Partie 40 - Samuel
On me traine jusque dans l’Arène comme un chien galeux. Je pourrais marcher, bordel, mais non. Ils veulent le spectacle complet : les chaînes, les gardes cagoulés, les tasers qui cliquettent comme s’ils n’attendaient qu’un prétexte pour me rôtir. Plus ils surjouent la menace, plus j’ai envie de me marrer.
Le premier choc, c’est la lumière.
Blanche. Crue. Impitoyable.
Et puis le silence.
L’Arène… merde. On m’en avait parlé, mais la voir en vrai, c’est autre chose. C’est un trou béant tailler pour humilier les gens avant même qu’on leur ouvre la gorge. Le sol n’est ni sable ni terre : un truc tassé par des générations de pas, de chutes, de sang séché. Ça pue le métal, la poussière, et un vieux reste de trouille qui ne part jamais.
C’est là qu’Alexandre Perret est mort. Mon père. Dans leur putain de duel de passation. Une exécution, point barre.
Les murs encerclent l’Arène comme une gueule de pierre prête à se refermer. D’immenses parois, hautes de plusieurs mètres, rongées par les inscriptions anciennes que plus personne ne lit. Les symboles gravés sont devenus des cicatrices. Des stries fendues par le temps, par les combats, par les morts qui ont défilé ici depuis des siècles. Par endroits, le mur garde encore la trace sombre d’un impact de pouvoir, un creux où quelqu’un a été pulvérisé, ou juste un éclat de sang que personne n’a vraiment réussi à effacer. Tout ici raconte la même histoire : ce n'est pas moi le premier qu’ils jettent là-dedans, et je ne serais pas le dernier.
Il y a un écho étrange. Pas vraiment sonore. Plutôt un truc dans les os, dans la poitrine. Comme si chaque respiration ramenait avec elle celles des condamnés avant moi. On dit que les gens, ici, se sentent seuls même quand l’Arène est pleine. Je comprends pourquoi. Tout est construit pour que tu te sentes minuscule. Une fourmi qui attend que la botte décide de l’écraser ou non.
Et juste au-dessus, incrustées dans le mur en face de moi, les loges. De grandes alcôves surélevées, presque royales, taillées dans la pierre brute. Chaque conseiller y siège dans une lumière tamisée, comme des vautours sur des perchoirs, prêts à se partager le cadavre avant même qu’il ne soit tombé.
Je baisse les yeux vers le sol, juste devant mes pieds. Peut-être qu’une trace de lui est encore là, quelque part. Un grain de poussière. Un éclat de sang. Un souffle.
Je n’en trouve aucun.
Bien sûr que non.
Le temps bouffe tout… sauf la rancœur.
Les gardes me lâchent. Les chaines tombent. Le métal claque contre le sol. Une sensation étrange, comme être nu devant une foule invisible. Les conseillers restent immobiles, silhouettes sombres dans leurs loges. Et puis mes yeux tombent sur elle. Sophie. Raide, tirée à quatre épingles, froidement installée comme un putain de glaçon sculpté. Elle ne cille pas. Mais je sens son pouvoir se tendre vers moi, comme une piqûre glacée dans ma nuque.
Tu aurais dû te tenir à l’écart de tout cela, Samuel.
Sa voix glisse dans ma tête sans demander la permission. Sans émotion. Une intrusion froide. Mes dents grincent. J’ai envie de hurler, de lui projeter toutes les horreurs que j’ai vécues à cause de « tout cela » comme elle dit, mais je ravale.
Rien à foutre de vos regrets diplomatiques.
Elle coupe immédiatement. Évidemment.
Le juge, assis en contrebas des loges, se lève. Un type sec, tellement neutre qu’on dirait qu’on l’a moulé pour appartenir au décor. Il n’a pas besoin de crier, l’Arène amplifie tout. Le moindre raclement, le moindre souffle. C’est un lieu construit pour qu’on entende les suppliques et les condamnations aussi clairement que les coups de fouet.
- Samuel Perret, vous avez trahi la Confrérie…
Blablabla.
Trahi, conspiré, aidé l’homme le plus recherché… enlevé une humaine… Je connais déjà la chanson. Ils adorent leurs mots bien polis.
- Le Conseil vous accorde vos dernières paroles.
Je ris. Un éclat sec, moche, qui rebondit sur les murs.
- Ouais. Mes dernières paroles… très bien. Installez-vous confortablement.
Ma voix claque dans l’Arène. Je me redresse difficilement et fixe chaque conseiller, un par un. Je veux qu’ils voient mes yeux. Qu’ils voient que je ne vais pas supplier comme ils aiment tant.
