La grue
Soudain, j'aperçois un éclair, loin à l’horizon. Par réflexe, je compte le nombre de secondes entre la lumière et le son du tonnerre. L’orage est à dix kilomètres environ. Nous avons encore un peu de temps. Même si les nuages noirs commencent à grignoter le côté gauche.
L’orage semble l’inquiéter, mais elle garde son calme.
- Maintenant, tu dois me faire un petit cadeau, papa, me dit-elle simplement.
Je fronce les sourcils à cette étrange demande. Devant mon air étonné, elle s’empresse de me rajouter :
- Je ne te réclame rien. Mais maintenant, c'est à toi de créer quelque chose pour moi.
Elle se retourne un instant et regarde les éclairs zébrer le ciel.
J’acquiesce de la tête
- Je fais comment pour te créer quelque chose, Abi ?
- Regarde dans ton sac, papa.
Je reprends mon sac à dos et l’ouvre. À l’intérieur, je trouve une vingtaine de feuilles de papier carré à motif. Je m’apprêtais à faire de la place devant moi, en débarrassant le set de table, la tasse et l’assiette. Mais tout a disparu. À la place se trouve une planche de bois carrée de trente cm de large.
Je sais immédiatement quoi faire : une grue en origami. Je n'en offre qu'aux personnes exceptionnelles
Je commence par choisir soigneusement la feuille que je vais utiliser. Je compare les motifs et hésite entre deux. Les grondements de tonnerre sont de plus en plus nombreux. Je ne dois pas trainer mais je ressens que le choix du papier est important. Je choisis celle dans les tons orangés.
Je commence à faire le pliage, marquant chaque pli avec soin. Abi me regarde en silence. Une fois fini, je la tends à ma fille.
- Tiens, Abi, lui dis-je fièrement.
Une petite moue gênée se lit sur son visage.
- Il faut quelque chose que je puisse porter, papa.
Je me gratte la barbe, machinalement, en réfléchissant. Je me demande ce que je dois faire. Je vois le regard d’Abi qui fixe mon sac. J’ouvre donc mon sac, et y découvre un cordon de cuir et un petit anneau argenté. Je pourrai lui faire un pendentif mais la grue est beaucoup trop grande.
Je tiens dans la main droite le pliage et dans l’autre le cordon ainsi que l’anneau.
- Tiens, Abi, avec ça, tu sauras comment faire.
- Non, c'est toi qui dois le faire.
Je reste bêtement assis en face d’elle, les mains tendues vers elle.
- Il te suffit de réduire la taille du pliage, me dit-elle d’un ton neutre.
L’étonnement se lit sur mon visage.
- Mais, je ne sais pas faire ça, moi. Je n'ai pas ton, je ne sais pas comment dire, ton pouvoir.
Abi soupire doucement.
- Tu n’as toujours pas compris, me dit-elle comme si elle parlait à un enfant. Cela ne vient pas de moi. La magie existe ici, elle se trouve partout autour de nous. On appelle Te Ora. Toi aussi, tu peux l’utiliser, en te concentrant.
Une rafale de vent fait s'envoler mon chapeau ainsi que les feuilles que je n'ai pas utilisées.
- Il faut se dépêcher maintenant, papa, dit Abi en regardant le ciel s'obscurcir de plus en plus.
Je prends donc le pliage dans mes mains posées à plat, ferme les yeux, et me concentre.
Rien ne se passe. Je me concentre plus, en me représentant mentalement le pliage rétrécir lentement.
- Je crois que ça a marché, dis-je à mi-voix.
J’ouvre les yeux et là : rien. Elle fait toujours la même taille. Je décide de garder les yeux ouverts et me concentre. Tout mon visage est crispé, de la mâchoire au front.
Alors que mon visage est rouge comme une tomate, j’entends la petite voix d’Abi :
- Ce n’est pas comme cela que cela fonctionne. Détends-toi, respire lentement et vide ton esprit. Tu sentiras une présence partout autour de toi. C’est Te Ora.
J’essaie de suivre à la lettre ses conseils. Je décrispe ma mâchoire, détends mon front et commence à prendre de longues inspirations. Je tente de vider mon esprit. Après quelques instants, l’image de la grue apparait dans mon esprit. Elle semble flotter dans l’air.
