Chapitre 1
— À table !
Comme chaque jour le dîner était prêt alors que le soleil commençait tout juste à disparaître au bout de l’horizon. À l’odeur iodée de la mer venait se mélanger celle du poisson. La truite pêchée et achetée le matin même était fin prête après ses deux heures de cuisson avec ses oranges caramélisées. La fumée envahissait tout le rez-de-chaussée de la maison.
Lily fut la première à répondre à l’appel du dîner. Sa petite bouille d’ange apparut en haut des marches. Un seul regard de Luna, sa mère, lui suffit pour s’exciter et descendre les escaliers en courant. La petite de dix ans ne manquait pas d’énergie, elle était comme les ouistitis sauvages. Ces petites bêtes passaient leur journée à se pourchasser sur la plage et à escalader les arbres pour cueillir des fruits pour finalement s’endormir avec le lever de la lune pour recommencer dès le lendemain.
Lorsqu’elle arriva devant sa mère, Lily se mit à tourner sur elle-même, s’amusant à faire s’envoler les pans de sa robe. Ce tissu légèrement trop grand arborait des couleurs pâles et avait été cousu de fils d’un rose éclatant.
Luna ne pouvait que rire devant ce joli spectacle plein de vie. Sa benjamine avait hérité de l’énergie positive de son père. Ainsi que de son appétit au vu de la vitesse à laquelle elle s’installa à table.
Elle était tout juste assise sur sa chaise qu’une deuxième tête brune apparut en haut des marches. Du haut de ses dix-sept ans, Fabien était le plus jeune apprenti de la Tour des Sages du Royaume d’Ocre. Il aspirait pour la fin de ses études à entrer à la bibliothèque du royaume. Rien ne pouvait le détourner de son objectif, pas même Miwel sa sœur cadette qui adorait l’embêter. Lui cacher ses bouquins était l’un de ses passe-temps favoris.
Justement ce jour-là, encore, c'était elle qu’ils attendaient pour entamer le repas. La jeune fille était toujours allongée sur son lit, la tête dans les nuages à rêver d’aventures. Bien loin des aspirations de son frère, elle ne souhaitait que voyager, découvrir le monde et visiter chaque royaume qui constituait l’archipel. Une des îles avait toujours occupé son cœur, le Royaume d'Améthyste hantait ses rêves. Elle ne savait dire si c’était pour ses paysages aussi différents qu’époustouflants ou pour sa culture diversifiée avec le mélange des races qu’elle voulait s’y rendre. Sa seule conviction était que ce lieu l’appelait.
— Miwel ! Descends le repas est prêt, cria une nouvelle fois sa mère.
Ce deuxième appel eut le mérite de la sortir de ses pensées. Elle releva la tête et aussitôt, elle sentit la bonne odeur qui se répandait jusque dans sa chambre. Son estomac se réveilla et lui rappela que manger n’était pas une si mauvaise idée, même si cela signifiait sortir de son lit.
— Ah enfin te voilà. J’ai bien cru que tu t’étais endormie.
— Non, non. J’avais juste pas entendu.
— Qu’est-ce que tu crois, maman ? commença Fabien. Elle était en train de rêvasser comme à son habitude. On commence à le savoir maintenant : elle ne sait rien faire d'autre.
Bien qu’il n’ait pas tort, la pique de son frère fit mouche. Miwel lui tira la langue, geste qu’il lui rendit, sous le regard habitué de leur mère qui haussa un sourcil devant leur petit jeu. Leur chamaillerie animait la maison chaque fois que Fabien était de retour de la Tour. Il y avait une chambre pour ses études, mais il appréciait de rentrer chez lui lorsqu’il en avait le temps.
— Comment était la classe aujourd’hui, Lily ? demanda leur mère, une fois tous servis et le repas entamé.
— On a appris plein de choses ! Tu savais qu'une fée peut quand elle le souhaite déployer ses ailes ? En plus, lorsqu’elles sont repliées, elles ont toujours un dessin dans leur dos. Et, et aussi, elles ont toutes la même marque dans le cou, une sorte de croissant de lune un peu mal fait.
