Partie 37
Le retour se fait dans un silence étrange, presque creux, comme si la ville avait avalé tous les sons avant de nous les rendre déformés. Je marche près de Suwan, mais j’ai l’impression que mon corps avance tout seul. Mécanique. Déconnecté de ce qui se passe autour. L’après-midi touche à sa fin. La lumière dorée coule sur les façades en pierres et les toits de verres, elle glisse sur les pavés comme une bénédiction divine. Ça devrait être beau. Je devrais m’arrêter, lever la tête, admirer.
Mais je ne vois rien.
La cité se déploie devant nous en blocs massifs, nervurés de passerelles et de câbles suspendus. Les ombres s’allongent, déformées par l’architecture presque organique des bâtiments. Les rues se vident. Des familles rentrent, des volets se ferment. Tout respire la routine, la sécurité, la normalité.
Et moi, je sens chaque seconde me brûler les poumons.
J’ai l’impression d’avancer vers un ravin. Une falaise invisible. Une chute inévitable.
Vers un effondrement déjà enclenché.
Suwan marche sans un mot, les bras croisés derrière le dos, comme s’il était en train de réfléchir à une équation qu’il connait déjà mais qu’il continue de recalculer par obsession. Parfois, il me jette un regard. Rapide. Tranchant. Trop lucide pour être rassurant. Ça devrait m’aider. Mais ça me rappelle juste une vérité que j’essaie d’effacer depuis le début de la matinée : si lui-même n’a pas toutes les réponses, alors personne ne les a.
Nous retrouvons les autres dans la suite qu’ils occupent depuis notre arrivée. Curtis est devant la baie vitrée, bras croisés, la tête légèrement penchée comme s’il se concentrait sur un bruit que personne d’autre ne peut entendre. A ses côtés, Ronan fait les cents pas, épaules crispées, regard sombre. Nao s’est installé dans le lit, les yeux aussi fermés que son visage.
La tension dans la pièce me tombe dessus comme une chape de plomb.
Curtis nous regarde entrer. Il hoche lentement la tête.
- Nous avons un futur favorable, murmure-t-il d’une voix presque douce, mais… la confrontation est inévitable.
Son ton n’a rien d’un avertissement. C’est une sentence. Et ça suffit à faire trembler mes doigts.
- Le plus favorable, répète Suwan. Pas l’idéal. Pas le meilleur. Juste… celui où on s’en sort vivants.
Le garçon incline légèrement la tête.
La tension dans la pièce est presque physique. Elle coule comme un fil électrique sous la peau de chacun. Je me retiens contre le mur, tente d’inspirer profondément, mais j’ai l’impression que mes poumons refusent de s’ouvrir.
Samuel.
Je m’accroche à la promesse de Suwan. A son regard calme, à la façon dont il a posé sa main sur mon épaule plus tôt, comme pour me dire aie confiance. Mais la peur me ronge comme un animal affamé.
Ronan s’approche. Je ne l’ai même pas vu bouger. Il glisse ses doigts entre les miens, doucement, comme si le moindre geste brusque allait me briser. Sa main est chaude. La mienne tremble. Je baisse les yeux sur ses doigts chauds enroulés autour des miens. Je déglutis, maladroite, presque honteuse d’avoir besoin de ça. D’avoir besoin de lui.
Curtis continue d’expliquer les futurs possibles, les échecs, les rares issues où nous survivons tous. Suwan se lève et l’entraîne avec lui dans la pièce voisine, le visage fermé. Ronan serre un peu plus ma main, comme si c’était lui qui risquait de glisser.
Nao s’avance devant moi, le regard doux et déterminé.
- Suwan saura faire face, dit-il doucement. La Confrérie a ses ruses, mais il est bien plus malin qu’eux. Bien plus brillant.
Je secoue la tête, un rire nerveux coincé dans la gorge.
- Pas si brillant que ça, je lâche. Sinon, il aurait anticipé l’arrestation de Samuel.
Sinon il aurait su.
Sinon…
Je me tais, incapable d’aller plus loin.
Ronan réduit un peu plus la distance entre nous. Je sens son souffle chaud sur ma nuque. Sa main moite contre la mienne, vivante, tremblante.
- On va le sauver, Alexia, murmure-t-il. On va y arriver.
Je secoue la tête. Pas pour le contredire, mais parce que je crains que mon corps ne me lâche si je reste immobile.
- J’ai peur, dis-je simplement.
Ronan resserre sa prise, et cette fois, il m’attire contre lui. Il n’y a aucune possessivité dans ce geste. Ce n’est pas un héros qui protège la demoiselle paniquée. Non. Juste un garçon qui cache à peine qu’il tremble lui aussi.
- Moi aussi, avoue-t-il.
C’est étrange, de l’entendre dire ça. Ronan qui semble toujours au bord d’un sourire, d’une pirouette… Il baisse les yeux. Sa voix se fait plus grave.
- J’ai peur que tu te fasses tuer à essayer de le sauver. Et je…
Il s’interrompt, avale sa phrase.
- Et je sais que je ne pourrais rien faire pour t’en empêcher.
Ça me frappe en plein cœur. Cette fragilité. Cette vérité-là.
Je lève la tête. Nous sommes si proches que j’aperçois le reflet de mes propres yeux dans les siens, agrandis par l’inquiétude, presque brillants. Mes doigts viennent effleurer sa joue. Comme si c’était un geste que j’avais toujours fait alors que je n’y ai même pas pensé.
- Je ne veux pas mourir, je murmure.
- Moi non plus je ne veux pas, répond-il en riant faiblement.
