Partie 41

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Le monde se replie sur lui-même dans un claquement sec, comme si quelqu’un avait froissé la réalité entre ses doigts. L’air se déchire.

Et soudain, nous y sommes.

Suwan nous projette dans l’Arène comme on jette des corps dans un champ de bataille. L’air est brûlant, saturé de poussière, d’ozone et de peur ancienne. Le sol me heurte presque les genoux quand j’atterris derrière le cercle qu’ils forment instinctivement autour de Samuel. Je reconnais aussitôt l’odeur. Quelque chose de métallique, de sec. Comme si la pierre avait appris à saigner.

Je reste en retrait, dissimulées derrière leurs silhouettes tendues, le cœur battant trop fort.

Samuel est là.

A genoux. Amaigri. Le visage marqué, mais le dos toujours droit. Trop droit pour quelqu’un qu’on a brisé. Il tient debout par la seule force de la volonté, comme si s’effondrer serait déjà une forme de capitulation. Cette vision me broie la poitrine. Je le trouve beau, dans cette façon tragique d’exister malgré tout. J’ai envie de courir vers lui, de m’agenouiller aussi, de poser mes mains sur ses épaules pour lui dire que je suis là, que je ne l’ai pas abandonné. Mais je me force à rester cachée. Ordre de Suwan.

Autour de nous, l’Arène gronde.

Des silhouettes tombent des gradins, des portails s’ouvrent, et comme prévu, le générateur secondaire s’enclenche. Des dizaines de Bêtas envahissent le cercle, surgissant de tous les côtés. Des loges, des tunnels, des passerelles. Le bruit est assourdissant. Cris. Ordres. Déflagration de pouvoir. L’air se déchire sous des ondes d’énergie.

La bataille explose.

Des éclairs fendent le ciel artificiel.

Un des soldats projette des lames d’air, un autre fait jaillir des pics tranchants du sol. Evelyne fend la foule, véritable tempête enflammée. Ses immenses ailes se déploient, lumière incandescente dans l’obscurité de l’Arène. Des plumes translucides bordées de braises, comme si le soleil lui-même était accroché à ses omoplates. Chaque battement soulève un tourbillon brûlant qui projette poussière et ennemi au loin.

Elle s’élève d’un bond, portée par ses ailes ardentes, et plonge en piqué. Sa main s’ouvre, le feu jaillit. Un arc brûlant fend l’air et s’écrase sur un Bêta, l’enveloppant d’une chaleur si intense que même à distance, je sens la morsure sur ma peau. Il tombe à genou, hurle, ses pouvoirs étouffés par l’incendie intérieur qu’elle lui impose.

Evelyne tournoie, esquive une attaque électrique en plein vol, replie ses plumes enflammées pour se laisser chuter brutalement. L’impact au sol provoque une onde de chaleur circulaire. Plusieurs adversaires sont projetés en arrière, leurs vêtements noircis, leurs armes fondues. Elle se relève lentement. Ses yeux brillent d’un éclat presque doré. On dirait une déesse ancienne sortie d’un mythe oublié.

Une Céleste qui a choisi l’incendie.

Un Phoenix qui a appris à voler.

Ronan est partout et nulle part à la fois.

Je le perçois plus que je ne le vois. Un déplacement d’air, un frisson soudain sur ma peau, comme si la réalité se froissait autour de lui. Puis, l’espace se tord. Un garde est projeté en arrière sans qu’aucune main le touche. Il traverse l’Arène avant de s’écraser sur une paroi dans un bruit sourd. Ronan ne s’est même pas rendu visible. Il combat depuis l’ombre, depuis le vide.

Des armes s’arrachent soudain aux mains de leurs propriétaires. Elles flottent.

Une seconde d’incompréhension.

Puis elles se retournent contre eux.

Ronan les manipule comme des jouets, les envoie tournoyer dans l’air, les plaque au sol, les fait tomber à genoux sous une pression invisible qui leur écrase la poitrine. Certains suffoquent, agrippent leurs gorges sans comprendre ce qui les broie de l’intérieur. Il apparaît brièvement, juste assez longtemps pour qu’on voie son regard, concentré, presque froid, avant de redevenir néant. Une silhouette floue, un mirage, puis plus rien.

