Chapitre 2
Le parc des trois anges en pleine après-midi, c’était comme une oasis de douceur dans cette ville en peau de béton.
- Comment tu me trouves ? Demande Iris en sortant nerveusement le petit miroir de son sac pour se remettre une couche de baume à lèvres.
- Bien, très bien.
- J’aime beaucoup tes cheveux bouclés, leur couleur noire sur ta peau pâle, ça fait un peu déesse mystérieuse.
- Tes compliments sont super élaborés…merci. Pourquoi tu es nerveuse comme ça ?
- Tu vois le type là-bas ? Regarde discrètement…Juste derrière le chauve avec le verre à la main…
- Celui qui s’occupe d’emballer les roses ?
Iris acquiesce, les yeux brillants.
C’est Aiko. Un étudiant en deuxième année d’origine japonaise. Le stand de roses était parfait pour lui, c’était un petit jeune homme frêle et introverti qui n’aimait pas la foule. C’est ce qui plaisait à Iris. Il était le parfait contraire de son frère jumeau.
- T’es venue juste pour lui…
- Bonjour les filles, bienvenue ! S’exclame Daisy coiffée de deux petites couettes.
C’était la fille qui m’avait interpelé à la sortie du secrétariat.
Le gars qui m’avait parlé de palpation des seins à notre première rencontre se rapproche.
- Salut, merci d’être venue ! Nous attendions plus de monde…alors votre présence est encore plus précieuse, merci, dit-il déçu, du bout des lèvres.
- Arrête, il ne faut pas se décourager ! C’est notre première journée prévention ! Rétorque Daisy.
- Ouai…Au fait, je ne sais pas si on s’est déjà présentés…Elle, c’est Daisy et moi c’est Lys.
- Moi c’est Iris !
- C’est le thème des fleurs alors ! S’exclame Daisy.
- Oui, et elle, c’est Dali. Elle est un peu boudeuse mais on s’habitue. Comment peut-on vous aider ? La personne au stand des fleurs semble être débordée, n’est-ce pas ? S’avance Iris.
- Ah, Aiko ?
- Euh…oui sûrement, répond Iris d’un air faussement désinvolte.
- Ben…oui, je vous laisse le rejoindre, répond Lys.
Je lui jette un sourire avant qu’Iris me traine par le bras.
- Bonjour, nous sommes venues pour t’aider !
- Euh…d’accord, bredouille Aiko. Mais il faut passer à la vente, il y a assez de fleurs…
- D’accord, alors Dali tu vas vendre les fleurs et nous, avec Aiko, on continue ici, impose-t-elle en déversant toutes les roses dans mes bras…elles m’arrivent presque au niveau du front et il y en a de toutes les couleurs.
Lys vient me rejoindre aussitôt et récupère la moitié des roses. Nous prenons le chemin pour faire le tour du parc afin de proposer les fleurs à la vente.
- Pas trop lourd ? Demande-t-il.
- Non, merci…
- Tu viens d’arriver en ville c’est ça ? Tu as pu t’installer correctement ?
- Oui, j’ai intégré la colocation d’Iris.
- Ah…avec le jumeau terrible…
- Tu le connais ?
- Il s’est rapidement fait une réputation…Si je peux me permettre de te donner un conseil, méfie-toi de lui. Il a un don pour attirer les filles dans son filet.
- Y’a pas de risques, c’est pas du tout mon genre.
- C’est quoi ton genre ?
Je lui souris timidement.
Deux jeunes femmes de notre âge s’avancent vers nous, vêtues toutes les deux d’un t-shirt violet avec annoté « L’impunité grandit ! ».
- Salut Lys, une signature contre deux roses ? Propose la fille qui tenait une pétition dans sa main et un stylo dans l’autre.
- Deal ! Je vous présente Dali. C’est Oriane et Mila, elles travaillent pour le Collectif féministe.
- Je vous donne aussi ma signature.
- Merci, ce ne sera pas de trop ! Vous avez vu Cédric Pinçon ? Le non-lieu confirmé en Cassation, putain !
- C’est qui Cédric Pinçon ? Demandé-je.
Les deux filles me regardent les sourcils froncés.
- Elle est nouvelle en ville.
- C’est un producteur célèbre, et accessoirement un violeur impuni. Bon on doit y aller nous, à la prochaine ! Et bienvenue dans la ville où la justice crache à la figure des femmes !
- On se retrouve samedi pro’ ! Leur lance Lys.
Les deux filles reprennent leur chemin.
- Samedi prochain, elle organise une manifestation pour la cause des femmes, t’es la bienvenue. Ma mère était très engagée elle aussi. Quand elle est morte, on a voulu continuer ses combats avec papa.
