Chapitre 2

9 minutes de lecture

— Montre, montre, montre !

Lily venait de débarquer comme une furie dans la chambre de sa sœur. La petite fille était encore vêtue de sa chemise de nuit blanche tandis que ses cheveux ressemblaient plus à un champ de bataille qu’à une chevelure rousse.

— Laisse-moi dormir. Il est beaucoup trop tôt.

Miwel avait raison, la nuit était encore bien noire à l'extérieur. Le soleil n’avait pas encore pointé le bout de son nez.

— Papa a dit que je devais venir te réveiller et que sinon tu ne seras jamais prête à l’heure.

— C’est l’heure de partir ? se leva la jeune fille tout d’un coup.

Le regard amusé de Lily en disait long. Elle avait encore du temps devant elle. Elle râla une dernière fois pour la forme et sortit de sous sa couverture. Elle sauta à terre tandis que sa sœur restait bien calme assise sur le lit. Elle attendait sagement que Miwel veuille bien le lui montrer.

— Je le fais une fois, mais après, tu me laisses me préparer d’accord ?

— Oui ! s’époumona la petite fille.

Miwel était encore dans les vapes. Le réveil était difficile avec sa nuit écourtée. Un doute la hanta : elle n'était pas sûre d'en être capable. Sa transformation de la veille n'était dû qu'au réveil de son talent. Elle ne l'avait pas contrôlée.

Elle se devait quand même d’essayer. Elle ferma les yeux et se concentra. Elle sentit la louve se réveiller en elle et la laissa prendre de plus en plus d'ampleur. Plus elle grandissait, plus la douleur augmentait. Miwel serra les dents pour y faire face. Rapidement, une fourrure argentée recouvrit le dos de la jeune fille et remplaça son pyjama qui avait disparu. Ses ongles, rongés au ras, s’étaient changés en griffes acérées, ses oreilles s’étaient dressées sur sa tête tandis qu’un museau venait allonger son nez. En quelques secondes, la jeune fille laissa place à une magnifique louve.

Elle croisa son reflet dans le miroir de sa coiffeuse et eut du mal à se reconnaître. Sa fourrure argentée était bien loin de ses cheveux bruns, ses yeux d’ordinaire marrons avaient tourné au violet, seule sa tache de naissance avait persisté. Nichée à présent sur le haut de son front, elle donnait un aspect mystique à l’animal qu’elle était devenu.

Son apparence n’était pas la seule chose qui avait changé. Tout était différent sous cette forme. Ses sens étaient bien plus développés. D’abord, il y avait son odorat qui lui ramenait chaque odeur. Elle, qui adorait sentir la mer, trouvait d’un coup que sa chambre empestait l’iode. Ensuite, sa vue, sa vision était plus fine, mais il y avait surtout cette perception des couleurs totalement différentes, les nuances de bleu ressortaient de manières si vivantes alors que les couleurs chaudes se fanaient. Jamais elle n’avait pensé voir le monde sous un nouveau jour. Cette nouvelle vision l’enchantait. Elle signait le début de son aventure.

Le souffle calmé et quelques appuis sur ses quatre pattes pris, elle referma les yeux. La douleur refit son apparition. Lorsqu’elle cessa, Miwel était revenue.

Lily, toujours assise sur le lit, n’avait pas bougé d’un pouce. Ses yeux pétillaient et un grand sourire avivait son visage. Elle sauta du lit et se jeta dans les bras de sa sœur. Elle resta là quelques secondes puis sortit de la chambre comme elle l’avait promis.

Requinquée par la visite de Lily, Miwel était à présent surexcitée. La fatigue avait complètement disparu. Elle se para d’une robe bleu turquoise qui lui avait sauté aux yeux sous sa forme de louve et suivit les pas de sa sœur pour rejoindre la pièce principale.

Fuguo s’affairait en cuisine pour préparer le petit-déjeuner de toute la fratrie. Lily et Fabien étaient déjà installés à table. C'était étrange pour la jeune fille de voir son père en cuisine. Il y avait bien longtemps qu’il n’avait pas passé une matinée en compagnie de ses enfants. Il ne manquait que leur mère, seconde chose étrange, puisque d’habitude elle était toujours la première à se lever.

— Elle dort encore maman ?

— Oui, elle ne se sentait pas très bien ce matin, alors je lui ai dit de rester couchée pour qu’elle se repose, lui répondit son père.

