Partie 38
Je crois que je n’ai jamais autant détesté le silence. Pas le silence calme, paisible, celui qui laisse entrer la lumière… mais ce silence-là. Coupant. Nerveux. Qui fige l’espace et le temps dans une bulle fragile.
Eishen reste planté dans l’embrasure de la porte, nonchalant, un peu penché comme si tout ceci ne le concernait qu’à moitié. Mais ses yeux, eux, sont tranchants, presque brûlants. Je comprends instinctivement que si l’un de nous bouge d’un millimètre, il pourrait nous réduire en poussière sans même hausser la voix.
Ronan se place devant moi, presque sans y penser, son bras effleurant le mien comme un rempart. Nao ne respire plus, et Suwan semble soudain redevenir cet être de tension comprimée, celui qui calcule à une vitesse qui me dépasse. Quant à Curtis, il observe Eishen avec un calme étrange. Comme s’il attendait son apparition depuis toujours, ou plutôt, comme s’il avait déjà tout vu se dérouler mille fois avant que nous arrivions ici.
Le silence nous enferme un instant, et je crois que tout va exploser d’un coup. La confrontation, l’arrestation, la fin brutale de nos illusions… mais il ne se passe rien de ce que j’imaginais. Eishen ne lève même pas la main. Il ne nous accuse pas. Ne dégaine aucune arme.
- Par-là, dit-il simplement, d’une voix égale, presque lasse, en désignant le couloir. Si vous voulez atteindre l’Arène sans vous faire repérer… c’est votre seule chance.
Un long frisson me traverse. Je crois d’abord avoir mal entendu, mais Suwan pivote vers Curtis, les yeux pleins d’un reproche acéré. Un « tu te moques de moi ? » muet mais furieux. L’Oracle baisse légèrement la tête, sans honte mais sans défense. Il accepte déjà la colère qui va s’abattre sur lui.
- Dans tous les futurs où j’en parlais, aucun d’entre nous ne survivait, murmure-t-il simplement.
Je sens Suwan se figer. Une tension infime passe entre eux. Un fil tendu, mais qui ne se casse pas.
Ronan, lui, n’attend pas que la situation dégénère. Il se jette en avant, agrippe Eishen par le col comme on saisirait un serpent, et le tire violemment dans la chambre. La porte claque sous l’impulsion de son pouvoir, faisant vibrer l’air et la structure du mur. Eishen se retrouve plaqué contre la paroi, les mains levées, le souffle légèrement coupé. Je sens la puissance de Ronan pulser contre ma peau, comme un courant électrique qui chercherait une prise. Je serre les poings, incapable de dire si je suis terrifiée ou soulagée qu’il ait pris les devants.
Eishen lève les mains un peu plus haut, dans un geste qui n’a rien d’un aveu, seulement la reconnaissance que l’affrontement n’aurait aucun sens.
- Je veux collaborer, dit-il difficilement. Avec Suwan. Si ça peut sauver Samuel.
Après un silence qui me parait interminable, Suwan incline la tête vers Ronan.
- Lâche-le.
Le garçon hésite, son pouvoir encore brûlant dans les murs. Mais il finit par relâcher la pression. Eishen ne s’effondre pas. Il reste droit. Calme. Presque trop calme. Suwan le fixe, le regard coupant, méfiant, blessé aussi. Une colère que je n’avais jamais vraiment vue dans ses yeux avant cet instant.
- Ce n’est pas la première fois que tu détruis la vie de Samuel.
La phrase s’étire dans l’air, lourde, grondante, et quelque chose en moi se fige. Comme si l’ensemble de ma cage thoracique venait de se rétracter d’un coup. Et quand je lève les yeux vers Eishen, je comprends. Pas par des mots, mais par cette ombre qui lui traverse le regard, brève et lourde, comme une fissure qui se rouvre malgré lui. Il baisse légèrement la tête. Un geste minuscule qui trahit plus qu’un aveu : la honte, un regret trop tardif, la conscience aigüe de ce qu’il a mis en marche sans en mesurer le prix.
Et soudain, tout s’aligne.
C’est lui. C’était lui.
Celui qui a parlé.
Celui qui, peut-être en croyant bien faire, a offert la famille de Samuel à la Confrérie sans comprendre qu’il signait leur disparition.
