Le champ de blé

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Une de ces angoisses m’envahit alors que nous sommes à table. Une de celles qui vont me submerger malgré tous mes efforts. Je réussis malgré tout à finir le repas en famille. Une fois le plat terminé, je sors de table avant le dessert, le plus sereinement possible pour ne pas inquiéter les enfants. Dès la porte franchie, je vais me réfugier sur le canapé.

Blotti sous ma couverture, celle-là et pas une autre, la plus douce, je me niche, m’enferme dans ce cocon chaud et rassurant. J’essaie de chasser cette angoisse, de me battre contre elle, mais elle s’est enracinée en moi comme un lierre qui s’attache au moindre point d’ancrage, dans tous les recoins, ne laissant aucun endroit libre, prenant toute la place, en étouffant tout.
Je me défends, j’enlève une par une les lianes de ce mal, mais il n’y a pas un point d’attache, mais dix, cent, mille. Je lutte, mais je perds. L’angoisse est la plus forte. Je n’ai plus la force et attends, recroquevillé sous la couverture, que les médicaments béquilles fassent leur œuvre éphémère.

Mon épouse arrive, s’assied à côté de moi, me parle doucement en posant sa main sur mon front. Cela fait du bien. Je sens les lianes, contraintes de desserrer leur emprise, certaines même de se détacher et de se replier, reculer.
Puis, toujours sur un ton calme, elle me demande de ne pas me battre ainsi, de me détendre et de penser à un endroit, un lieu, un moment, une image apaisante. Elle passe tendrement sa main sur mes paupières pour les fermer. À peine les yeux fermés, un lieu que je ne connais pas apparaît dans mon esprit. Il s’agit d’un champ de blé, un immense champ de blé, non pas à perte de vue jusqu’à l’horizon, sur une colline. Ce blé, ondoyant sous le vent, changeant de couleur suivant sa courbure, dansant, vivant.
Cette vision m’apaise, ma respiration reprenant un rythme lent, régulier. Je glisse doucement dans un demi-sommeil.

Je marche sereinement sur un petit chemin de terre, à peine la largeur d’une personne, à travers ce champ de blé. Le soleil est au zénith et je sens sa chaleur me picoter doucement le visage et réchauffer mon corps et mon cœur. Je porte un de mes chapeaux de paille, comme à mon habitude par beau temps.
Je tends les deux bras, à l’horizontal, pour effleurer le haut des épis de blé tout en marchant. J’aperçois un pommier solitaire, au milieu du champ, épargné par le propriétaire. Le rouge des coquelicots se mêle aux bleuets, ajoute des couleurs à cette mer jaune dorée.
Je suis bien, apaisé, la tête presque vide, juste dans le moment présent.
J’entends le bruit du vent, plutôt le frottement des épis les uns contre les autres. Un son particulier, changeant au rythme de la brise. Je m’arrête de marcher pour mieux l’écouter. Maintenant arrêté, je perçois au loin, le chant d’un oiseau. Un autre, provenant du pommier, semble lui répondre. Je reprends ma marche, le pas silencieux sur le chemin de terre. Je prends une grande inspiration et la douce odeur du blé mûr, me rappelant les céréales grillées, puis celle plus forte de la terre. En y prêtant attention, je parviens à sentir celle beaucoup plus ténue des fleurs des champs. Je lève les yeux. Le blanc de petits nuages moutonneux parsemés ici et là, le bleu pur du ciel, le jaune puissant mais réconfortant du soleil. Les derniers recoins sombres dans mon esprit ont disparu.
J'abaisse le regard et admire de nouveau le rouge des coquelicots, les marrons du tronc des pommiers surmontés de ces feuilles d’une multitude de verts et ce champ, ce champ de blé, couleur d’or, couleur blond, couleur des cheveux d’Abi…

Je suis serein, je ne ressens pas cette blessure habituelle, ce couteau de glace que l’on tourne et retourne dans mon cœur, à la moindre pensée de ma princesse. Juste une douce mélancolie et le plaisir de penser à elle.
Un sourire apparaît sur mon visage, sur mon vrai visage, dans mon vrai corps, celui allongé dans son cocon de couverture, à côté de mon épouse qui me parle calmement, en me caressant les cheveux. Mots que j’entends sans les comprendre, juste la douceur de sa voix me gardant dans ce demi-sommeil.

Je continue de monter la colline, en suivant ce chemin sinueux. La pente est douce jusqu’en haut de la colline. Je ferme les yeux tout en marchant, la tête penchée en arrière, vers le soleil.

Le sentier est maintenant plat, je suis arrivé en haut de la colline. Je reste ainsi, à profiter de ce moment de calme lorsque j’entends une petite voix aiguë.

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