- Vous voulez me juger pour trahison ? Pour avoir suivi Suwan ? Pour ne pas avoir courbé l’échine ? On va mettre les choses au clair : vous êtes tous des putains d’hypocrites. Des traitres. Depuis longtemps.
Des murmures roulent sur les gradins.
- Mon père, Alexandre, est mort ici. Devant vous. Dans ce même sable. Et vous saviez tous que ce duel était truqué. Vous l’avez regardé crever sans rien dire. Vous étiez déjà des traitres ce jour-là.
Un frisson passe dans les loges. Le Conseil n’aime pas qu’on remue un cadavre sous le tapis.
- Ma mère ? Traquée par vos assassins. Elle a crevé seule parce que vous aviez décidé que notre famille devait disparaitre. Et qui m’a élevé ? La Confrérie ? Mon cul. C’est Suwan qui l’a fait. Pas vous.
Je gueule presque les derniers mots. J’ai du mal à respirer mais j’en ai rien à foutre. Je vois leurs regards se dérober. Tant mieux.
- Vous parlez d’ordre, de tradition, de protection. Mais ce que vous protégez, c’est votre pouvoir, pas le peuple Bêta. Ce que vous défendez, c’est votre confort. Vos privilèges. Votre petit trône en pierre. Vous gouvernez par la peur, mais faut être sûr de bien tenir les rênes à deux mains. Parce que le jour où le peuple aura les couilles d’ouvrir les yeux… ce jour-là vous n’aurez plus rien pour arrêter la révolte.
Plusieurs conseillers se redressent, outrés. D’autres me regardent en coin, déjà inquiets. Je joue ma dernière carte.
- Et puisque vous adorez les secrets… demandez donc à Sophie pourquoi elle vous a caché qu’elle avait une fille.
Le chaos est instantané. Toute la salle explose en chuchotements, exclamations, incompréhension.
- Impossible.
- Il délire !
- Une enfant ? Depuis quand ?
Sophie ne bouge pas d'un cil. Elle attend que ça monte, que l’indignation éclate comme une volée d’oiseaux paniqués… et lève légèrement la main.
Tout se tait.
Tout.
Comme si elle avait éteint le son du monde.
- Nous règlerons cela après le jugement, dit-elle simplement.
Froid. Net. Autoritaire.
J’en ai presque la nausée.
- Vous voyez ? C’est ça, votre Conseil. Des secrets, des manipulations, de la peur. Suwan n’a pas enlevé la fille de Sophie, il l’a sortie de votre putain d’emprise. Et vous voulez me tuer, moi ? Pour avoir ouvert ma gueule ? Pour avoir refusé de devenir votre clébard ?
Je me rapproche du centre de l’Arène. Ma voix porte encore plus fort.
- Appelez ça trahison si ça vous aide à dormir la nuit. Mais les vrais traitres, c’est vous. Vous l’êtes depuis longtemps.
Je termine la gorge sèche, les mains jointes dans le dos pour qu’ils ne voient pas à quel point elles tremblent. Pas de peur. De rage. De tout ce qui bout depuis trop longtemps.
Le silence qui suit est poisseux. Pas un vrai silence, un truc qui pèse, qui racle la peau, comme si l’Arène elle-même se retenait de respirer. J’entends presque les murs craquer sous les siècles de mensonges qu’ils ont avalés.
Je sens que ça bouge dans les loges. Les regards chutent sur moi comme des pierres. Sophie s’est figée, la mâchoire serrée. Les autres conseillers oscillent entre l’indignation, la panique et cette foutue arrogance qu’ils trainent toujours avec eux. Même quand le sol se dérobe à leur pieds.
Je redresse la tête et j’attends. Qu’ils décident de la façon dont ils vont m’abattre. Quelle douce ironie, de mourir ici, au même endroit que mon père, dans la même mascarade.
Un souffle travers l’Arène. Ou alors c’est juste moi qui perds un peu de chaleur.
Je balaye les loges des yeux, juste pour voir qui sera le dernier visage que j’emporterai avec moi. Eishen est là, immobile, presque invisible dans l’ombre de son père. Ses yeux s’accrochent au miens. Pas un sourire, ni une grimace. Juste… un signe de tête.
Un truc minuscule. Presque respectueux. Ou peut-être fataliste. Peut-être qu’il reconnait juste que tout ça est allé trop loin. Je ne sais pas. Je n’ai même pas le temps de décider ce que ça me fait.
Le monde claque. Littéralement.
Un éclair sec, un bruit métallique brutal, et l’Arène entière plonge dans le noir.

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