Je serre sa main un peu plus fort. Nos épaules se touchent. Nos respirations se mélangent. Je sens la chaleur de son souffle sur ma joue, et mon ventre se contracte.
- Ronan…
Je n’ai aucune idée de ce que je m’apprête à dire. Peut-être rien. Peut-être tout.
Il baisse la tête, hésite une seconde. Puis ses lèvres trouvent les miennes. Un baiser minuscule. Fragile. Presque effrayé. Un souffle plus qu’un geste. Tout tremble. Mon cœur cogne trop fort. Mes mains sont glacées. Mes pensées explosent en mille morceau. C’est un baiser effrayé. Un baiser de survie. Comme si nous voulions prouver, juste une seconde avant que tout s’écroule, que nous existions toujours. Que nous pouvons encore sentir les choses.
Quand il s’écarte, nos fronts restent collés l’un à l’autre. Je respire comme si l’air manquait, avec cette grisante sensation que le sol pourrait basculer sous mes pieds. Nous restons ainsi une longue minute. Suspendus. Deux êtres minuscules face à un monde qui s’apprête à les briser.
Un hurlement strident fend l’air comme une lame.
Un choc brûlant traverse ma poitrine. Pendant une seconde, je ne comprends pas ce que j’entends. Puis, la réalité fond sans prévenir.
L’alarme.
Nao sursaute si violemment que sa chaise grince contre le parquet. Je me redresse trop vite, le souffle haché, comme si quelqu’un venait de me tirer brusquement de mon rêve. Le son se répercute dans les murs. Tourne. S’accroche. Déchire. Je sens la décharge électrique courir le long de mes bras, me glacer jusqu’aux os.
Ils savent.
Ils savent que nous sommes là.
Ils arrivent.
Je reste figée, les doigts crispés sur le drap du matelas, incapable de respirer correctement. Mon cœur cogne sous ma peau. Brutal, désordonné, comme s’il cherchait une sortie, une échappatoire. Ronan se tourne vers moi, pâle, déjà prêt à réagir. Mais le monde est trop bruyant, trop rapide.
Puis la porte de la chambre claque.
Suwan apparait. Il ne court pas. Ne panique pas. Il traverse simplement le cadre de la porte avec cette froideur presque inhumaine, comme si le chaos autour de nous n’existait qu’à moitié.
Curtis le suit, le visage fermé, tordu de concentration. Je vois à ses traits qu’il cherche encore des futurs possibles, qu’il tente d’en sauver un. Juste un seul, où tout ne s’écroule pas.
Suwan ne hausse pas la voix. Il n’en a pas besoin. Sa parole coupe l’air.
- Ronan, Nao, vous partez. Maintenant. Attendez-nous dans l’enceinte de l’Arène, cachés. Ne bougez sous aucun prétexte.
Calme. Tranchant. Irréel face au vacarme de l’alarme.
Ronan acquiesce d’un mouvement sec, mais avant de partir, sa main cherche la mienne. Ses doigts s’enroulent autour de mon poignet, le serrent comme si tout pouvait tenir dans ce contact. Je serre en retour. Trop fort. Et ce simple geste retient le monde qui s’effondre autour de moi.
Nao rassemble ses affaires à toute vitesse. Je vois ses mains trembler. Et l’ombre que Suwan tente d’effacer de son regard.
La peur.
Il étudie la pièce comme un général avant une bataille. Curtis murmure quelque chose à son oreille. Un avertissement. Une dernière vision. Fil ténu parmi des millions de possibles. Suwan pose une main lourde sur son épaule, comme pour le ramener dans le présent, puis se tourne vers moi.
- Alexia.
Il ne dit pas « n’aie pas peur ». Il ne dit jamais ça.
- Tu restes près de moi. Quoi qu’il arrive.
Je hoche la tête. Je ne suis pas prête. Pas du tout. Mais je ferais tout pour sauver Samuel. Même si mes jambes tremblent. Même si mon cœur me hurle de courir dans la direction opposée.
Ronan resserre ma main encore une fois, comme un dernier ancrage. Je sens son pouce glisser contre ma peau. Un geste tremblé, presque un adieu. Son regard s’accroche au mien. Il veut être fort. Mais la panique passe dans ses yeux comme une ombre.
- Tu vas y arriver, murmure-t-il la voix rauque, presque brisée. Fait juste attention… s’il te plait.
Sa main m’échappe et Ronan s’éloigne.
Je pourrais répondre quelque chose de brave, de courageux, mais la vérité s’enroule autour de ma gorge. J’ai peur qu’on me tue. J’ai peur qu’il me perde comme il a perdu son frère. J’ai peur de perdre Samuel. De perde mes amis. De tout perdre.
Alors je le rattrape, capture son visage entre mes mains, et je l’embrasse. De toute mes forces. Avec tout ce que je ressens. La peur, l’angoisse… mais surtout l’espoir. Sa main remonte contre ma joue avant qu’il ne se recule, trop vite, presque honteux d’avoir cédé devant Suwan. Mais dans son regard, je ne vois qu’une passion brûlante.
Quand il me lâche pour de bon, j’ai l’impression que tout en moi se déchire.
Suwan s’avance, pose la paume sur la poignée de la porte. Et quand il ouvre enfin, un souffle glacé envahit la pièce. Puis… le silence.
Un silence plombé. Irréel. Comme si même l’alarme venait de s’étouffer dans le couloir.
Devant nous, appuyé contre le mur du couloir, Eishen attend. Comme s’il avait toujours appartenu à ce décor.
Comme si notre chute était prévue. Attendue.
Inévitable.

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