La dînette

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Coucou, tu devrais ouvrir les yeux, ce n’est pas prudent de marcher les yeux fermés, tu vas te faire mal !

Je me stoppe net. Je n’ai pas peur parce que je connais cette voix, entendue pourtant une seule fois. Une voix ayant prononcé deux mots, seulement deux.

J’ouvre immédiatement les yeux, mais ne vois rien. Non pas à cause de la lumière du soleil mais à cause des larmes qui les ont noyés. Je dis ce mot, enfin j’essaie, de dire ce tout petit mot, ces trois lettres, tant chéries, tant voulues être prononcé à haute voix pour l’appeler, pour lui parler. Le mot sort, étranglé « Abi ? ». Je sais que c’est elle, ma Abi, ma fille, mais ce n’est pas possible, ça ne peut pas être…

J’entends une petite voix espiègle couper court à mes pensées ;

Oui, Papa, c’est moi. Qui d’autre veux-tu que ce soit ? Il ne faut pas marcher les yeux fermés ; tu l’as pourtant répété assez souvent à mes frères !

Cette fois, le ton de sa voix est un mélange de reproche et de gloussement.

Je m’essuie les yeux du revers de ma manche et je vois devant moi une petite fille, Ma fille. Elle est assise à une grande table en bois, avec un banc attaché de chaque côté, ces tables de pique-nique si connues. Elle porte une très belle robe d’été, jaune clair à pois blancs. Ses cheveux ne sont pas coiffés en couettes, comme lorsqu’elle avait été happée par le brouillard, mais une longue natte posée sur sa gauche, sur son cœur.

Sur la table, une belle nappe en tissu, à carreaux rouges et blancs, est recouverte de tasses, d’une théière, de couverts, d’un magnifique présentoir à pâtisserie, avec son pied et sa cloche en verre transparent. Une merveilleuse dînette en porcelaine et en cristal Baccara finement gravée, en argent ciselé.

Tu joues avec moi au salon de thé Papa » me demande-t-elle.
En fait, je ne suis même pas sûr que ce soit une question. La gorge serrée, aucun son ne sort de ma bouche. Alors, je fais juste un grand « oui ! » de la tête, tout en restant debout, planté comme un piquet.

Assieds-toi papa.

Papa, ce mot souvent prononcé. Mais jamais d’une petite voix fluette. Je m’étais résigné à ne jamais l’entendre.
Je tente de m’asseoir, mais je ne vois presque rien, les yeux trempés de larmes. Je me cogne le genou à la table, fais trembler toute la vaisselle et les couverts qui tintent sous le choc. Je me masse le genou en attendant que le bruit s’arrête en espérant n’avoir rien cassé.

¾ Tiens Papa

Une petite main me tend une boîte de mouchoirs. Je dis merci, un merci tout faible, chuchoté, de peur qu’en parlant sur un ton normal, tout cela disparaisse
Je m’essuie de nouveau les yeux, les ferme, respire à fond plusieurs secondes. Une certitude m’envahit : tout cela ne peut être vrai, je vais ouvrir les yeux et me retrouver sur mon canapé. Sans elle.

Cette phrase tourbillonne, telle une tornade, dans ma tête : garde les yeux fermés, surtout ne les ouvre pas.

¾ Tu peux ouvrir les yeux, papa, je suis là. Je ne vais pas partir. Enfin pas tout de suite »

J’ouvre à peine les paupières et j’aperçois un joli sourire sur le visage d’Abi, rempli de patience et d’amour.
J’ouvre complètement les yeux. Les dernières larmes finissent de couler.

Je suis assis en face d’Abi, ma fille. Un set de table en coton beige se trouve à nos places. En son centre est brodé au point de croix « Papa » en orange pour le mien et « Abigaël » en rose pour le sien. Je suis du bout du doigt les lettres brodées et retiens de nouvelles larmes.

J’essaie de sourire à Abi. Mais en voyant son expression, je dois ressembler au Joker qui s’est coincé le pied sous une commode !

¾ Tu n’es vraiment pas doué pour sourire, Papa ! Tu t’entraînes pour un concours de grimace ? » rigole-t-elle doucement.

J’enlève donc ce rictus de mon visage et reste figé à la regarder, sans bouger, sans rien dire, sans savoir quoi faire. Et cela n’a aucune importance.

¾ Tu joues à la dînette avec moi, papa, s’il te plaît ?

¾ Bien sûr, ma petite princesse.

Ces mots sont sortis tous seuls. Ma petite princesse ; des mots répétés maintes fois dans ma tête.

Je tends la main vers la sienne et d’un geste souple, elle l’esquive. Son geste a été tellement naturel que je ne sais pas si c’était volontaire, mais je ne recommence pas.

Abi se lève et me regarde du coin de l’œil avec un petit air navré. Son geste était volontaire mais elle n’a pas l’air de m’en vouloir. Plutôt embêtée pour moi mais sans le regretter. J’ai ma réponse, enfin une partie de la réponse. Elle n’a pas voulu que le lui prenne la main. Je décide de ne pas gâcher ce moment à essayer de savoir pourquoi. Elle est là, devant moi, je suis comblé.

Je reprends mes esprits quand ma petite fille pose devant moi une très jolie tasse à thé en porcelaine typiquement anglaise, avec la sous-tasse assortie ainsi qu’une petite cuillère finement gravée.

Merci, ma princesse, pour la tasse et la cuillère à café.

Allons, papa, ce n’est pas une cuillère à café mais à thé ! me répond-elle d’un ton amusé

Tu ne connais pas la différence ? dit-elle abasourdie ?

Et là, j’ai l’impression qu’elle me demande si je sais faire la différence entre une cuillère et une voiture. Je hoche juste la tête en signe de négation, me sentant vraiment idiot devant ma petite Abi.
Elle rigole de ce petit rire d’oiseau moqueur en prenant la théière.

Il n’y en a pas ! dit-elle en éclatant de rire. Le nom change suivant les pays mais c’est la même.

Elle a un sourire jusqu’aux oreilles et semble très fière de sa blague.
Cette fois-ci, un vrai sourire apparaît sur mon visage. En la regardant, je vois au loin au-dessus de sa tête de gros nuages noirs qui commencent à arriver.
Abi se retourne pour voir ce que je regarde. Je vois son visage se crisper une seconde puis son sourire revenir. Les nuages noirs ont en fait envahi tout le côté droit, là où il y a peu de temps, un ciel d’un bleu dominait. Il y a peu de temps, en fait, je ne sais pas. Depuis combien de temps suis-je là ? Cinq minutes ? Une heure ? Cela n’a pas d’importance.
Je profite simplement du moment présent avec ma petite princesse.
Reprenant son air enjoué, Abi avance la théière et la penche au-dessus de la tasse pour me servir.

Je l’ai préparé spécialement pour toi, Papa, je n’ai pas pris du Earl Grey, je sais que tu préfères du thé vert.

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