Etrange gouter

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Abi continue de pencher la théière, dans une imitation parfaite du geste pour remplir ma tasse. À ma grande surprise, un liquide d’une très jolie couleur vert d’eau remplit ma tasse.

Elle a de nouveau cet air espiègle, rigolant devant mon air ahuri, mais ne dit rien.

  • Tu as vraiment fait du thé ?
  • Ben oui, je viens de te le dire, me répond-elle les deux poings sur les hanches.
  • Je pensais juste que c’était pour jouer. Merci, ma Princesse.

Avec un petit sourire, Abi commence à se servir.

  • Tu bois du thé ?

Les mots sont sortis de ma bouche tout seuls, sur un ton étonné mais aussi de reproche. Je porte les deux mains devant ma bouche, de peur de l’avoir blessée.
Je la vois lever les yeux au ciel.

  • Non, Papa. Je ne bois pas de thé, me répond-elle en détachant chaque mot comme si je lui avais demandé si elle buvait de l’alcool !
  • Tu l’as répété plein de fois à mes frères. Le thé contient de la théine, même si le thé que je t’ai préparé en contient peu. C’est une variété de chine, du thé vert Huiming. La théine, ce n’est pas bon pour la concentration et le sommeil chez les enfants. Je me sers de l’infusion à la menthe poivrée, avec des baies de sureau et des myrtilles. J’aime beaucoup ça.

Je reste sans voix, en la regardant perplexe.

  • C’est du thé vert à la fleur de lotus du Vietnam, sans sucre, comme tu le bois habituellement. J’espère que tu l’aimeras.

Je prends la tasse délicatement et la porte à ma bouche.

  • Non, Papa, attends avant d’en boire !

Je repose donc la tasse, sans comprendre quelle bêtise j’ai bien pu commettre.

  • Il faut d’abord prendre un morceau de tarte au chocolat. Je l’ai créée spécialement pour toi ! me dit-elle fièrement.

Cela a l’air important pour elle, alors je suis simplement ces instructions.

Abi me tend un magnifique présentoir à gâteau sur pied, avec sa cloche assortie, et le pose devant moi. Comme sur la théière et les tasses, de petits papillons virevoltants et un petit colibri sont finement gravés sur la cloche et des arabesques sur son socle. Ces arabesques ressemblent à une écriture que je ne connais pas.

En attrapant le présentoir, j’essaie de nouveau de toucher ses mains. Et là encore, elle le pose d’un geste souple devant moi en m’évitant. Mais cette fois-ci, une petite moue désapprobatrice apparait sur son visage. Je fais mine de rien et regarde le plat à gâteau vide devant moi. J’ai posé mes mains sur les genoux pour ne plus être tenté de lui toucher les siennes.
Pourquoi m’esquive-t-elle comme ça ?
Deux sentiments contradictoires s’affrontent dans ma tête : la joie immense d’être avec ma fille et la peine qu’elle évite tout contact

Une petite voix douce me fait sortir de ce tourbillon mental :

  • Papa

Elle attend que je la regarde et soulève le couvercle. Une très belle tarte aux chocolats, saupoudrée d’éclats de noisettes, apparaît d’un coup. Je me penche légèrement pour vérifier. Sur le petit rectangle de chocolat noir sont écrits en lettres dorées Abi et Papa.

Je ne suis même pas surpris de l’apparition du gâteau. Les larmes montent, je les retiens presque cette fois.

  • Tu ne vas pas pleurer à chaque fois que je te donne quelque chose, papa, sinon tu vas transformer ce champ de blé en lac !

Abi est très fière de cette petite phrase et n’essaie même pas de dissimuler son sourire moqueur.

  • Nous ne sommes pas bien, là, rien que nous deux ?

Elle a raison. Je décide donc de nous servir à chacun de la tarte, qui a l’air d’être excellente. Je prends donc un couteau se trouvant sur la table et m’apprête à couper une part.

  • Non, Papa ! dit-elle d’un ton brusque.

Je ne cherche pas à comprendre et arrête immédiatement mon geste.

  • Utilise ton couteau, Papa. Tu as bien ton Thiers sur toi ?
  • D’accord, ma princesse, je lui réponds simplement.

Je cherche dans mes poches mais ne le trouve pas. Pourtant je l’ai toujours sur moi.

— Dans ton sac à dos, Papa.

Abi me regarde, amusée et attend patiemment.
— Quel sac à…
Et je me rends compte qu’effectivement, je porte un petit sac sur mon dos. Ce sac est le mien et il ne l’est pas en même temps. Étrange.
J’ôte mon sac et ouvre l’unique fermeture éclair. Il ne contient que mon couteau Thiers. Enfin celui de mon père, avec son prénom gravé sur le manche en olivier. Qui est maintenant le mien.