— Elle ne se sentait pas très bien ? C’est vraiment ce que tu oses dire ? Dit plutôt la vérité : elle ne supportait pas que sa fille puisse l’abandonner, juste parce que madame s’est découvert je ne sais quel talent, s’énerva Fabien.

— Fabien, du calme, tenta d’apaiser Fuguo.

— Que je me calme ? Alors que vous la laissez faire souffrir notre famille, pas la sienne !

— Stop ! s’emporta son père. Retourne dans ta chambre, je ne veux plus te voir.

L’adolescent était énervé, bien plus qu’il ne l’avait jamais été. Il engloutit son petit déjeuner et disparu sans manquer de lancer un regard noir et amer à Miwel. Miwel qui avait peur de trop bien comprendre les paroles de son frère et ce qu’elles signifiaient.

Fuguo servit son jus et ses gâteaux à sa petite dernière qui n’avait pas bougé d’un pouce et vint s’asseoir aux côtés de Miwel.

— Est-ce que c’est vrai ? lui demanda-t-elle simplement.

Il ne put que hocher la tête, les lèvres closes et les yeux désolés.

Jamais l’idée d’être adoptée lui avait traversé l’esprit. Elle avait déjà remarqué les différences physiques avec ses frères et sœurs, mais l’idée lui semblait tellement folle qu’elle était passée au-dessus.

— Pourquoi vous ne me l’avez jamais dit ? réussit-elle à articuler en ravalant ses sanglots.

— On attendait le meilleur moment pour le faire. On pensait encore avoir du temps. Jamais on n’aurait imaginé que ton frère te l'avouerait, encore moins dans de telles circonstances. Mais ça ne change rien, tu sais. Tu es et resteras toujours notre fille.

Devant le silence de sa fille qui ne savait quoi penser de toute cette histoire et qui se retrouvait enseveli sous tellement d’émotions, il continua de parler.

— Tu étais encore un tout petit bébé quand nous t’avons adoptée. À cette époque, nous voulions un deuxième enfant avec ta mère, mais nous n’y arrivions pas. On s’est donc tourné vers les orphelins de l’île. Quand on t’a vu pour la toute première fois, on a tout de suite su que c’était toi. Tu étais la fille qui nous manquait, celle qui ferait partie de notre famille. Et regarde-toi à présent. Tu es devenue une magnifique jeune fille, qui aujourd’hui se révèle détentrice d’un talent. Rien ne pouvait nous faire plus plaisir.

— Peut-être à toi, mais je ne suis pas sûre que maman partage ce bonheur…

— Bien sûr que si. Elle ne pensait pas que tu partirais si vite de la maison, elle n’est pas prête à voir s’envoler sa fille. Je peux te promettre qu’elle est très fière de toi, la rassura-t-il en replaçant une de ses mèches folles derrière son oreille.

Fuguo trouvait toujours les mots justes, les gestes tendres qui lui remontaient le moral. Il était toujours là pour la réconforter et redonner des couleurs à sa vie lors des coups de mou.

— Et mes parents biologiques ? Qui sont-ils ? Tu le sais ? Pourquoi j’ai été abandonnée ?

— Malheureusement, je n’ai pas la réponse à cette question.

Un moment de flottement s’abattit sur la cuisine. Fuguo détourna le regard de sa fille un dixième de seconde qui suffit à cette dernière pour lui mettre le doute sur la véracité de ses paroles. Elle sentait qu’il ne lui disait pas tout, mais elle savait aussi qu’il ne lui dirait rien de plus.

Le matin reprit son cours et Miwel accéléra. Elle n’avait rien de prêt et il allait être l’heure de prendre la mer en direction de Roc-Plume. De retour dans sa chambre, elle prépara son sac de voyage. Elle y entassa tout ce qu’elle put : plusieurs de ses tenues préférées, son pyjama, un mouchoir en tissu que lui avait confectionné sa mère, et même une statuette en bois représentant Wasselia.

Elle avait beau ne pas adorer les dieux, amener la déesse des océans et protectrice du Royaume d’Ocre pour veiller sur elle et lui rappeler d’où elle venait ne sonnait pas faux à ses oreilles.

Elle fermait tout juste son sac quand Fuguo l’appela pour partir. Avant de sortir de la chambre, Miwel y jeta un dernier coup d'œil. Elle ne voulait pas oublier sa maison. Aucun détail ne devait disparaître de sa mémoire, elle y tenait.

