Partie 42

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Le feu m’enlace comme une seconde peau.

Ce n’est pas une brûlure. Pas vraiment. Plutôt une chaleur profonde, organique, qui ne vient pas de l’extérieur mais de mon propre corps. Comme si mes veines s’étaient mises à luire, une à une, d’une lumière presque blanche, trop intense pour être simplement rougeoyante. Je vois les sillons lumineux courir sous ma peau, dessiner la carte incandescente de mon corps, pulser au rythme de mon cœur. Chaque battement envoie une vague de chaleur supplémentaire, et je comprends, sans vraiment savoir comment, que ce feu ne m’entoure pas. Il est moi.

Mes cheveux crépitent doucement, flottent autour de mon visage comme portés par un souffle invisible. L’air ondule, tremble autour de moi. J’ai l’impression d’être devenue un brasier vivant, un fragment d’étoile tombé au milieu de l’Arène. Ce n’est pas le feu d’Evelyne, pas cette flamme maîtrisée, élégante, presque académique. Le mien est brut. Sauvage. Intime. Il naît au creux de mes os, coule dans mes muscles, s’enroule autour de mon souffle.

Je pourrais presque m’y perdre.

Mais la réalité me rattrape violemment.

Des silhouettes se détachent dans le chaos. Des Bêtas, armes levées, pouvoirs prêts à jaillir. Je vois leurs intentions avant même qu’ils n’agissent. Et mon corps réagit tout seul. Une onde de chaleur se propage autour de moi, les repousse, fait fondre l’air entre nous. Je n’ai pas besoin de réfléchir. Mon pouvoir anticipe. Défend. Protège.

Je suis surprise par moi-même. Mais je ne fuis pas.

Mon regard reste accroché à ma mère en plein duel contre Suwan.

Ils sont synchronisés, presque trop. Il a mis un peu de temps à réagir, mais Suwan a repris un semblant de contrôle. Chaque coup qu’elle lui porte est anticipé, esquivé, contré avec une précision qui ne laisse aucun doute : ils se connaissent. Depuis longtemps. Il y a dans leurs mouvements une danse amère, faite de rancœur accumulée, de souvenirs que je ne possède pas. Ils tournent l’un autour de l’autre, respirent au même rythme, se testent sans retenue. C’est un combat physique, brutal, sans aucun pouvoir. Des poings, des esquives, des chutes maitrisées. Leurs visages sont tendus, marqués par quelque chose de plus ancien que cet affrontement.

Des secrets.

Et quand enfin ils me voient, ils se figent tous les deux.

Ma mère ouvre les yeux en grand. Son visage se décompose, horrifié. Comme si elle venait de voir un fantôme. Ou pire : un échec. Suwan, lui, reste immobile. Mais je vois autre chose traverser son regard. Une émotion chaude, presque tendre. De l’admiration. De la fierté. Comme s’il avait toujours su. Comme s’il attendait ce moment.

Alexia… murmure ma mère.

Sa voix tremble. Elle fait un pas vers moi, hésitant.

  • Arrête ça. Viens avec moi. Rentre à la maison, je t’en prie.

Maison.

Le mot me heurte de plein fouet, et je ris. Un rire bref, sec, qui me brûle la gorge.

  • Quelle maison ? je lâche. Celle où tu m’endormais à coups de pilules ? Où tu étouffais ce que j’étais ? Celle où tu me mentais tous les jours ?

Les mots sortent tout seuls. Trop vite. Trop fort. Des années de silence qui se déversent d’un coup.

  • Tu m’as volé ma vie, maman. Tu m’as empêchée d’être moi. Tu m’as regardé dépérir sans jamais me dire la vérité. Tu savais. Tu as toujours su.

Ses yeux brillent.

  • Je voulais te protéger, souffle-t-elle.
  • De quoi ? De moi ? De ce que je suis ?

Je sens les flammes autour de moi palpiter, répondre à ma colère.

  • Tu n’as jamais essayé de me comprendre. Tu as juste voulu me contrôler.

Son visage se durcit.

  • C’est lui, crache-t-elle en désignant Suwan. Il t’a retourné le cerveau ! Il t’a remplie de mensonges.

Je prends une inspiration lente. Profonde. Comme si je devais m’ancrer dans le sol pour ne pas trembler.

  • Tu te trompes.

Ma voix est étonnamment calme.

  • Suwan m’a sauvé la vie, maman. A plusieurs reprises.

Elle me fixe, déstabilisée.

  • Sans lui, j’aurais sombré. J’aurais continué à me perdre dans tes silences, dans tes pilules, dans ce vide que tu laissais grandir en moi. C’est grâce à lui si je suis encore debout. Si je me suis endurcie. Si j’ai appris à survivre dans ce monde de violence et de mensonges.

Je déglutis.