Miwel ne put s’empêcher de porter une main à sa propre tache de naissance qu’elle présentait sur le côté droit de son cou. Elle n’avait jamais compris comment une telle marque naturelle pouvait ressembler à deux cercles l’un dans l'autre dont le haut et le bas étaient reliés. Elle était la seule de la famille à l’arborer. Même s’il était rare qu’une même fratrie possède une même tache de naissance, là n’était pas la seule différence entre Miwel et ses frères et sœurs. La jeune fille détonnait lorsqu’on les alignait tous les trois. Avec leurs fins cheveux roux, leurs yeux vert sapin et la fine bosse qui formait leur nez, Fabien et Lily avaient le même visage. À côté d’eux, Miwel ressemblait à une étrangère avec ses cheveux bruns crépus et ses grands yeux marron.
— Et toi ma grande ? Le précepteur vous avait convoqués aujourd’hui, non ?
Avec leur père qui siégeait à la cour du roi d’Ocre, Miwel avait eu le droit aux leçons de messire Pignell, un petit homme au sourire malsain qui ne sortait jamais sans être enveloppé de sa couverture. Ici, l’école se terminait à onze ans. Cela faisait donc deux ans que Miwel continuait à suivre des enseignements supplémentaires avec d’autres enfants issus des familles de la cour du roi.
— Oui, j’étais avec lui ce matin.
— Et alors de quoi vous a-t-il parlé ?
— De rien d’intéressant, haussa-t-elle des épaules.
Miwel allait à reculons retrouver son précepteur. La majorité des leçons qu’il donnait concernait les croyances humaines et la jeune fille avait que faire de ces mythes. Les seuls dieux qui en valaient vraiment la peine, selon elle, étaient ceux des talents et les leçons de messire Pignell ne les évoquaient jamais.
— Raconte-nous ta journée alors, insista pourtant Luna qui espérait faire s’ouvrir sa fille.
Miwel n’avait rien à raconter, du moins rien qu’elle ne voulait partager avec eux. Ils ne comprendraient sûrement pas ses rêves de voyage, ses courses poursuites sur la plage avec les dauphins ou encore ses aventures au milieu des palmiers avec les singes. Il n’y avait que dehors, en pleine nature, qu’elle se sentait à sa place.
En grandissant cette envie d’être libre avait pris de plus en plus de place. Elle ne l’expliquait pas. Elle ressentait exactement la même chose qu’avec le Royaume d’Améthyste.
— Laisse tomber, maman, répondit Fabien à sa place. Tu sais très bien que Lily apprend et sait beaucoup plus de choses que Miwel. Ne te fatigue pas. Malgré tous les efforts de papa pour lui avoir un précepteur, elle n’essaie même pas de se montrer studieuse. Mais de toute façon, on y est habitué depuis le temps.
La remarque de son frère lui fit comme un coup de poignard dans le cœur. Il n’avait pas le droit de dire ça. Elle avait essayé. Ce n’était pas sa faute si elle ne se sentait pas à sa place ici, si tout lui semblait fade dans ce royaume marin où tous les paysages étaient identiques avec ses plages de sable et ses palmiers fruitiers.
— J’aurai été heureux d’avoir un précepteur à ton âge, j’aurai même demandé des leçons en plus à messire Pignell. Je me montrerais bien plus reconnaissant à ta place.
— Sauf que tu n’es pas à ma place. Je ne suis pas toi, je ne rêve pas de livres et de manuscrits. Je veux voyager, partir d’ici !
Tous la regardèrent les yeux ronds. Il s'agissait là de la première fois que Miwel balançait ainsi le fond de sa pensée. Personne ne s'y attendait et ses paroles semblèrent à peine les atteindre. Lily était encore trop petite pour comprendre le mal-être de sa sœur alors que Fabien ne trouva qu'à lever les yeux au ciel. Leur mère ne sachant comment réagir enchaîna sur un autre sujet.
Le repas continua comme si de rien ne s’était passé et Miwel ne dit plus un mot. Elle mangea en silence, petites bouchées par petites bouchées. Elle n’avait plus très faim. Dès qu’elle eut fini son assiette, elle se leva de table sans rien ajouter de plus et partit s’enfermer dans sa chambre. Elle se laissa tomber sur son lit, les larmes aux yeux. Pourquoi avait-elle cette impression de ne pas être à sa place ? Plus elle grandissait, plus tout lui semblait si étrange, comme si sa présence ici n’avait rien de normal.
— Miwel ? frappa-t-on doucement à sa porte. Redescends avec nous, ma chérie.
— Je suis fatiguée, bougonna-t-elle pour toute réponse.
Luna hésita un moment devant la porte de sa fille, mais finit par la laisser. Elle avait déjà appris à ses dépens que quand sa fille était dans cet état, il valait mieux ne pas insister.