À côté de sa chambre, la porte de celle de Lily était grande ouverte. Dès que la petite fille la vit, elle laissa tomber ses jouets par terre et sauta au cou de sa grande sœur. Miwel la serra fort. Elle aurait aimé ne plus jamais la lâcher pourtant elle avait fait le choix de partir.

Elle reposa la petite par terre et la regarda une dernière fois. Aucune des deux ne put retenir ses larmes. Les yeux embrumés, Miwel embrassa une dernière fois Lily sur le front et quitta sa chambre.

De l’autre côté du couloir, se tenait la chambre de leurs parents. Elle frappa doucement à la porte et attendit. Aucune réponse. Elle ne voulait pas partir sans dire au revoir à sa mère, elle tenta d’ouvrir la porte. Fermée à clef. La jeune fille eut l’impression de recevoir un coup de poignard en plein cœur qui lui valut de nouvelles larmes.

— Je t’aime maman, réussit-elle tout de même à murmurer.

Elle aurait aimé pouvoir se blottir une dernière fois dans les bras de sa mère, lui dire qu’elle l’aimait et que malgré son adoption son amour pour elle ne changeait pas. Elle n’en eut pas l’occasion. Luna n’était pas prête à la voir, elle n’avait pas la force d’affronter le départ de sa fille.

Miwel resta plantée devant la porte pleurant à chaudes larmes. Personne ne vint la réconforter. Elle finit par les essuyer du revers de la manche. Après l’échec avec sa mère, elle n’eut pas le courage de tenter les au revoirs avec son frère. Elle passa devant sa chambre sans même y jeter un coup d'œil.

— Prête jeune fille ? l’attendait son père.

Elle hocha de la tête avant de le suivre à l’extérieur. À peine avait-elle posé un pied sur les dalles en galets du chemin qu’une main se posa sur son épaule. Elle se retourna et se retrouva prise dans les bras de son frère. Il était venu lui dire au revoir.

— Allez va-t-en petite sœur. Il paraît qu’une grande aventure t’attend.

Son sourire faisait ressortir les taches de rousseur de ses joues, ce qui mit du baume au cœur triste de Miwel. Il ramassa le sac qu’elle avait fait tomber et la poussa en avant.

Il était temps de prendre le large. Accompagnée de son père qui avait revêtu pour l’occasion son habit de cérémonie à la cour d’Ocre, elle rejoignit le port où comme convenu un petit bateau marchand les attendait.

— C’est vous qu’il faut mener au Roc-Plume ? les alpaga la capitaine.

Elle était jeune et regardait Miwel les sourcils froncés. Son nez légèrement retroussé frétillait. Elle attrapa une mèche volante qu’elle replaça dans son chignon sans jamais quitter la jeune fille du regard.

— Toi, je t’ai déjà vu.

— Ça m’étonnerait, je ne suis jamais venue au port et suis encore moins montée sur un bateau auparavant.

— Pourtant, je jurerait avoir déjà vu ses cheveux touffus quelque part sans parler…

— Et si nous allions parler ailleurs, la coupa Fuguo en l’entraînant plus loin sur le navire. Tu n’as qu’à t’installer dans un coin Miwel, je reviens.

La jeune fille les regarda s’éloigner ne comprenant pas la réaction de son père. Il n’avait cessé de remettre en place la mèche de cheveux qu’il gardait longue du côté droit de son visage, TIC qu’il avait seulement lorsqu’il était stressé.

Miwel trouvait de plus en plus étranges les réactions de son père. D’abord la question sur ses parents biologiques qu’il avait esquivée et maintenant ça. Elle ne savait pas si c’étaient les conséquences de la découverte de son talent qui le rendait si nerveux ou s’il y avait autre chose.

Elle partit s’installer au niveau de la proue du bateau et regarda les plages de sable s’éloigner ne laissant que l’immensité de la mer les englober. Qu’il était étrange pour la jeune fille de quitter son île. Étrange et pourtant merveilleux. L’aventure commençait enfin et sa première destination était le Roc-Plume.

Annotations

Versions

Ce chapitre compte 1 versions.

Vous aimez lire Tessa Brad ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à l'Atelier des auteurs !
Sur l'Atelier des auteurs, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscription

En rejoignant l'Atelier des auteurs, vous acceptez nos Conditions Générales d'Utilisation.

Déjà membre de l'Atelier des auteurs ? Connexion

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de l'Atelier des auteurs !
0