Eishen respire difficilement, tente maladroitement de reprendre constance.
- J’étais gamin, murmure-t-il. Je ne savais pas ce qu’ils allaient faire. Je…
Sa voix s’étouffe, étranglée entre la défense et le remords. Suwan ne lui laisse pas le temps d’aller plus loin.
- Et aujourd’hui, qu’est-ce qui est différent ? demande-t-il simplement, sans colère mais avec ce calme glacé qui fait plus mal que n’importe quel cri. Tu agis encore sans comprendre les conséquences. Tu veux collaborer ? Commence déjà par admettre que tu n’as pas changé.
Je reste figée, prise entre eux deux, et c’est comme si la pièce se rétrécissait autour de nous. Je sens le poids du passé de Samuel s’abattre sur mes épaules, un passé que je ne connaissais pas, qui m’arrive trop tard, trop violemment, et pourtant je ne parviens pas à en vouloir totalement à Eishen. Son regard me frappe plus fort que ses mots : une peur nue, presque enfantine, celle de répéter l’erreur qui l’a marqué autant qu’elle a détruit Samuel. Une peur qui, peut-être, n’est pas feinte.
Pour toute réponse, Eishen relève la manche, révélant une marque sombre, presque incrustée dans sa peau.
- Samuel a fait ça pour m’empêcher de révéler ce que je savais de toi, avoue-t-il à Suwan.
Je comprends d’un coup, ou je crois comprendre, le poids de cette trace. Ce qu’elle signifie. Un pacte. L’impossibilité de trahir… ou en tout cas de tout trahir. Et je sens, horrifiée, que cette marque pourrait bien être la preuve silencieuse que Samuel a déjà sacrifié une part de lui.
- Si tu veux une preuve de ma bonne foi, continue Eishen, je suis prêt à un refaire un. Tant que les vies de Samuel et d’Alexia sont en danger, ni toi ni moi ne lèveront la main contre l’autre.
Suwan ricane, mais le rire n’a rien d’amusé.
- Ces pactes ne valent rien. Ils se contournent.
- Pas par toi, rétorque le garçon. Et pas maintenant. De nous deux, c’est toi la plus grande menace.
Suwan se fige, comme si les mots étaient un coup porté droit à la poitrine. Pendant une fraction de seconde, je crois qu’il va refuser. Claquer la porte. Disparaître pour régler ça tout seul. Mais il me regarde, juste un instant. Et c’est suffisant. Je ne dis rien, mais je sais ce qu’il lit dans mes yeux : une confiance désespérée, totale, peut-être stupide, mais entière. Une confiance qui dit : si ça peut sauver Samuel, alors fait-le.
- Très bien, finit-il par dire en hochant gravement la tête.
Puis, comme si tout s’enchainait trop vite, il se tourne vers Ronan et Nao.
- Partez, maintenant. Vous saurez quand il sera temps d’agir.
Ronan se rapproche de la porte, mais Eishen secoue la tête.
- Mauvaise idée de les envoyer tous les deux. La Confrérie s’est préparée. Ils savent comment tu fonctionnes, Suwan. Ils s’attendent à ce que tu coupes le courant. Et ils ont renforcés les installations électriques. Dès que le système s’éteindra, tu n’auras que quelques minutes avant qu’une sécurité s’active pour bloquer toute téléportation. Ça te paralysera, et vous serez tous seuls et isolés par les gardes.
Il marque une pause, observe Suwan avec un sérieux qui n’a plus rien de son sarcasme habituel.
- Alors envoie-en un seul. Les deux, c’est les condamner.
Un silence tendu s’étire. Suwan serre les mâchoires.
- Très bien… Ronan part seul.
Ronan hoche la tête, déjà prêt à partir, déjà absorbé par la mission qui s’étire devant lui comme un gouffre sans fond, et quelque chose en moi se contracte violemment. Une crispation réflexe, presque animale, qui me coupe le souffle. Je n’avais pas anticipé que ce serait si brutal, si dangereux. Je m’accrochais à l’idée que Suwan avait un plan, qu’il voyait plus loin que la Confrérie. Mais voir Ronan s’éloigner pour se jeter au cœur de la cité, seul, exposé, sans aucune garantie de revenir vivant… mon corps perd toute sa chaleur rien que d’y penser. Comment peut-il rester aussi calme ? Comment peut-il accepter cet ordre avec une telle évidence, lui qui, quelques minutes plutôt, avait les doigts entrelacés aux miens comme si ma main était la seule chose tangible dans ce monde qui vacille ?