Finalement seule, Miwel laissa toutes les larmes affluer. Elle voulait parler, mais jamais elle n’avait réussi à établir un véritable lien avec sa mère. Il y avait toujours cette gêne qui s'installait entre elles. Seul son père parvenait réellement à discuter avec elle, comme s’il comprenait ce qui la bloquait ici. Malheureusement, depuis qu’il siégeait à la cour du roi, il avait de moins en moins de temps pour sa famille.
Tous pâtissaient de son absence pourtant, Miwel était celle qui ressentait le plus grand vide quand il n’était pas là. En sa présence, tout semblait beaucoup plus simple, comme s’il pouvait apporter la réponse à tous ses maux. Des blessures, des chagrins qu’elle gardait pour elle et qui la rongeaient de l'intérieur.
Miwel, bercée par son chagrin, finit par s’endormir. Son sommeil fut lourd et l’emporta dans un de ses rêves qui semblaient de plus en plus réels.
Redevenue une petite fille qui ne devait même pas avoir l’âge de Lily, Miwel se retrouvait assise autour d’une table accompagnée d’inconnus. La table sculptée dans un magnifique bois d’hêtre dont les hauts des pieds étaient ornés de chapiteaux rappelant ceux des colonnes qui soutenaient le plafond aux rosaces magnifiques. Une cheminée de briques ocre répandait une douce chaleur qui englobait la rêveuse d’un doux cocon et la faisait se sentir sereine. Un blason en forme d’écu où était représenté un loup hurlant à la lune habillait le conduit.
Lorsqu’elle tourna son regard vers les personnes présentes avec elle à table, leur visage était flou, elle ne décernait aucun trait, aucune expression. Elle n’arrivait qu’à deviner leur silhouette : un homme, une femme et un adolescent. Plutôt un jeune garçon qui se leva brusquement de la table et attira le regard de tous ses occupants. Miwel le regarda se diriger vers l’une des portes de la salle, où se matérialisa ce qui semblait être un garde en armure dont le visage était encore plus méconnaissable que les autres. Ce n’était pas le garde que le garçon pointa du doigt, mais bien une jeune fille recroquevillée juste derrière lui.
— T’es qui toi ? T’as pas le droit d’être là, lui dit-il.
— Reviens à table mon enfant. Tu iras jouer après, lui intima la dame assise à côté de Miwel.
Le garçon continua d’insister, attrapant la jeune fille par le bras pour la faire sortir de sa cachette tandis que les deux adultes lui demandaient de revenir s’asseoir comme si de rien n’était. Ne voyaient-ils pas l’enfant ?
Miwel n’eut pas le temps de mieux comprendre ce qui se jouait devant elle. Elle se réveilla de ce rêve étrange avec une douleur immense à la poitrine. Elle avait l’impression qu’on lui comprimait les poumons. L'air lui manquait.
Elle était dégoulinante de sueur et avait trempé les draps de son lit. Sa fenêtre pourtant ouverte ne laissait passer aucun air frais, ni aucune lumière. La lune les avait abandonnés cette nuit-là et les étoiles peinaient à se frayer un chemin au milieu de sa noirceur.
Elle se leva avec difficulté et arriva à tâtons jusqu’à la porte. Aucun bruit ne parvenait à ses oreilles comme si un voile de silence avait enveloppé la maison. Seule la lumière vacillante d’une bougie accompagnait son avancée. Elle suivit lentement sa source prenant appui sur les murs pour ne pas tomber.
Chaque pas qu’elle faisait devenait une véritable souffrance. Son corps la démangeait, sa peau la tiraillait, son souffle devenait sifflant. Elle avait l’impression que tout son être était en train d’imploser.
Lorsqu’elle atteignit enfin la pièce centrale, elle trouva ses deux parents assis à la table. Son père était finalement rentré.
— Tout va bien Miwel ? Tu es toute pâle, lui demanda-t-il les sourcils froncés.
L’inquiétude se lisait dans son regard. Une inquiétude qui se transforma bien vite en peur. Miwel s’effondra par terre. Une douleur insoutenable lui lacéra la poitrine tandis que son estomac se retournait.
D’un coup, la douleur cessa. Elle disparut en un claquement de doigts. Tout comme elle. La souffrance avait pris le pas sur chacune de ses autres sensations. Elle ne s’était même pas rendu compte qu’elle n’était plus elle-même, qu’une jeune louve avait pris sa place. Dans une nouvelle onde de supplice et de cris sourds, la jeune fille réapparut.