  • Il m’a offert un refuge. Un endroit où je peux être moi-même. Un lieu que je peux appeler « maison » sans avoir ce pincement au cœur, sans me sentir étrangère.

Je m’arrête une seconde. Le temps de respirer. De contenir ce qui brûle en moi.

  • Et tu sais quoi d’autre ?

Je la fixe droit dans les yeux.

  • Il a risqué sa vie. Son avenir. Tout ce qu’il avait. Juste pour venir ici. Pour sauver Samuel.

Ma voix tremble un peu.

  • Pour sauver un gamin condamné à mourir comme ses parents avant lui.

Un silence lourd tombe entre nous.

  • Alors non… la seule personne qui ment ici, ce n’est pas Suwan.

Je sens mes flammes crépiter plus fort.

  • C’est toi.

Un battement de cœur passe. Puis deux.

Le visage de ma mère se fige. Pas de rage, pas encore. Juste… un vide. Comme si mes mots venaient de lui arracher quelque chose qu’elle gardait enfoui depuis trop longtemps. Ses yeux brillent une fraction de seconde, traitres, avant qu’elle ne détourne le regard.

  • Tu ne sais pas ce que tu dis, murmure-t-elle.

Sa voix a perdu de sa force. Presque suppliante.

  • Je t’ai protégée. Tout ce que j’ai fait, je l’ai fait pour toi.

Je vois sa mâchoire se contracter. Ses doigts tremblent légèrement. Elle sert les poings, comme si elle voulait écraser cette émotion naissante avant qu’elle ne la trahisse davantage.

  • Tu crois qu’il l’a vraiment fait pour toi ? reprend-t-elle plus dure. Tu crois qu’il est différent d’eux ?

Elle désigne les loges, le Conseil, ce monde qui nous entoure.

  • Il t’utilise, Alexia. Comme ils l’ont tous fait. Comme je…

Elle s’interrompt.

Une faille. Minuscule. Mais réelle.

Ses traits se referment brutalement. Le masque revient, violent.

  • Non.

Elle secoue la tête.

  • Non. C’est lui qui t’a retournée contre moi.

Sa colère explose, déferle.

  • Tu étais en sécurité avant lui ! Tu étais à moi !

Elle sort un couteau de sa manche.

  • Tu ne comprends pas ce que tu fais, souffle-t-elle. Mais moi, si.

Je n’ai même pas le temps de crier avant qu’elle ne le lance sur Suwan.

Le monde ralentit. Je vois la lame tourner dans l’air, briller sous la lumière instable des flammes. Mon corps bouge avant moi. Je tends la main, et le couteau s’arrête net. Suspendu à quelques centimètres de mes doigts. Je les referme. Le métal brule. Il rougit sous ma paume, devient presque mou. Quand je le relâche, il tombe dans un bruit sourd.

Le dernier espoir que j’avais pour elle vient de s’effondrer.

Elle a voulu le tuer.

Quand je relève les yeux vers elle, je ne vois plus ma mère. Juste une étrangère enragée, violente.

Je sens un picotement dans la pointe de mes doigts. Une pulsation légère, mais que je reconnaitrais entre mille.

L’opale m’appelle. Sans voix. Sans mot. Juste une présence familière, un battement de cœur qui n’est pas le mien mais qui résonne directement sous ma peau, au creux de mes os. Une vibration ancienne, familière, presque… rassurante. Comme si elle me reconnaissait. Comme si elle m’attendait depuis toujours.

Sans réfléchir, je ferme les yeux une seconde, et je tends la main.

L’opale quitte la poche de Suwan dans un éclat de lumière chaude. Elle fend l’air lentement, comme si le temps lui-même hésitait à la laisser passer. Elle tourbillonne, décrit une courbe imparfaite, presque timide… puis vient se lover contre ma paume.

Le contact me coupe le souffle. En moi, tout explose. Une vague immense me traverse, me submerge, me retourne de l’intérieur. Je sens chaque veine s’illuminer, chaque nerf s’embraser. Le feu jaillit de mes entrailles, sans me consumer. Il m’habite. Il me comprend. Il épouse mes peurs, mes colères, mes blessures.

C’est plus fort que tout ce que j’ai connu. Mais c’est différent. Plus stable. Plus clair. Comme si ce pouvoir cherchait depuis toujours un point d’ancrage. Comme s’il avait enfin trouvé un corps capable de le contenir sans le briser. Je halète. La chaleur est immense, écrasante, mais… maitrisable. Je sens que je peux la canaliser. La guider. La façonner. Pour la première fois, je ne suis pas une bombe prête à exploser.

Je suis un brasier conscient.

Autour de nous, tout se fige. Les combats s’interrompent. Les corps restent suspendus dans des gestes inachevés. Des Bêtas arrêtent leur course, poings levés, regards écarquillés. Même le feu d’Evelyne vacille, comme intimidé.

Personne ne comprend.

Personne n’ose bouger.

