Partie 39

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Il y a une étrange clarté dans l’air. Comme si la lumière elle-même hésitait à rester, prête à filer au moindre faux pas. Tout ce qui s’est enchaîné depuis le pacte me tourne encore autour. Mes pensées n’arrivent plus en ligne droite. Elles contournent, effleurent, s’attardent là où elles ne devraient pas. Samuel s’y trouve toujours, malgré la douleur sourde que laisse son nom dans ma poitrine. Malgré les fissures que ses mensonges ont ouvertes.

Je devrais être en colère. Ou dégoutée. Mais je ne suis rien de tout ça. J’ai simplement cette certitude étrange, calme, presque tendre, que je n’effacerai rien de ce que nous avons traversé. Même si certaines choses n’étaient que des illusions. Même si l’attachement que j’ai senti se resserrer autour de moi venait d’autre chose que de lui… cela reste vrai. Authentique dans mon corps, dans mes veines. Et c’est ça qui compte, maintenant que le monde menace de céder sous nos pieds.

Suwan a fissuré l’horizon autour de moi. Il a ouvert des portes que je ne soupçonnais même pas d’exister. Celles de mon propre passé, de l’incendie, et cette part de moi que tout le monde a tenté d’étouffer sous une couche de mensonge.

Je ne regrette rien. Même si la vérité sur Samuel, sur ce qu’il a fait pour me tenir loin de ce monde, me brûle comme un écho de trop. Mon cœur se serre à ce constat, une sorte de plainte douce-amère qui ne me quitte pas. Mais pas de remords. J’ai trouvé, dans ce monde, parmi eux, une sorte de chemin. Peut-être même une place.

Je me surprends parfois à chercher des réponses que je sais encore hors de portée. Antoine, pour commencer. Son visage dans les flammes. Son apparition incongrue aux côtés de Suwan, ce soir-là. Le rôle qu’il a joué. Ce qui l’a mené jusqu’à nous. Les raisons pour lesquelles ma mère a voulu museler tout ce que je suis. Mais une part de moi comprends qu’il est trop tôt pour soulever ces pierres-là. Que, si je tente de tout comprendre maintenant, je deviendrai folle.

Le pacte est scellé. L’odeur ferreuse du sang, la tension nerveuse dans la pièce, la façon dont Suwan et Eishen se sont figés au moment précis où leurs mains se sont effleurées, tout flotte encore dans l’air comme un parfum qui fait tourner la tête. Suwan ne parle pas, mais je reconnais cette détermination dans sa posture. La même que celle qu’il avait quand il m’a tiré loin de ma mère sans un regard en arrière. Il a décidé que l’heure était venue.

Eishen garde la tête légèrement baissée. Les épaules crispées. Et je vois dans ses traits quelque chose que je n’avais jamais pensé lire chez lui : une fatigue ancienne, lourde, presque douloureuse. Comme si les dernières heures l’avaient ramené à un endroit qu’il pensait avoir laissé derrière lui.

Il ne dit rien d’abord. Pas un mot. Mais son regard glisse sur moi, prudent, presque fuyant, et je comprends qu’il attend que quelqu’un rompe le silence pour lui. Alors qu’il s’apprête à partir rejoindre le Conseil pour ne pas éveiller les soupçons, il se tourne complètement vers moi. Une ombre passe dans ses yeux.

Il inspire, comme s’il devait forcer chaque mot hors de sa gorge.

  • J’aurais voulu… faire mieux, murmure-t-il, et sa voix tremble juste assez pour trahir le reste. J’étais jeune, et… je ne savais pas ce que ça coûterait. Pour lui.

Ses doigts se referment sur mon bras, et je remarque sous les traces du pacte avec Suwan une marque encore plus tenue, plus ancienne. Celui qu’il a passé avec Samuel.

  • Je croyais que je faisais ce qu’on exigeait de moi. Que c’était juste une information parmi d’autres.

Il lève enfin les yeux, et je comprends à quel point il est brisé. Il y a dans son regard quelque chose de fêlé, quelque chose qu’il a probablement mis des années à recouvrir d’un rôle, d’un masque, d’un devoir appris trop tôt.

Suwan l’observe comme on regarde une plaie qui ne guérit pas.