Je coupe donc deux belles parts. Abi me tend une pelle à tarte étincelante, elle aussi décorée par de petits papillons et le même colibri. Je la prends.

— Tu me passes deux assiettes, ma princesse ?
Deux jolies assiettes en porcelaine blanche se trouvent devant moi, là où la place était vide il y a un instant.

— Tu nous sers, papa ?

Je dépose délicatement les deux parts, en prenant soin qu'elles restent entières. Je tends l’assiette à Abi sur laquelle est maintenant posée une cuillère à dessert à côté du gâteau. Quand elle l’attrape, je ne peux pas résister et j’essaie de nouveau de toucher sa main.

— Papaaaaa ! me dit-elle agacée en enlevant précipitamment sa main.

Je baisse la tête, honteux. Cela me serre le cœur mais j’accepte son choix même si je n’en connais pas la raison.
Je relève lentement la tête. Abi arbore un magnifique sourire. Elle ne m’en veut pas.

— On peut commencer le goûter maintenant, mange un morceau de tarte, je l’ai créée exprès pour toi !

Je prends la cuillère et coupe un morceau de tarte. C’est délicieux. À chaque nouvelle cuillère, je ressens une cicatrice, une blessure disparaitre.

— Mange, Papa, tu en as besoin, me dit-elle calmement.

Nous savourons en silence le reste de notre assiette, lentement, cuillère après cuillère.
Je pose doucement ma cuillère, regarde ma fille et lui dis ce simple mot :

— Merci.
C’est seulement au moment où je pose mon assiette vide que je remarque que le vent s’est levé et que les nuages noirs ont presque complètement envahi le côté droit. Cela n’a aucune importance, je suis avec ma petite fille.
Cependant, cela a l’air de contrarier Abi, qui fronce les sourcils de concentration.

— Ça va, Abi ? je lui demande.
Son visage redevient lumineux en un instant.

Nous restons un moment à nous regarder sans parler. Une pensée s’installe, tenace : tout cela n’existe pas.

— Je suis là, papa, je ne vais pas disparaître, je te l’ai dit tout à l’heure.
Enfin pas tout de suite, ajoute-t-elle.

Elle me regarde tendrement. Il me faut un moment pour chasser cette horrible pensée et reprendre mes esprits.

Je la regarde dans les yeux, cette petite fille de cinq ans.

— Six ans, Papa. me dit-elle.
— Abi, pourquoi tu m'as dit que tu avais 6 ans ?
— Eh bien, j'ai six ans, pas cinq, me répond-elle simplement.
— Mais je n'ai rien dit, je n'ai pas parlé, Abi !
— Si, tu me parles, mon papa, pas avec ta bouche, mais tu me parles souvent.
— Tu lis dans mes pensées, Abi ? dis-je étonné et inquiet.
— Je vis dans ton cœur et dans ta tête depuis de nombreuses années, alors quand tu me parles ou que tu penses à moi, je suis là. Mais le reste de tes pensées est à toi seul.
— Je ne le voudrais pas de toute façon, même si je pouvais. Ça ne se fait pas de fouiller dans les affaires des autres alors dans leurs pensées, encore moins !

Abi me sourit tendrement . De mon côté, ces paroles ont fait exploser le barrage dans ma tête et mille questions se bousculent.

À peine ai-je pensé à mes questions qu'Abi me dit :
— Papa, il y a un temps pour tout, là ce n'est pas le moment des questions, c’est le moment de boire ton thé, avant qu'il ne soit froid, me dit-elle d'un ton doux mais déterminé.
Je commence à ouvrir la bouche pour rétorquer
— Et je sais que tu bois presque toujours ton thé froid parce que tu l'oublies, mais là, bois-le maintenant.
— S'il te plait, ajoute-t-elle.

Je comprends que ce n’est pas une formule de politesse. C’est une étape, et c’est important.

Je ne peux quand même pas m’empêcher de lui dire :
— J'ai l'impression que ça te fait bien rigoler d'utiliser mes expressions, comme il y a un temps pour tout !
Un sourire apparait sur son joli visage. Mais pas aussi espiègle qu'attendu. Il y aussi de l’inquiétude. Je comprends. Le temps presse.

Je bois le thé qu’elle m’a créé. Elle avait raison, il est excellent.

Elle boit également son infusion comme si un cérémonial devait être suivi.

Nous finissons notre tasse en même temps et nous la posons devant nous.

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