La charge qui le maintenait au sol le quitta brusquement. Il entrouvrit les yeux et vit le mulot détaller à travers la Brume.
Il poussa un cri de rage. Comment allaient-ils sortir sans monture ? Le froid imprégna ses vêtements, ralentit ses gestes et ses pensées. Il chercha des yeux Guinevere. Sa vision s’embrumait. Il capta une lueur, du coin de l’œil. Elle gisait là, à quelques pas de lui. Il se remit sur pieds, péniblement. Il voulu la relever mais perçu la marque rouge qui s'étalait sur son front.
– GUINEVERE !
Autour d’elle, le sol gelait, près à la sceller à lui à jamais. Non. Il ne le permettrait pas. Rassemblant ses forces, ignorant la douleur, il passa ses bras sous les genoux et autour des épaules de la moussue. Il se redressa, la tenant tout contre lui. Il fit quelques pas en avant. Tout son corps tremblait. Son instinct lui soufflait de sauver sa propre vie. Il se mordit les lèvres. Le goût du sang se répandit dans sa bouche. Il ne l’abandonnerait pas.
Le vent siffla à ses oreilles comme pour se moquer de sa faiblesse. La Brume cachait sous ses pieds la présence d’obstacles et le fit tomber à genoux. Plusieurs fois. À chaque fois, il se remit sur pieds et avança. Dans les volutes de fumée qui l’entourait, il perçu le rire cristallin de la jeune Guinevere. Il cru voir son ombre passer entre les arbres. Il détourna le regard. Il tenait la réelle Guinevere dans ses bras et ne l’abandonnerait pas. Une voix s’éleva.
– Tu es faible.
Elle sifflait autour de lui, pénétrant dans son esprit comme des couteaux aiguisés. La voix de sa nourrice. Le vent claqua sur son visage. Ses joues chauffèrent, comme s’il avait reçu une gifle.
– Faible. Moins que rien.
Il fit un pas en avant. La Brume ne l’emmènera pas dans ses hallucinations. Major apparut alors devant lui. Il semblait pâle dans son uniforme vert, le visage tiré par la fatigue.
– Tu devais la protéger. Tu as faillis à ta mission.
– Ce n’est pas vrai, s’opposa Anton d’une voix assurée. Major l’Honnête n’aurait jamais tenu mensonges. Il croix en moi. Je n’ai pas encore échoué.
Un rire éclata tout prêt de lui. Il se figeât. Orion lui apparut, dans sa tenue d’alchimiste, un sourire triste aux lèvres.
– Major n’a t’il jamais menti ? Penses-tu. À son empereur peut-être pas. Mais à toi...
Anton fronça les sourcils.
– C’est une bien piètre imitation. Orion est notre maître à tous. Il ne déprécie jamais un élève aux yeux des autres.
– En êtes-vous certain ?
Charles apparut. À son approche, les autres illusions disparurent. L’empereur se tenait devant lui, dans les mêmes habits qu’il avait porté durant le voyage, déchirés comme s’il était tombé lui aussi. Il désigna la jeune moussue, inconsciente, dans ses bras.
– Ne t'avais-je pas demandé de la protéger au péril de ta vie ?
Anton déglutit difficilement. Jusqu’à présent, il en était certain, il s’agissait d’hallucination, mais désormais ? Le doute l’assaillit. Il resserrera sa prise sur la jeune femme, la sentant glisser de ses bras.
– Nous devons avancer. Ne pas rester ici.
Suivant ses propres conseils, Anton se mit en mouvement, avançant pour s’éloigner de cet homme dont il ignorait s’il était réellement présent. Charles vint à sa rencontre, bras tendus.
– Vous êtes faible Anton. La Brume vous a grandement blessée. Vous ne pouvez pas la protéger comme elle mériterait de l’être. À partir de maintenant, je m’en occupe moi même.
Anton le contourna et s’éloigna en accélérant le pas.
– Vous m’avez donné pour mission de l’éloigner du danger. Je n’ai jamais failli à une seule de vos missions.
– Me considérez vous donc à présent comme un danger pour ma propre nièce ?
Anton s’immobilisa. Il n’aurait jamais manqué de respect à son empereur.
– Non votre excellence. Je me méfis plutôt de la Brume et des tours qu’elle se plaît à nous jouer.
– Elle vous en joue particulièrement à vous Anton. C’est la raison même pour laquelle vous présentez un danger pour Guinevere. Remettez la moi. C’est un ordre.
Le cueilleur sentit le vent le pousser dans la direction de l’empereur. Il refusa cependant de céder, l’illusion ayant fait une erreur.