Il relève les yeux vers moi et tout le bruit de la chambre, les respirations retenues, les chuchotements de Curtis, la tension des muscles de Suwan… tout s’efface d’un seul coup. Il n’a besoin d’aucune parole. Je lis dans son regard la même inquiétude qui me vrille l’estomac. La même crainte sourde que tout cela nous soit arraché avant même d’avoir commencé. Et pourtant, derrière tout ça, je sens une détermination qui me coupe les jambes. Comme s’il me promettait de revenir. Comme s’il me promettait qu’il ne me laisserait pas, même face à la Confrérie, même face à ces murs de pierre qui enferment Samuel quelque part dans cette ville monstrueuse.
Je serre sa main avant qu’il n’ait le temps de la lâcher. Un geste minuscule mais désespéré, et mes doigts tremblent autour des siens. J’aimerais lui dire de ne pas y aller. J’aimerais lui dire que je ne supporterais pas de le perdre lui aussi, pas maintenant, pas alors que je suis déjà en train de me débattre contre l’idée de perdre Samuel. Mais les mots refusent d’exister, et je sais que, même si je les prononçais, il irait quand même. Il est fait de cette loyauté -là. De cette forme particulière de courage qui ressemble terriblement à de l’inconscience.
Alors je le regarde, longuement, pour imprimer chaque détail dans ma mémoire : la tension de sa mâchoire, la légère crispation au coin de sa bouche, cette ombre dans ses yeux qui montre qu’il a peur, lui aussi, mais qu’il choisit d’y aller malgré tout. Je sens mes lèvres trembler. Un souffle qui s’échappe sans que je m’en rende compte.
- Reviens, je murmure à peine. Reviens, s’il te plait.
Il hoche la tête gravement. Sa main glisse lentement hors de la mienne. Il inspire profondément, comme pour se donner du courage, puis disparait dans les couloirs.
- J’imagine que tu n’es pas venu les mains vides, siffle Suwan à l’adresse d’Eishen. Donne-moi ton maudit parchemin, qu’on en finisse.
Le garçon lui lance un regard noir, mais ne répond rien. Il se contente de sortir le papier de sa poche. Un vieux morceau abîmé, un peu délavé. Rien de grandiose. Et pourtant, Suwan hésite à le prendre en main. Je le vois encore mesurer le pour et le contre, ses doigts à quelques centimètres seulement du parchemin.
- On n’a plus le temps de réfléchir, j’assène sèchement, récoltant au passage deux coup d’œil contrariés.
Mon corps entier n’est plus qu’une boule de tension. Mais je la contiens, la comprime. Attend le bon moment pour la laisser exploser. Eishen pousse un soupir. Il dégaine une lame courbe d’un geste trop vif, et nous reculons instinctivement d’un pas. Tant que le pacte n’est pas signé, nous ne sommes pas à l’abri d’une tuerie. Il offre un nouveau regard furieux à Suwan avant de s’entamer la paume.
Le parchemin semble absorber la moindre goutte du sang qui ruisselle, et répond à cette offrande en dégageant une douce lueur bleutée. Suwan grimace, et je sens la tension monter en lui. Une noirceur vieille, profonde, celle qu’il garde habituellement derrière ses sourires trop doux. Mais même lui finit par céder. Il arrache la lame de la main d’Eishen et joint son sang au papier. Quand il tend enfin sa main et attrape celle du garçon, je crois sentir une pulsation. Un frémissement presque inaudible mais que je ressens dans la pièce entière, comme une onde qui fait vibrer les ombres. Le pacte s’enclenche. Invisible, mais lourd, ancien, comme un lien qui s’enfonce dans la chair plus que sur la peau. La lumière enfle, gonfle, s’intensifie autour d’eux.
Le battement s’arrête.
La lumière meurt lentement.
Et quand les deux se séparent, j’aperçois une trace fine et rougeoyante strier leurs deux mains.

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