Le brouillard

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Il n’y a rien, rien que le brouillard. Pas un arbre, un banc, un réverbère, ni même un chemin. Rien n’est visible. Seul ce brouillard, très lumineux, presque blanc, mais omniprésent, presque palpable. On ne voit pas à dix mètres. Une silhouette de femme se dessine, de dos, jeune, mince, élégante, habillée sobrement. Elle porte un petit béret rouge comme unique touche de couleur dans sa tenue sombre. Elle marche d’une allure calme, régulière, déterminée mais sereine. Elle a un but, une destination et elle y va. Je le ressens, je le sais. Mais elle n’est pas seule. Elle tient dans sa main droite celle d’une petite fille de 3 ou 4 ans. De la douceur et de la bienveillance émanent de cette inconnue. Sa démarche et façon de se tenir droit, la tête haute, contrastent avec la certitude que j’ai, qu’elle est là pour la protéger, pour veiller sur elle. La petite fille marche d’un pas léger, à côté de sa nourrice, ou de celle qui l’est devenue à cet instant. Une petite fille blonde, avec deux petites couettes, une jolie petite robe blanche à fleurs jaunes et de petits souliers rouges, comme ceux de Dorothy dans le Magicien d’Oz.

Cette petite fille, je la connais, elle s’appelle Abigaël, Abi. C’est ma fille. La fille que je n’ai jamais eue et que je n’aurai jamais. Celle que j’ai toujours voulu avoir depuis l’âge de 20 ans. Je suis là, à les regarder s’éloigner, inexorablement, dans le brouillard, dans ce brouillard, à être happées par celui-ci vers… vers où en fait ? Je n’en sais rien, mais elles, elles le savent. Ce que je sais, c’est que cet endroit, quel qu’il soit, sera bien pour ma petite Abi.

Je tente de l’appeler, mais aucun son ne sort de ma bouche. Je ne peux pas parler, je ne peux pas crier, je suis paralysé. Je tends juste mon bras droit, et referme la main doucement, dans le vide, comme pour la retenir. Mais elle est déjà trop loin.

À ce moment, Abi tourne juste la tête vers moi tout en avançant, et j’entends ces quelques mots, d’une douce petite voix de petite fille : « Au revoir ».

Elle accompagne ces deux mots d’un petit signe de la main, puis se retourne à nouveau et continue d’avancer.

J’arrive à peine à distinguer les petites taches rouges maintenant. Puis plus rien, rien que ce brouillard blanc, lumineux et impénétrable.

Le brouillard les a avalés, complètement. Il m’a enlevé ma fille, ma Abi, ma Princesse. Je voudrais courir après elle, hurler son prénom « ABI, ABI, ABIIIIIII » mais rien. Je reste figé, le bras tendu, comme une statue. Je n’ai pas le cœur déchiré, envahi de colères ou de rages. Non, je suis paralysé, sonné, ne pouvant pas bouger, ne voulant pas bouger. Je sais que si je le fais, si je baisse le bras, je vais m’écrouler, et ne plus pouvoir ou vouloir me relever.

Il est trop tard, elle est partie. Pour toujours. Abi, la fille, ma fille, ma belle petite princesse que je n’aurai jamais, est partie, à jamais. À jamais.

Dans le flou de mon esprit, ces mots résonnent comme un écho : « Au revoir », « Au revoir », « Au revoir ». Pourquoi « Au revoir » ? Elle est partie pour… je ne sais où, mais pas ici, pas avec moi. Alors pourquoi n’a-t-elle pas dit « Adieu », « Je t’aime », « Ne m’oublie pas », « viens avec moi », « ne me laisse pas » ou je ne sais quoi d’autre ? Elle est partie et ne pourra revenir alors pourquoi « Au revoir » »?

En sursaut, je me réveille. 4h32 s’affiche en lettres rouges sur mon réveil. Ce n’était qu’un rêve, un cauchemar. Mais Abi, la petite fille, ma petite fille, ma princesse, celle que je n’aurai jamais, est partie. Elle n’était peut-être jamais arrivée mais là, elle est partie, pour de bon… Elle me manque.

Comment quelqu’un qui n’existe pas peut vous manquer ? Je ne sais pas. Mais une infime partie d’elle vivait au plus profond de moi et on vient de me l’arracher.

Pourtant ce n’est pas comme si je n’avais pas pu avoir d’enfants, j’en ai cinq, je les aime. Tous les cinq.

J’ai même une fille, mais je l’ai rencontrée quand elle avait sept ans. Quand je suis tombé amoureux de sa maman. Elle était très proche de son père et ne pouvait pas, ne voulait pas me laisser cette place et être ma petite princesse. Elle voulait garder cette place pour son père. Et plus il la délaissait, plus elle s’accrochait.
Je l’ai aimée comme ma fille et l’aime encore maintenant qu’elle est adulte. Aucun de mes enfants n’a pris la place d’Abi. Elle avait sa place et sa place est restée douloureusement vide. Mes enfants ne sont pas des pis-aller. Je les aime. C’est autre chose. Une plaie qui s’est installée et qui ne s’est jamais refermée. J’arrive à vivre, à m’amuser avec mes enfants, à passer du temps en famille, avec mon épouse et même à profiter de la beauté de la vie. À certains moments, je vis presque normalement, presque, mais il y a toujours un manque.

Ce cauchemar me hante depuis plus de dix ans. J’ai un peu guéri, cicatrisé. J’arrive à ne plus faire demi-tour dans un magasin pour éviter le rayon vêtements pour bébé. Voir des petites filles dans leur poussette sans avoir envie de pleurer ou de hurler. Cela a duré presque deux ans.

Maintenant, lorsque j’entends la petite voix fluette parler à ses parents ou rire, j’arrive même à sourire un peu, en me disant que ce pourrait être Abi.
Elle vit au fond de mon cœur.
Et y vivra toujours.

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