  • Aujourd’hui, c’est pareil, souffle-t-il sans hausser la voix.

Et ces mots-là, malgré leur calme, frappent Eishen en plein cœur. Je le vois se tendre, avaler difficilement sa salive. Mais il ne proteste pas, parce qu’il sait que c’est vrai. Parce qu’il ne peut plus mentir, même à lui-même. Parce qu’il sait mieux que nous encore que ses choix ont déjà coûté trop cher.

Un frémissement glacé me traverse la poitrine en le regardant. Une peur confuse et acérée, parce que je comprends que rien, absolument rien dans tout ça n’a jamais été simple. Ni pour Samuel. Ni pour Suwan. Ni même pour ce garçon qui oscille entre deux mondes, deux loyautés depuis trop longtemps.

Avant de sortir, il tourne une dernière fois la tête vers moi.

  • Fait attention.

Deux mots seulement, mais je les entends comme une fissure dans sa voix, comme la seule promesse qu’il est encore capable de tenir.

Puis, il disparait dans le couloir, avalé par la lumière froide de la cité.

Suwan donne ses consignes à Nao mais je n’écoute qu’à moitié. Il sait désormais que dès que le courant sera coupé, la sécurité enclenchera un générateur de secours et un anti-téléportation. Il faut à tout prix que Nao trouve le dispositif, le désactive, et neutralise les gardes avant même que la Confrérie ne comprenne ce qui lui tombe dessus. Sinon nous ne sortirons jamais de Bétalène. Pas vivant, en tout cas.

Curtis s’approche timidement de moi, sans un bruit. Comme s’il craignait de troubler le calme autour de nous.

  • Il y a des futurs où Samuel ne revient pas, me prévient-il dans un souffle, et ses yeux clairs vibrent légèrement, parcourus de reflets que je n’arrive jamais à déchiffrer entièrement. Mais… il y a aussi des chemins où c’est toi qui ne survit pas assez longtemps pour le rejoindre.

Un frisson me parcourt, profond, glacé, qui me laisse les doigts engourdis. Curtis incline un peu la tête, comme s’il voyait défiler des images au-dessus de mon épaule.

  • Il y en a où vous réussissez aussi. Pas beaucoup, mais ils existent. Ils sont… étroits. Sensibles. Comme une corde trop fine, prête à céder sous votre poids si vous faites le moindre faux pas.

Un souffle m’échappe, plus tremblant que je ne l’aurais voulu. Mais au lieu de me briser, quelque chose en moi se fixe, se durcit doucement.

  • Alors on marchera dessus très lentement, je réponds dans un murmure que je n’assume qu’à moitié. Très lentement, mais jusqu’au bout.

Curtis hoche la tête, et un faible sourire, honnête, fragile, traverse son visage.

  • Attendez-moi ici, ordonne Suwan alors que Nao vient de partir. Je vais chercher Evelyne.

Et avant même que je puisse sentir l’angoisse remonter d’un cran dans ma gorge, il disparait dans un portail qui se referme avec une douceur trompeuse. Comme une vague qui efface une emprunte dans le sable.

Le silence retombe, encore. Mais il n’a plus rien d’hésitant.

C’est un silence qui attend l’explosion.

Un silence qui sait déjà ce qu’il va coûter.

Un silence qui ressemble presque à un battement de cœur trop fort, trop lourd.

Et au milieu de ce vide, au milieu de cette tension qui nous étreint, la même certitude brûle au creux de ma poitrine. Je ne laisserai pas Samuel disparaitre.

Pas maintenant. Pas après tout ça. Pas après l’incendie, la vérité étouffée, les mensonges de ma mère, les illusions qu’on m’a fait avaler, les souvenirs qu’on m’a volé pour me rendre plus docile. Pas après avoir compris que tout cela ne formait qu’une seule ligne, un seul motif, un seul piège immense dans lequel j’ai grandi sans le savoir.

Je ne regrette rien.

Pas même ce qu’il m’a fait croire.

Parce que c’est grâce à lui que tout a commencé à se fissurer. Grâce à lui que les murs ont fini par craquer. Et maintenant, grâce à Suwan, je touche enfin à la vérité.

Et je ne reculerai plus.

Jamais.

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