– L’empereur ne précise jamais qu’il s’agit d’un ordre. Il est de coutume que certains de ces ordres puissent être refusés. En ces cas, il est en mesure de revenir sur sa décision. Jamais, pourtant, il n'insiste.
Le visage de l’empereur se tordit d’un sourire cadavérique, lui rappelant celui de Trébuchet.
– Il y a des choses, Anton, que vous ignorez sur votre propre empereur.
L’illusion se mit à trembler, se transformant en un immense tourbillon. Anton lui tourna le dos, faisant barrière de son corps à la moussue qu’il tenait entre ses bras. Le vent se calma. C’était le moment de partir. Il se retourna, près à bondir vers la sortie. Une ombre immense lui barra le chemin. Un corbeaux se dressait devant lui, les yeux fous. L’oiseau poussa un cri, ouvrit ses ailes et se précipita sur lui. Anton ferma les yeux et serra très fort Guinevere contre lui, prêt à encaisser le coup.
Celui-ci ne vint pas. Il rouvrit les paupières, lentement. Dos à lui, un moussu brandissait un poignard, fendant l’air, blessant le volatile à plusieurs reprises. Ses longs cheveux sombres et sa tuniques brune ne le trompait pas. Il s’agissait d’Evanora. L’oiseau prit de l’altitude pour éviter ses attaques. La cueilleuse sauta de selle et tendit les rênes de Lance à Anton.
– Monte, emmène la avec toi et quitte la forêt. Vous n’êtes plus très loin.
Anton récupéra les rênes, positionna Guinevere sur le dos du mulot et hurla en direction de sa camarade.
– Et toi ?
Evanora désigna l’oiseau dans le ciel qui formait des cercles au-dessus de leurs têtes. Anton comprit. Il secoua la tête.
– Non. Vient avec nous.
– Je ne peux pas. Lance n’est pas assez forte.
La mulote avait les pattes qui tremblaient et les flancs couverts de sang et de sueur. Evanora le pressa. Il refusa catégoriquement. Elle le saisit alors brusquement par le col.
– Vous avez une mission Anton. J’ai la mienne. À présent obéissez, ceci est un ordre !
Elle le poussa violemment sur le dos de Lance, l’obligeant à se mettre en selle. Anton lui adressa un dernier regard. Sur le visage de sa supérieure apparut un sourire.
– Je suis Evanora la Protectrice, Anton. J’ai suffisamment voyagé et missionné. Ne l’oublie pas.
Anton secoua la tête. Ses joues s’humidifièrent.
– Je ne l’oublierais jamais.
Evanora acquiesça. Anton talonna Lance. La mulote protesta, secouant la tête. Il refusait de partir sans sa cavalière. Evanora se pencha à son oreille, lui murmurant quelques mots. Anton ne sus ce qu’elle lui dit mais Lance changea d’avis et bondit au galop en direction de la sortie. Anton se retourna une dernière fois. Le corbeau descendit en piqué sur sa proie. Evanora, droite sur ses jambes, tenait fermement son poignard, le regard serein et attentif.
Le brouillard se referma sur cette vision et l'obligea à se concentrer sur sa route. Au loin, la Brume s’étiolait, laissant apparaître un paysage verdoyant. Anton donna un coup de talon à Lance qui redoubla d’effort.
À ses oreilles, le vent hurlait de rage. La Brume essayait de se refermer sur ses proies. Le froid se fit plus mordant, les blessures plus douloureuses, les voix autour d’eux plus insistantes.
– Faible. Faible. FAIBLE !
Anton perçu la lumière du jour derrière les nuages, le vert des prairies. Alors que sa tête devenait lourde et que sous lui Lance ralentissait, il redoubla d’effort pour garder conscience. Rien à faire, le mulot était exténué. Anton se saisit alors de son poignard et enfonça sa lame dans les flancs de sa monture, comme il l’avait fait avec Grise-Mine. Réveillée par la douleur, Lance accéléra. Autour de lui, le vent mugissait.
– Donne la moi !
Lance trébucha. Autour d’eux, le monde se mit à tourner. Anton percuta le sol. Son souffle se coupa sous l’impact. Il se laissa rouler, n’ayant pas la force de retenir sa chute. Enfin, son corps s’immobilisa. Il ne pu ouvrir les yeux. La douleur se faisait trop forte. Le sommeil l’appelait, tel un havre de paix. Bientôt, il ne sentirait plus la souffrance.
Une pensée le traversa.
“ Cette fois, c’est fini. ”
Son souffle se fit alors plus léger. Un faible sourire étira ses lèvres. Il se laissait gagner par la promesse douce d’un sommeil sans rêves ni cauchemars.

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