Un Bêta tente de l’atteindre à l’aveugle, frappe dans le vide. Erreur. Ronan referme l’espace autour de lui. Je le sens presque physiquement : l’air se densifie, se durcit, jusqu’à ce que le garçon soit écrasé contre le sol, incapable de bouger, comme si la gravité avait décidé de s’acharner uniquement sur lui.

Suwan, lui, est privé de son miracle.

Pas de portail.

Pas d’évasion.

Pas de raccourci.

Il se bat comme un animal aculé, précis, brutal, sans un mouvement de trop. Chaque coup est pensé pour neutraliser, pas pour impressionner. Il évite, roule au sol, se relève d’un bond, attrape un bras, le tord jusqu’à ce que l’os cède dans un craquement sec.

Il ne cherche pas à faire joli. Juste à survivre.

Un soldat tente de le frapper par derrière. Suwan pivote, saisit la nuque de l’homme et l’écrase contre son genou. Le choc résonne jusque dans mes dents. Il le laisse tomber sans même le regarder, déjà concentré sur le suivant.

Je le vois haleter, transpirer, saigner légèrement à la tempe. Il est vulnérable. Et pourtant… terrifiant. Parce qu’il connait chaque angle mort, chaque faiblesse. Il anticipe. Lit dans les mouvements avant même qu’ils ne se produisent.

Un Bêta électrique tente de le foudroyer. Suwan se jette au sol au dernier moment, roule, attrape une barre de métal abandonnée et la lance avec une force rageuse. L’homme tombe, assommé.

Pas de pouvoir. Mais une volonté qui compense tout.

Il se relève, poitrine qui se soulève brutalement, regard brûlant. Suwan n’a jamais eu besoin de magie pour être dangereux. Seulement de raisons.

C’est sublime.

Horrible.

Une danse mortelle parfaitement orchestrée.

Je suis fascinée et horrifiée à la fois. Chaque pouvoir déployé est un miracle monstrueux. Je sens la chaleur des explosions me lécher la peau, la vibration du sol remonter dans mes os. Tout est trop intense, trop vaste pour moi.

Ronan surgit soudain à côté de Samuel, et pose une main sur son épaule.

  • T’inquiète… murmure-t-il. On est là.

Puis son pouvoir se déploie.

Un voile.

Un glissement dans l’air.

Samuel et moi disparaissons aux yeux du monde. Le chaos continue autour de nous, mais il devient lointain, étouffé. Comme si on nous avait enfermés sous une cloche de verre.

Je respire enfin.

Samuel se retourne vers moi. Ses yeux s’écarquillent quand il me voit.

  • Alexia… qu’est-ce que tu fais là ?! T’es complètement folle ?

Sa voix tremble. Pas de colère. De peur. Pour moi.

Je m’approche. Mes doigts se referment autour des siens.

  • Je ne pouvais pas te laisser. Je ne pouvais pas rester planquée pendant qu’ils te détruisaient.

Il baisse la tête. Et soudain… il craque. Ses épaules se mettent à trembler. Des sanglots silencieux le traversent.

  • J’suis désolé… j’aurais jamais dû t’entrainer dans tout ce bordel … gémit-il. Tout ça, c’est ma faute ! Tu méritais mieux…

Je serre ses mains plus fort.

  • Non, je le coupe, la voix ferme. Arrête. Tu n’as rien décidé pour moi. J’ai choisi.

Je déglutis.

  • Grâce à toi, j’ai compris des choses. Sur moi. Sur l’incendie.

Il me regarde, perdu, sanglote en silence. Je le serre contre moi.

  • Tu m’as aidée à comprendre qui j’étais vraiment.

Un cri déchire l’air.

Ronan s’effondre à quelques mètres de nous. Un Bêta vient de le frapper violemment à l’épaule. Du sang jaillit. Son pouvoir vacille, et l’invisibilité se fissure.

Le monde nous voit de nouveau.

Curtis pose doucement sa main sur mon épaule. Il n’est pas au meilleur de sa forme. Mais il survit.

  • Alexia…

La voix de Curtis tremble à peine, mais je sens qu’il retient quelque chose de lourd. De dangereux.

  • Ta mère est là, annonce-t-il gravement.

Mon estomac se noue. Un froid glacial me traverse la poitrine. je refuse presque de relever la tête. D’une certaine manière, si je ne regarde pas… ça ne peut pas être vrai. Comme si c’était une de ces illusions cruelles que l’Arène aime distiller.