Ce type était un ovni et j’aimais ça.
- Viens, je te le présente.
Je fronce les sourcils avant de le suivre rejoindre le groupe.
- Ah tu es là, je te cherchais Lys, lance un grand homme bien mis, aux cheveux et à la barbe grisonnantes, vêtu d’un pantalon de costume bleu et d’une chemise dont les manches étaient retroussées, lui donnant un style élégant décontracté.
- On a vendu presque toutes les fleurs ! S’enthousiasme Lys.
- Bravo mon fils. J’aimerais remercier toutes les personnes qui sont venues nous aider aujourd’hui, et porter un toast à la création de cette association. Je suis fier de toi Lys, et ta mère doit l’être aussi, déclare-t-il devant les 15 personnes qui étaient venues.
- Merci à vous Monsieur Delorme, l’année prochaine, on sera une centaine ! Et on va organiser bien d’autres évènements ! Lance Daisy.
- Je veux, oui ! Rétorque l’homme en levant son verre de jus de pomme.
Delorme…Ce nom ne m’était pas complètement étranger.
- Tu l’as déjà vu ? Demandé-je à Iris.
- C’est le président de l’Université…me répond-elle d’un air évident. C’est un homme d’influence en ville, mais il est simple.
Je me souviens. La signature en bas de sa feuille d’inscription.
- Pourquoi tu fais cette tête ? Ça s’est bien passé la préparation des fleurs ? Demandé-je en cherchant Aiko des yeux. Il est parti ?
- Il est allé chercher de l’eau pour les fleurs qui restent. Il m’a dit que mon frère était allé le voir il y a deux semaines pour lui interdire de m’approcher, il l’a menacé. Il a dit que je lui plaisais mais qu’il ne voulait pas de problèmes, il m’a demandé de l’éviter. Aiko, ça veut dire enfant de l’amour en japonais, c’est joli non ?
Son timbre de voix naturellement joyeux avait laissé place à une voix triste et monocorde.
- J’y vais, on se retrouve à la maison.
Je la regarde s’éloigner la tête enfoncée dans ses épaules.
- Iris n’est pas très bien, je préfère aller la rejoindre, glissé-je à Daisy et Lys.
- Papa, je te présente Dali, elle vient d’arriver en ville. Elle s’est inscrite hier à la faculté.
- Bienvenue à vous, madame ! Me lance le père. Comme le disait Alfred Musset, « Quel que soit le chemin, quel que soit l'avenir, le seul guide en ce monde est la main d'une amie ». Vous avez raison, courrez la retrouver.
J’attrape le premier bus et laisse aller mes pensées pendant que la nuit vient enfin ourler cette journée d’automne. Je repense aux mots sur le t-shirt de Mila et son amie, « L’impunité grandit ! ». Cette pensée nourrit un peu plus la conviction qui m’habite. Il faut le faire, il faut continuer. Je dispose de ce pouvoir, et la justice est défaillante. Je suis en accord avec ce que j’ai fait. Je ne ressens aucun remord.
Je n’avais pas prévu de pénétrer dans le bureau de cet avocat. Mais il avait été si facile de trouver l’adresse de ces deux basketteurs…Et beaucoup trop difficile de ne pas leur rendre visite dans leurs maisons de famille respectives, jonchées non loin l’une de l’autre dans un petit village de montagne, à seulement deux heures du centre-ville. Ce fut ensuite un supplice de les voir célébrer ce non-lieu en famille. J’avais senti le feu jaillir de mes entrailles. Tout m’avait ramené à ma sœur. Au désespoir de la famille après le procès. A son suicide. Au connard qui lui avait volé la vie. Et soudain, ce fut encore deux de moins.
Mais pas tout de suite. D’abord, j’avais étudié le trajet, des maisons jusqu’au terrain d’entrainement, celui qu’ils allaient emprunter lundi matin.
Cela m’avait ramenée à quand j’étais adolescente et que j’aidais papa au garage, quand je devenais insupportable avec maman à la maison pendant les vacances d’été.
De très beaux modèles, ces rats avaient du goût. Après mes repérages, après avoir fait le point sur les outils requis, j’ai tranquillement attendu la nuit.