Ma mère me regarde comme si elle voyait un revenant. Son visage se décompose un peu plus. L’horreur y prend racine, pure, brute. Ses lèvres tremblent. Ses yeux brillent d’une panique qu’elle ne contrôle plus.

Elle se tourne violemment vers Suwan.

  • Qu’est-ce que tu lui as fait ?! hurle-t-elle.

Sa voix se brise.

  • Qu’est-ce que tu as fait à ma fille ?!

Suwan ne répond pas. Il se contente de me regarder. Et dans ses yeux, je ne vois ni peur, ni culpabilité. Juste de la fierté, et de l’émerveillement.

L’air change autour de nous. Moins lourd. Comme si quelque chose qui écrasait ma poitrine depuis mon arrivée dans l’Arène venait enfin de céder. La pression invisible qui me serrait les poumons se relâche doucement. J’inspire plus profondément, sans m’en rendre compte. La poussière de l’Arène me brûle toujours la gorge, l’odeur de métal et de sueur est toujours là… mais ce n’est plus suffocant.

Nao a réussi. La barrière anti-téléportation vient de tomber.

Je tourne légèrement la tête vers Suwan. Il le sent aussi, je le sais. Nos regards se croisent, et je hoche la tête. C’est maintenant.

Autour de nous, les combats reprennent timidement, comme si tout le monde sortait d’un rêve étrange. Les cris éclatent à nouveau. Les pouvoirs s’embrasent. Les corps s’entrechoquent à nouveau. Le chaos tente de reprendre ses droits.

Je serre l’opale dans ma main. Je n’ai jamais voulu tout ça. Jamais voulu être au centre. Mais je refuse de laisser ce moment m’échapper. Je fais un pas vers Suwan. Puis deux. Ma mère hurle encore quelque chose derrière moi, mais sa voix se perd dans le vacarme. Je ne l’écoute plus. Pas maintenant. Pas après tout ce qui a été dit.

Je regarde Suwan.

  • Vas-y.

Il hésite. Je le vois dans sa mâchoire crispée. Dans ses épaules tendues. Il ne veut pas me laisser ici. Pas une seconde. Pas après ce qu’il vient de voir. Mais il sait, il comprend.

Il sait que c’est ce que je choisis.

  • Je te rejoins, je murmure. Je te le promets.

Il inspire fort. Comme pour graver cette image dans sa mémoire. Puis il agit. Un souffle d’énergie traverse l’espace. La lumière se déchire autour de lui. Evelyne disparait la première, son feu laissant une trainée incandescente. Ronan suit, presque invisible, même en partant. Suwan se téléporte à côté de Curtis, lui attrape l’épaule une fraction de seconde avant que tout ne se replie autour d’eux. Ils s’évaporent.

Et moi, je reste. Avec Samuel, avec Eishen. Et le chaos.

Je ferme les yeux. Et je lâche tout.

La colère.

La tristesse.

La peur.

Les années de silence.

Le feu explose en raz-de-marée. Les flammes jaillissent de mon corps, s’étendent sur les murs, lèchent le sol, grimpent comme des serpents lumineux. L’Arène s’embrase dans une lumière dorée, presque blanche. Je me déplace dans l’incendie comme dans de l’eau. Les flammes m’obéissent, se plient à mes émotions, dessinent des cercles protecteurs autour de nous. Personne n’ose plus approcher. Même les plus téméraires reculent, effrayés par cette chaleur qui n’a rien d’humain.

Je me pose près de mes amis. Samuel est à genoux, épuisé, brisé. Mais quand il lève la tête vers moi, il sourit. Un vrai sourire. Fatigué. Fier.

  • T’as… grandi, murmure-t-il.

Je sens ma gorge se serrer.

  • Grâce à toi.

Les ailes d’Eishen se replient lentement dans son dos. Il nous observe sans rien dire, le regard traversé par quelque chose de nouveau. Du respect. Peut-être même de l’espoir.

Je tends la main. L’opale pulse encore.

Je pense à Suwan. A ce lieu. A ce mot que je n’osais plus employer.

Maison.

Les flammes autour de nous se rapprochent. Elles dessinent une bulle, un cocon incandescent. Le monde extérieur devient flou, déformé par la chaleur. Les cris s’éloignent. L’Arène disparait peu à peu. Comme si l’opale comprenait. Comme si elle savait exactement ce que je voulais.

La bulle gonfle, s’étire, puis… plus rien.

Un vertige.

Un basculement.

Et le silence.

Je tombe à genoux sur un sol familier. De la pierre froide. L’odeur du pensionnat. Nous sommes rentrés. Je ris nerveusement, presque hystérique. Mon cœur bat comme un tambour de guerre. L’opale tombe lourdement au sol, et avec elle tombe la fatigue.

Épuisée par l’effort, je lance un dernier regard à Samuel et Eishen avant de sombrer dans l’inconscience.

Nous avons réussi.

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