Elle mit du temps à reprendre ses esprits, à retrouver son souffle. La fraîcheur du sol enveloppa ses muscles et fit descendre sa température.
— Miwel ?
Son père se tenait juste au-dessus d’elle. Il tenait la main de sa fille sans réussir à calmer ses propres tremblements.
— Je… J’ai de la magie ? bégaya-t-elle.
Elle leva ses mains devant ses yeux et les regarda comme si elles appartenaient à une autre. Elle se releva d’un coup manquant de peu d'assommer son père qui en tomba sur les fesses.
— Je suis une talentueuse ! s’écria-t-elle.
Son père se mit à rire, alors que de petites larmes perlaient à ses yeux. Il était tellement rare qu’un talent se déclenche. Il s’agissait là d’un cadeau des dieux et Miwel tout comme son père prenaient ce présent comme une bénédiction.
Mais lorsque Miwel leva les yeux vers sa mère, il en allait tout autrement. Luna n'avait pas bougé de sa place. Ses mains couvraient sa bouche alors que ses yeux désormais vides la fixaient.
— Maman ? demanda Miwel.
Fuguo se tourna vers sa femme. Il prit les mains de sa fille et s'assit face à elle. En faisant ainsi, il empêchait les Miwel et Luna de se regarder.
— Luna, je sais qu'il est tard, mais pourrais-tu aller au port ? Il nous faudrait une place à destination du Roc-Plume pour demain.
Prenant tout juste le temps d'enfiler un châle sur ses épaules, elle sortit de la maison au pas de course. Miwel aurait aimé qu'elle lui dise quelque chose, n'importe quoi, ou qu'elle lui adresse un regard, un nouveau regard, elle n'eut le droit à rien de tout ça.
— Comment tu te sens ?
Elle reporta son attention sur Fuguo qui ne lâchait plus ses mains des siennes.
— Je suis une talentueuse, répéta-t-elle pour toute réponse.
— Et c'est magnifique, même merveilleux. Ce que tu nous as montré ce soir, c'est splendide. Tu ne peux pas savoir comme je suis heureux pour toi. Être un talentueux de magie est une aventure formidable. Enfin d'après ce qu'on en dit.
— Maman ne semble pas de cet avis.
— Elle ne s'y attendait pas et elle a peur de ce que cela implique.
— Peur que je réalise mon rêve ? s’indigna la jeune fille.
— Que tu t'en ailles, la corrigea Fuguo.
Tout à coup, Miwel prit conscience de tout ce qu’impliquait son rêve, mais surtout de la vie qu’elle s’apprêtait à mener. Jamais elle n’avait pensé qu’elle allait partir seule, loin de ses parents. La vérité venait de lui exploser en pleine figure et elle n’était pas prête à y faire face. Une première larme coula, rapidement suivie d’une deuxième et d’une troisième. Elle fondit en larmes dans les bras de son père qui caressa doucement son dos pour la réconforter. Il attendit que les pleurs cessent avant de s’écarter d’elle.
— Ce n’est pas parce que tu vas partir que nous allons t’oublier. Tu seras toujours là avec nous, on pensera à toi chaque jour. Et il en sera de même pour toi. Nous t’accompagnerons partout où tu iras. Tu ne seras jamais seule, crois-moi. Tu n’auras qu’à regarder dans ton cœur et tu nous trouveras tous, à tes côtés.
Les mots de son père réussirent à l’apaiser. Cette boule, qui lui comprimait le ventre, s’était quelque peu envolée. Elle resta tout de même accrochée à son père jusqu’au retour de Luna.
— J’ai réussi à vous trouver deux places à bord d’un bateau marchand qui part à l’aube.
— Dans ce cas, il est temps de retourner dormir jeune fille. Une grande journée nous attend demain.
Miwel embrassa son père, dit bonne nuit à ses parents et repartit dans sa chambre. Elle n’avait pas encore refermé sa porte qu’elle entendit sa mère fondre en larmes ce qui lui serra le cœur.
Elle s’allongea sur son lit encore tiède de sa poussée de fièvre et se mit à fixer le plafond. Elle avait une étrange sensation, celle de ne pas être seule. Elle ferma les yeux et comprit. Son père avait raison, elle ne se sentirait plus jamais abandonnée. Au fond d’elle, la louve était présente et vivait au même rythme qu’elle. Miwel se sentait finalement entière, comme si la magie lui avait manqué pendant toutes ces années.

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