Pour les freins de la Porsche Carrera 718 Cayman rouge carmin d’Oscar Lebat, ce fut assez facile. Après m’être glissée dessous, j’ai dégainé ma pince coupante et ai sectionné le flexible de frein sur les quatre roues. Un seul aurait pu suffire pour neutraliser le système hydraulique. Mais je voulais éliminer toute probabilité qu’il puisse s’en sortir vivant, comme il l’avait fait pour Soledad Mejor. Ceux de la Ducati Panigale V4 bleu au look Racing d’Owen Rose m’avaient donné du fil à retordre. Une Ducati, c’est rouge. Owen, t’as vraiment déconné. Violeur, et en plus t’as des goûts de merde. Sectionner les flexibles de frein était simple, mais la probabilité qu’il s’en rende compte était trop élevée à mon goût. Il fallait trouver une autre solution. J’ai longuement étudié le parcours. Une route de montagne, lignes droites, avec trois virages en épingles. Parfait. Mais comment être sûr qu’il soit le seul à glisser. Cette nuit-là, j’ai arpenté le village. Il y avait deux autres propriétaires de motos, sur lesquelles j’ai crevé les pneus. Ils ne bougeraient pas.
Après avoir huiler les zones stratégiques des trois virages sur toute leur largeur, je suis rentrée à pieds, invisible. Je n’ai pas appelé de taxi pour éviter tout soupçon. J’ai attrapé le premier vélo une fois arrivée en ville pour rentrer à la colocation. J’étais épuisée mais satisfaite. Le lendemain matin, ils ont su ce que c’est de se sentir impuissants, de perdre la direction de sa vie, parce que quelqu’un d’autre a décidé de la saboter. Ils ont su.
Je me suis rendue à la mascarade des enterrements organisés pour ces deux rats. De loin, j’ai observé, invisible, les deux enterrements se succédaient, appuyée contre un arbre du cimetière. Lorsque les deux cercueils furent recouverts de terre, j’ai récité ma propre prière « Je te crois Soledad Mejor. Ça, c’est pour toi et pour toutes les autres victimes de sportifs impunis, trop célèbres et souvent trop beaux pour avoir besoin de violer. Amen. »
Sandy Vander est une actrice allemande qui avait déposé plainte contre le producteur Cédric Pinçon il y a deux ans auparavant, après un rendez-vous professionnel dans un palace de ville. Elle a affirmé qu’il lui avait imposé une pénétration digitale, malgré ses nombreuses injonctions à cesser. Juste après les faits, elle s’était soumise à une expertise médicale qui avait attesté des lésions vaginales, puis s’était rendue au commissariat de police le plus proche pour déposer plainte. Après une enquête, le juge d’instruction avait prononcé un non-lieu, une décision qui avait été confirmée par la cour d’appel. Avant que la Cour de cassation ne vienne confirmer le non-lieu, il y a une semaine, Cédric Pinçon se disait « serein ». Il avait raison.
Je sentais en moi une rage sourde et vorace, à qui j’avais ouvert la cage, et qui avait désormais besoin de se nourrir ; un besoin impétueux, qui contaminait les cellules de mon corps comme un cancer métastatique, beaucoup trop agressif pour être réfréné. J’entendais encore me parler la voix tremblotante de ma raison. Mais la tentation de m’abandonner était si intense, si réconfortante, qu’elle en devenait irrésistible. La haine qui me consumait en quittant ma ville d’origine, celle que je n’avais pas réussi à tuer en même temps que celui qui avait violé ma sœur, m’avait suivie jusqu’ici et avait explosé de savoir que je voulais la sortir de moi. Je sentais qu’elle devenait moi, et je la laissais faire.
Les bureaux d’avocats sont une vraie mine d’informations.
Cela m’avait directement conduite à l’Hôtel particulier Wellington, où le célèbre producteur avait décidé de fêter ça tout seul, dans sa prestigieuse suite n°24, avant de repartir au Brésil, où il était en plein tournage. En un rien de temps, je me retrouve dans sa chambre. C’est jouissif ; sentir que je tiens sa vie entre mes mains et que ces mains vont rendre justice. Je me sens utile, protectrice. Je suis une super-héroïne.
Je m’asseois sur le fauteuil en face de lui.
Après l’appel de son avocat, le producteur s’était commandé une flute de champagne pour l’occasion. Alors nous avons attendu la flute de champagne ensemble.
Lorsque j’entends le chariot de la femme de chambre, je vais me poster devant la porte. Elle tape à la porte et il va aussitôt ouvrir. Elle avance le chariot. Il lui tend un billet et je m’insère dans la chorégraphie de mouvement. De mes doigts invisibles je secoue délicatement la fiole de raticide en poudre, qui contenait juste la quantité suffisante pour obtenir le résultat escompté. Les conseils du droguiste avaient été clairs pour les rats, j’avais juste adapté la dose pour que ce soit assez efficace pour un plus gros rat. Je l’avais concocté moi-même, en m’aidant du darknet. J’avais trouvé tout ce qu’il fallait à la droguerie près de la colocation, ce fut beaucoup plus facile que ce je ne le pensais.
