La balade aux mûres

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Après de longues années à recevoir des coups de la vie, à tout garder en moi, en essayant de gérer au mieux, il y a eu un trop-plein.
Cela se traduit par des angoisses, surgissant apparemment de nulle part et sans lien avec le moment présent. Je la sens s’insinuer sournoisement, lentement, tel un serpent. Elle s’enroule autour de ma poitrine et de ma tête, resserre son étreinte, jusqu’à suffoquer et avoir le cerveau submergé par la terreur.

Par une belle après-midi d’été, une angoisse commence à venir, et à monter doucement. Mon épouse croise mon regard et y retrouve ces yeux écarquillés par la peur, presque fous, semblables à ceux du tableau Le Désespéré.
Elle prend alors les choses en main et me persuade d’aller faire une petite balade en famille.

  • On va aller cueillir des mûres, je ferai une tarte. Les enfants seront contents.

J’habite à la campagne et les mûres sauvages y sont légion. Je me suis souvent fait la remarque que personne, pas même les enfants, ne venait les cueillir.

Panier à la main, sac à dos contenant le nécessaire de balade ( eau, mouchoirs, etc. … ), nous partons donc tous, du plus petit au plus grand, à la cueillette des mûres sauvages.
Cela fait partie d’un petit rituel depuis plusieurs années, la balade/cueillette. Nous commençons à bien savoir où en trouver. Il y en a énormément au bord d’une petite route communale.
Nous sommes mi-août, le début de la bonne période pour la cueillette. Le ciel bleu, le soleil, une légère brise sur l’herbe des prés, tout cela me vide la tête et remplit le panier de mûres. Chacun à sa cueillette, je vois un magnifique enchevêtrement de ronces remplis de belles mûres mures qui me murmure de venir les cueillir. Il faut juste enjamber un petit fossé.
Ah, ils n’ont pas encore commencé les travaux, dis-je à voix haute. Lors de la tempête d’avril, beaucoup de poteaux électriques et téléphones ont souffert. Des vieux poteaux en bois. Ils sont plus ou moins penchés. Certains semblent tenir par miracle.. Les poteaux en béton de remplacement attendent tranquillement allongés dans le fossé.
Je commence à enjamber le fossé, pose le pied droit de l’autre côté, vérifie qu’il est bien calé. Une fois tout cela bien fait, tel le père responsable que je suis, je me penche en avant pour commencer la cueillette.
Et là, mon pied d’appui glisse et je tombe en faisant une petite vrille, je ne sais comment. Je m’affale de tout mon long sur le poteau en béton. Le résultat est prévisible : moi contre le poteau, c’est le poteau qui gagne.
Résultat : tibias droit, genou gauche, les cotes des deux côtés et mon front qui a le luxe de se claquer contre le béton ! Comme disait Christophe Maé, « ça fait mal ».
Je dois rester sonné quelques instants, car lorsque j’ouvre les yeux, je vois mon épouse penchée sur moi. Ses lèvres bougent mais je ne comprends pas ce qu’elle dit. Mes quatre fils sont juste derrière elle, un air inquiet sur le visage.
Je reprends mes esprits et l’ainé m’aide à m’assoir. Dans un premier temps, c’est déjà bien. J’ai la tête qui tourne comme après un trop long moment sur un tourniquet. Une fois passé, je me lève, enfin j’essaie et c’est mon fils de vingt ans qui me redresse. Je m’assois sur le bord de la route.
Mon épouse fait le tour des dégâts : tibia écorché, genou droit qui commence à doubler de volume, les côtes, rien de visible pour l’instant mais elles se rappellent à mon bon souvenir, une énorme bosse sur le côté gauche de mon visage et enfin l’arcane sourcilière de droite qui saigne.
Mon épouse me répète sa question :

  • Ça va ? Que s’est-il passé ? » me demande-t-elle inquiète.
  • Ben, j’ai glissé mais ça va, on va pouvoir rentrer tranquillement à pied à la maison.

Devant le regard de mon épouse, je comprends immédiatement qu’elle est loin d’être de mon avis.

  • Ça, j’avais compris que tu avais glissé ! »
  • Il y a de magnifiques mûres mures qui me murmuraient de les cueillir. Il y avait juste le petit fossé à enjamber. Elles m’ont ensuite dit quelque chose mais je n’ai pas entendu, alors j’ai mis un pied de chaque côté du fossé pour mieux entendre ».
  • Ma tentative de blague n’est pas de son goût. Elle me laisse parler d’un air dubitatif.
    Et elles t’ont murmuré quoi les mûres, de te jeter la tête la première sur le poteau ? me dit-elle inquiète et en colère.
  • De faire attention, ça glisse !

Là, je vois que j’aurais mieux fait de me taire. Je commence à essayer de me lever .

  • Tu penses faire quoi là ?

Évidemment, c’est une question rhétorique. Les seules réponses admises sont : rien, et/ou je reste assis en attendant les pompiers. Cette option, je ne l’envisageais même pas. Je me remets donc debout, et immédiatement je manque de m’affaler à terre, mon fils ayant eu le réflexe de me rattraper. Je ne voulais pas inquiéter mes plus jeunes enfants, et je me croyais capable de marcher les deux kilomètres jusque la maison

Je décide de rester assis et même de m’allonger. Pas question de retour à pied, mais passage par les urgences, je ne vais pas y couper !

L’appel des pompiers effectué, nous attendons. Sur cette route communale menant à un hameau de cinq maisons, il n’y a pas de circulation. Je reste donc allongé et je rassure mes enfants. Une fois les pompiers arrivés, petite discussion avec mon épouse et je me retrouve sur un brancard puis directement dans l’ambulance. Arrivée aux urgences et je reste sur le brancard à cause de ma petite perte de connaissance, soins des plaies et petites bosses, radio pour les côtes et scanner pour la tête.
Bilan : trois côtes fêlées, genou rien de spécial à part qu’il est gros comme un melon et rien de particulier au cerveau.
Ordonnance et enfin retour autorisé à la maison. Trois semaines à sentir mes côtes à chaque respiration. Je garde aussi cette énorme bosse qui passe par tout un panel de couleurs avant de se résorber.

Sinon, aucune séquelle, ni conséquence. Enfin, si une ; un œil réprobateur de mon épouse lors des balades/cueillette de la fin de l’été et des beaux jours de septembre lorsque je me rapprochais. Idem pour les petites balades, seules celles avec un sol bien stable étaient au programme. Il faut dire que cela m’arrangeait bien, car même monter une pente était douloureux. Je marchais donc tranquillement, main dans la main, avec mon Amoureuse et c’était bien.

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