Je ressens de très légers picotements à l'extrémité de mes doigts. Je les regarde et aperçois de minuscules points de lumière, tels que des lucioles miniatures. Ils se rassemblent autour de mes doigts et semblent y pénétrer. Les picotements deviennent une douce chaleur qui se propage dans mes doigts puis se propage jusque dans la paume de mes mains.
Plop
La chaleur disparait au moment où un tout petit son provient de mes mains. En fait, non. Il provient du pliage. Il a diminué d’un petit centimètre.
Fou de joie, je regarde Abi :
- Tu as vu, j’ai réussi !
Elle me renvoie un tendre sourire.
- Reste concentré, papa. Elle est encore beaucoup trop grande.
Je pense avoir compris comment cette magie fonctionne. J’ajuste ma position, le dos droit, afin de respirer calmement. Cette fois-ci, le même processus se produit mais plus vite et plus fort.
Plop
Plop, Plop
Le pliage diminue à chaque bruit. Je réprime mon enthousiasme et reste concentré.
PLOP, PLOP, PLOP, PLOP, PLOP, PLOP, PLOP
J’entends une rafale de ce bruit, de plus en plus rapprochée. Puis plus rien. Plus de son, plus de cette douce énergie dans les mains.
Je baisse le regard sur mes mains. La grue mesure maintenant moins d’un centimètre !
Je ne me sens plus exalté, mais serein. J’accroche le pliage au cordon de cuir.
Le sourire aux lèvres, je relève la tête pour sourire à ma princesse.
Ses yeux sont grands ouverts, le regard vide. Le reste de son visage reflète la panique.
Tout son corps est tendu, des gouttes de transpiration coulent de son front plissé.
- Abi, qu'est-ce que tu as ? Je lui demande inquiet.
Je me retourne et comprends. Le ciel est maintenant rempli de nuages noirs. Au loin d’énormes éclairs déchirent le ciel. Et juste derrière ma fille, à quelques centaines de mètres, une gigantesque tornade vient de se créer et se dirige droit vers nous.
Je vois Abi grimacer de douleur. Je ne comprends pas ce qui lui arrive. Soudainement, la tornade dévie de sa course folle vers notre droite. Comme si une force invisible venait de la repousser. L’instant d’après, je réalise que c’est Abi qui nous a protégés.
Ce n’est plus le moment de parler. Tandis qu’elle lutte contre la tempête, je dois lui accrocher son pendentif.
Je me lève, fais le tour de la table et arrive derrière ma fille. Elle a l’air au bord de l’épuisement.
Les éclairs se multiplient, le tonnerre gronde quasiment sans interruption, les rafales de vent nous font reculer. Je comprends que le lieu où nous nous trouvons est instable et sur le point de disparaitre.
Je passe le collier autour de son cou, et je fais un nœud avec le lacet en cuir.
Je prends bien soin de ne pas toucher sa peau, car je ne sais pas si je le peux, si j’ai le droit.
Je me recule d’un pas et attends. Mais Abi est trop concentré à essayer de contenir l’effondrement de ce lieu. Elle ne s’est même pas rendu compte que je lui ai accroché son collier.
Je reste à côté d’elle, les bras ballants, ne sachant quoi faire. Autour de nous, c’est l’apocalypse : les éclairs s’enchainent, la grêle tombe, les vents hurlent. Il est trop tard, Abi n’y arrivera pas.
J’aurai au moins passé un peu de temps avec ma fille, ma Abi. Je fixe le visage de ma fille, pour le graver dans ma mémoire.
La foudre tombe sur le pommier qui prend feu, non loin de nous. Un mélange de bois brulé et d’ozone remplit l’air.
Les traits d’Abi se détendent et elle ouvre ses paupières. Elle me fixe de ses jolis yeux bleus, embués de larmes. Je lui fais un grand sourire. Pas besoin de mots pour nous comprendre. Nous savons tous les deux ce qui va se passer. Elle essaie de sourire et se précipite sur moi pour se blottir dans mes bras.
Finalement, je l’aurai eu, mon câlin.
Depuis la première seconde de notre rencontre, je redeviens le Papa, celui qui réconforte, qui est là pour ses enfants. Je la porte dans mes bras, lui caresse ses cheveux blonds, la berce doucement en la serrant très fort pour la protéger.
Geste inutile contre le déferlement des éléments, je le sais. Mais je ne la laisserai pas. La tornade se redirige vers nous, avalant tout sur son passage. Elle n’est plus qu’à une vingtaine de mètres. Dans quelques secondes, elle sera sur nous.

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