Je retourne m’asseoir à ma place. Et lui aussi. Le regard plongé vers l’immense baie vitrée, il esquisse un léger sourire. Peut-être a-t-il aperçu l’ange de la mort lui faire signe.
Après un soupir, il trempe ses lèvres dans le champagne empoisonné…les prémices du spectacle. Il boit une première gorgée. Et c’est à mon tour d’esquisser un sourire. Au bout de quelques minutes, il commence à suffoquer. Ce poison promettait le ralentissement du rythme cardiaque et l’obstruction des voies respiratoires jusqu’à la mort par asphyxie. Il se voyait mourir, oppressé, impuissant. Certainement ce qu’elle avait dû ressentir lorsqu’il s’était introduit dans son corps sans sa permission.
Pendant que j’assistais au spectacle, je me mis à donner la messe à voix haute. « Sandy Vander, c’est pour toi. Et pour toutes les autres actrices victimes des mains sales de réalisateurs impunis. Vous ne serez jamais tranquilles tant que je respirerai. Amen. »
***
Pendant que j’enfonçais la clé dans la serrure, j’entendais les étincelles d’une intense discorde.
- DE QUELLE DROIT TE MELES-TU DE MA VIE PRIVEE ? Crache Iris.
- Je te dis que les types qui ne payent pas de mine dans son genre, ben c’est les pires ! Je n’ai pas confiance !
Iris s’engouffre dans le couloir et claque la porte de sa chambre.
- Salut la ténébreuse.
- Qu’est-ce qui se passe ?
- Ta pote a pété un câble avec l’autre chinois. Je crois qu’on va devoir dîner en tête à tête.
- Il est japonais. Et tu décides de qui va fréquenter ta sœur alors que tu te tapes la moitié des filles de l’université ?
- On se commande un truc ? Elle n’a rien préparé…
- Jamais.
Il resta accoudé au îlot de la petite cuisine, avec un air de petit garçon après une grosse bêtise.
- Je peux entrer ? Demandé-je en toquant à la porte d’Iris.
Après avoir entendu un « non » étouffé dans ses couvertures, je décide de la laisser tranquille pour un moment.
Avachie sur mon lit, je me demandais si le rat mort asphyxié avait déjà été découvert. Mes paupières étaient lourdes et se fermaient peu à peu sur les deux étoiles qui scintillaient timidement sous le voile bleu de la nuit à travers la fenêtre.
Mais j’ouvris brutalement les yeux quelques minutes plus tard. La porte cognait.
- Ouvre la ténébreuse ! Chuchote Osiris.
- Tu veux quoi ?
- Ouvre steplé…
Il portait un tablier, celui de sa sœur et avait attaché ses cheveux blonds dans un chignon haut.
- Tu veux quoi ?
- Tu m’aides à faire un gâteau au chocolat ? Chuchote-t-il.
- Tu te fous de ma gueule ?
- Non. C’est le dessert préféré d’Iris. Avec des poires.
Contre toute attente, ma main qui s’apprêtait à lui refermer la porte au nez ne le fit pas.
Je cède et le suit à la cuisine…
- J’ai déjà mélangé le chocolat avec le beurre et le sucre. Mais ils disent qu’il faut ajouter les jaunes d’œufs à la préparation et battre les blancs en neige. Je cherche ce que ça veut dire.
- Donne-moi ça.
Osiris s’exécuta.
- Je coupe les poires pendant ce temps, bredouille-t-il.
La télévision marmonnait toute seule, presque en sourdine, sur NEWS24. L’encart sur l’écran attire soudain mon œil. Ça y est. Je lâche le batteur pour aller monter le son.
- Putain, ça commence à faire flipper. Après les basketteurs, lui. C’est elle, c’est sûr, elle a une tête de folle.
- De qui tu parles ?
- L’actrice qui l’accuse. Elle est montée dans la chambre avec lui alors qu’elle a dit que ce n’était pas la première fois qu’il la violait. La vérité c’est qu’elle a eu la rage qu’il arrête de la prendre dans ses films. En public, elle l’appelait « mon cœur », sérieusement…
- Pourquoi tu pars toujours du principe que les femmes sont des menteuses ?
- Parce que c’est gros ! C’est tout !
- Il y a eu 8 accusations contre lui, en tout. Une directrice de casting, deux stagiaires, une mannequin, une productrice de théâtre et deux étudiantes de l’école d’acting qu’il a créé il y a 3 ans. Donc ce sont toutes des menteuses ?
- Déjà, les autres n’ont pas porté plainte. Donc, de quoi parle-t-on ?