Mais je regarde.

Et le monde se fissure.

Elle est là. Dans l’Arène. En plein combat contre Suwan.

Je reste figée, incapable de respirer normalement. Mes poumons semblent trop petits pour l’air brûlant qui m’entoure. Tout devient flou, sauf elle. Je ne vois plus que ses mouvements, son corps tendu comme un arc prêt à rompre, sa silhouette découpée dans la poussière et la lumière crue.

Elle n’utilise aucun pouvoir.

Juste son corps. Sa rage.

Son visage est méconnaissable. Le masque lisse, poli, diplomate, celui qu’elle portait chaque jour à la maison, est tombé. Il n’y a plus de sourire maitrisé, plus de regards condescendants dissimulés derrière une fausse douceur. Là, dans l’Arène, elle se laisse aller à quelque chose de brut, de viscéral.

Ses dents sont serrées. Ses yeux brûlent.

Une colère pure, incandescente. Et pourtant… tout reste précis. Calculé. Chaque coup qu’elle porte est mesuré, efficace. Elle vise juste. Toujours. La gorge, les côtes, les articulations. Elle connaît le corps humain comme on connait une carte stratégique. Elle frappe pour faire mal, pour affaiblir, pour dominer.

Suwan recule sous un enchaînement violent. Elle ne lui laisse aucun répit.

Elle attaque, encore et encore, comme si elle voulait le faire plier à mains nues. Comme si toute sa frustration, toute sa peur, toute sa haine se concentraient dans chacun de ses gestes. Elle feinte, glisse sur le côté, revient plus vite, le frappe au flanc. Je vois Suwan encaisser, reculer, grogner sous l’impact.

Ils se heurtent comme deux tempêtes.

Mais ce qui me brise le plus… c’est de reconnaitre ses gestes. Cette manière de se tenir droite, d’anticiper, de ne jamais attaquer sans avoir prévu la riposte. C’est elle. La femme qui m’a élevée.

La femme qui m’a étouffée.

Je la vois repousser Suwan violemment, le projeter au sol. Elle ne se précipite pas. Elle avance lentement, sûre d’elle, comme un prédateur certain d’avoir sa proie. Son regard ne tremble pas. Elle ne doute pas. N’hésite pas. Contrairement à Suwan, elle ne se pas pour survivre. Mais pour gagner. Écraser.

Et quelque chose se brise définitivement en moi.

Parce que ce n’est pas seulement Suwan qu’elle frappe.

C’est tout ce qu’il représente.

Tout ce qu’il m’a offert.

Tout ce qu’elle m’a toujours refusé.

Je sens mes doigts trembler. Mes muscles se tendent. Je n’ai jamais vu ma mère comme ça. Jamais. Et je me demande, avec une terreur sourde, combien de fois elle a dû réprimer cette violence. Combien de fois elle a serré les poings devant moi, sans jamais les lever. Combien de fois elle a choisi le contrôle plutôt que l’explosion.

Jusqu’à maintenant.

Parce qu’ici, dans l’Arène, il n’y a plus de façade à maintenir. Plus de réputation à sauver. Plus de fille à protéger.

Il n’y a plus qu’elle, et sa colère.

Un mouvement dans les loges attire mon attention. Eishen.

Depuis le début, il est resté en retrait, fondu dans l’ombre de son père. Visage fermé, spectateur forcé d’un chaos qu’il a contribué à déclencher. Je l’ai vu parfois se crisper, détourner les yeux quand un corps tombait, quand un cri traversait l’Arène. Mais il n’avait pas bougé. Pas un pas. Pas un geste. Comme s’il s’était cloué lui-même à cette place, prisonnier d’un rôle qu’il n’avait pas choisi, mais qu’il continuait pourtant d’endosser.

Mais maintenant, quelque chose se rompt.

Je le vois poser une main contre la pierre froide de la loge, inspirer profondément. Sa poitrine se soulève, s’abaisse. Une fois. Deux fois. Comme s’il se préparait à plonger dans l’eau glacée. Son regard balaie l’Arène, s’arrête sur Suwan affaibli, sur Samuel à terre, sur Ronan blessé. Sur moi.

Nos yeux se croisent.

Il ne peut pas me voir distinctement, pas vraiment, mais je sens que c’est moi qu’il regarde. Ou peut-être ce que je représente. La conséquence de toutes leurs décisions. Le point de rupture.