- La plupart de ces faits sont prescrits. Quant aux autres, elles ne sont pas prêtes à porter plainte.
- Alors de quoi parle-t-on, je répète ? C’est la Loi. La prescription, c’est la Loi. Et si elles ne portent pas plainte, de quoi se plaignent-elles ? Nous étudions le Droit, comment peux-tu tenir ce discours de journaleux ?
- Tu crois qu’il va se passer quoi si elles portent plainte ? Il s’est passé quoi pour les autres ? Demandé-je calmement, d’une voix absente. Rien, répond-je en revenant à la cuisine.
- Une enquête. Et s’il y a lieu d’être, un jugement.
- Tu sais aussi que la plupart du temps, il n’y a pas de preuves matérielles directes, seulement un faisceau de présomptions, et que le doute profite souvent à l’accusé, rétorqué-je, en reprenant les blancs en neige.
- Et tu voudrais quoi alors ? Me demande-t-il pendant qu’il finissait de couper les poires en morceaux. Supprimer la présomption d’innocence ?
Je ne répondis rien. A mesure que je battais, ma main se crispait sur le fouet et les blancs d’œuf commençaient à accrocher au fouet.
- C’est comme ça, conclut-il.
Je ferme les yeux. « C’est comme ça », avait-il conclu. Alors c’est comme ça, pensé-je. Je ressentais une profonde aversion pour ses quelques mots. Mon corps réagit soudain sans ma permission. Quelque chose de viscéral bondit du bout de mes doigts et renversa le saladier abritant les blancs et tout ce qui se trouvait à proximité sur l’îlot de la cuisine.
Osiris suivit la trajectoire des blancs, qui étaient restés accrochés.
- Non, ce n’est pas comme ça, marmonné-je.
- Qu’est-ce que vous faites ?! S’exclama Iris qui venait d’apparaitre dans la pièce.
- On fait un gâteau aux chocolats…avec des poires, s’empresse de préciser Osiris, pour rendre la réponse plus alléchante.
Iris lança un regard au saladier au sol, avant de jeter son regard sur moi, en fronçant les sourcils.
- Et ça, c’est juste ta copine qui devient hystérique parce que la présomption d’innocence existe.
- Maintenant, il me semble qu’il est l’heure d’incorporer les blancs en neige à la préparation, enchaina Iris timidement. Tu veux t’en occuper Dali ?
- Sale con, marmonné-je, en allant attraper le saladier contenant les blancs.
- Après, il faudra ajouter les poires.
- Elle m’a insulté, t’as pas entendu ?!
- Tu l’as mérité.
***
- On est lundi et j’en ai déjà marre de cette semaine…Je n’ai même pas croisé Aiko…soupire Iris en rangeant ses affaires.
- Il devrait parler encore plus vite ce prof…Soupiré-je.
- Je t’enverrai le cours de l’an dernier pour compléter, une deuxième année avec qui j’ai sympathisé à la BU me l’a filé.
- Merci.
- Tu crois qu’il a quitté la fac ?
- De qui tu parles ?
- A ton avis ! Aiko…
- Pourquoi il aurait quitté la fac ?
- Mon frère…je ne sais pas…il l’a menacé.
- Le gars va quitter la fac à cause de ton frère ? Tu crois que c’est qui exactement ton frère ? Mise à part un con ? Don Corleone ?
- Il est là, sourit Iris en apercevant Aiko derrière mon épaule.
- Ben tu vois, il est toujours là. Tu devrais aller lui dire qu’il devrait aller se faire pousser des couilles, si tu lui plais vraiment, on s’en fiche de ton frère. Pendant ce temps, je vais aux toilettes.
- Se faire pousser des couilles, c’est féministe comme expression, ça ?
Pendant que je suis assise sur les toilettes, deux filles font leur entrée. J’entends le « clic » insupportable de leurs chaussures à talons venir se poster devant les lavabos.
- Donc il t’a rappelée et tu ne me l’as pas dit ?
- Ça m’a chamboulé…marmonne l’autre, des sanglots dans la voix.
- Tu te souviens de ce qu’il nous a fait ?
- Ça semble tellement irréel. Peut-être qu’on a mal interprété…
- C’était un viol. Pour toi, et pour moi. On doit rester à distance, ce type est dangereux, affirme la première.
Les voix me semblent familières, je les ai déjà entendues quelques part. Après avoir remonté mon pantalon à toute vitesse, j’ouvris brusquement la porte, ce qui les fit sursauter. C’était la rousse et la brune, la première fois que j’avais mis les pieds dans cette fac, les deux filles déchainées contre ce connard d’Osiris.

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