Je lis la honte sur son visage. Une honte lourde, ancienne, qui semble lui peser sur les épaules comme un manteau trop épais. Comme s’il portait, à lui seul, le poids de toutes les erreurs qu’il n’a jamais osé réparer.

Son père se lève derrière lui. Visage fermé. Dur. Une autorité muette. Un ordre sans mots : Reste. Obéis. Eishen recule vers l’ouverture de la loge. Son père fait un pas vers lui, mais le garçon secoue légèrement la tête. Un refus minuscule, presque respectueux.

Il se retourne, et saute. Ses ailes d’acier se déploient brutalement. Il plane à peine, juste assez pour ralentir sa chute avant de retomber lourdement sur le sol de l’Arène. L’impact soulève un nuage de poussière. Des Bêtas autour de lui reculent, surpris, aveuglés par les grains de sables.

Eishen se redresse. Il n’a plus rien du garçon distant, ambigu, coincé entre deux camp. Il ne regarde pas les conseiller. Ni son père. C’est moi qu’il fixe, encore une fois. Et sans un mot, il se met en mouvement. Il fonce dans la mêlée. Ses ailes battent violemment, projetant des rafales qui obligent les soldats à reculer. En quelques battements, il est devant nous. Il déploie son aile droite devant Samuel. Une attaque électrique se fracasse contre le bouclier de fortune et se dissout dans un sifflement furieux.

Eishen a fait son choix. Visible. Irréversible.

Et à cet instant, je comprends qu’il n’est plus le fils docile du Conseil, qu’il n’est plus l’allié flou. Qu’il vient de se condamner. Parce qu’ici, il n’y a pas de demi-mesure. Tu choisis un camp, ou c’est le monde qui choisit pour toi.

Eishen vient de tout perdre. Son camp. Son nom. Peut-être même sa famille. Mais il a choisi. Pour la première fois de sa vie.

Et moi aussi.

Je revois les regards fuyants. Les nuits trop calmes. Les pilules alignées sur la table comme une promesse de silence. Les « c’est pour ton bien », les « tu es fatiguée », « tu imagines des choses ».

Ma mère.

Ses mensonges. Ses silences. Cette façon de m’endormir le cerveau à coups de cachets, de m’éteindre sans jamais me demander mon avis.

La colère me traverse comme une décharge. Une brûlure lente et insidieuse, qui grimpe sous ma peau, s’enroule autour de mes nerfs, s’infiltre dans mes veines comme un incendie à retardement. J’ai l’impression que mon corps devient trop étroit pour contenir tout ce que je retiens depuis des années. La déception. La trahison. L’humiliation d’avoir été tenue à l’écart de ma propre vie.

Je serre les dents.

Assez.

Je me redresse, le souffle court, les jambes encore tremblantes. Le chaos autour de moi continue, mais il devient flou, lointain, comme si tout mon monde se réduisait à un point précis, là-bas, au centre de l’Arène.

  • Protège-les, je souffle à l’adresse d’Eishen. Samuel, Curtis. Ne les lâche pas.

Il me regarde, surpris, mais hoche aussitôt la tête. Je lâche sa manche.

Et je m’avance. Chaque pas me coûte. J’ai l’impression de marcher à contre-courant de tout ce que j’ai appris, de tout ce qu’on m’a répété. Reste tranquille. Ne fais pas de vagues. Ne pose pas de questions.

Je marche pourtant.

La colère me précède comme une aura brûlante. Elle pulse dans ma poitrine, cogne contre mes côtes, cherche une sortie. Mes mains tremblent d’une énergie sauvage que je ne reconnais pas encore.

Je repense à toutes ces fois où j’ai voulu lui parler. Aux mots que je ravale depuis l’enfance. Aux regards qu’elle fuyait. A ce ton faussement tendre quand elle me disait que j’étais fragile.

Fragile.

Un verrou saute dans mon esprit. Comme si une porte invisible venait de s’ouvrir. La chaleur monte, me parcourt, me brûle presque de l’intérieur. Mais ce n’est pas douloureux. C’est incroyablement puissant. Je ne sais pas ce que c’est. Je sais seulement que ça m’appartient.

Je continue d’avancer, droit vers elle, le cœur en feu, prête à enfin affronter ce que j’ai toujours fui.

Et cette fois, je ne me tairai pas.

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