Partie 43

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Il n’y a pas de rêve.

Il n’y a pas cette frontière floue, confortable, entre l’inconscience et l’imaginaire. Il y a seulement une absence totale, un état suspendu où je ne sens plus mon corps, où la douleur s’est retirée sans me laisser de répit, comme si même la souffrance avait décidé de m’abandonner. Je ne sais pas depuis combien de temps je flotte là. Le temps n’a plus de prise. Il n’y a ni battement, ni souffle auquel me raccrocher.

Et puis, sans transition, sans avertissement, tout revient.

Pas par fragments. Pas par flashs désordonnés.

Tout.

La nuit de l’incendie se déploie dans mon esprit avec une précision implacable, intacte, violente, comme si elle n’avait jamais cessé d’exister, simplement enfouie sous des couches de silence artificiel. Je comprends immédiatement que ce que je vis n’est pas une reconstruction, ni une interprétation. Ce sont les souvenirs, tels qu’ils ont toujours été. Figé, complets, débarrassés du mensonge qu’on avait posé sur eux.

Antoine ne s’est pas contenté d’effacer.

Il a façonné.

Il a pris une enfant trop vive, trop entière, trop bruyante pour ce monde qui exige le calme et l’obéissance, et il l’a remodelée jusqu’à ce qu’il ne reste qu’une version acceptable. Une fille sage. Docile. Mal dans sa peau sans savoir pourquoi. Une fille qui s’excusait d’exister, qui doutait de chaque émotion, qui croyait que la douleur était une fatalité normale.

Mais avant ça, avant les cachets, avant la peur constante, avant cette impression d’être toujours à côté de ma propre vie… j’étais différente.

Je me revois avec une clarté presque douloureuse.

Cette soirée-là n’avait rien d’exceptionnel. Un cinéma de quartier, un film dont je ne me souviens même plus vraiment, des sièges inconfortables et cette odeur persistante de pop-corn tiède qui s’accrochait aux vêtements. J’étais avec des amis de mon lycée, et j’occupais l’espace sans y penser. Je riais fort, je commentais trop, je touchais les épaules en parlant. J’étais vivante, simplement, sans me surveiller.

A la sortie, la nuit nous avait enveloppés doucement. L’air était frais, chargé d’humidité, et les lampadaires dessinaient sur le bitume des halos imparfaits. On marchait sans urgence, en parlant de tout et de rien à la fois, et je me souviens de cette sensation rare, presque oubliée aujourd’hui : je me sentais bien. A ma place. Alignée.

Puis quelque chose a changé.

Ce n’était pas un bruit. Pas une image claire. Juste un glissement intérieur, un frisson qui m’a parcouru la nuque et les épaules sans raison apparente. Mes rires se sont éteints au milieu d’une phrase. Mon corps, lui, avait compris avant moi. La chair de poule s’est installée, tenace, et un malaise diffus m’a serré la poitrine.

Je me suis retournée.

Au début, je n’ai vu qu’une silhouette indistincte, coincée entre deux zones de lumière. Une présence trop immobile pour être anodine. Elle ne faisait rien, ne bougeait pas, ne se manifestait pas. Et c’est précisément ce qui m’a glacé. Mon instinct hurlait que quelque chose n’allait pas. Que je devais partir.

J’ai souri maladroitement. J’ai prétexté un mensonge banal. Un malaise. Une fatigue soudaine. Je les ai quittés trop vite, consciente de leur surprise mais incapable de ralentir. J’ai marché. Puis marché plus vite. Chaque pas résonnait trop fort dans mes oreilles, et derrière moi, la nuit semblait se contracter. Comme si elle me suivait sans jamais se montrer pleinement. Quand j’ai compris que la silhouette était toujours là, que l’espace entre nous se réduisait malgré les efforts, je me suis mise à courir.

La peur a brouillé ma perception. L’ombre semblait se démultiplier, se refléter partout, envahir chaque recoin. Je ne distinguais plus le réel de l’imaginé. Tout devenait menace.

Le lycée est apparu devant moi presque par hasard.

Je n’ai pas réfléchi. J’ai couru m’y cacher comme on se jette dans une illusion de sécurité.

Les souvenirs s’emboitent alors avec ceux que je connaissais déjà. Les couloirs sombres. Le carrelage froid. L’écho affolé de mes pas. Cette peur primitive, viscérale, qui m’a déchiré de l’intérieur. Et ce moment précis où quelque chose a cédé.

Le feu n’a pas jailli comme une arme.

Il a explosé comme un cri.

Une réponse incontrôlée à la terreur.

Puis Suwan.

Il est là, immédiatement, comme s’il avait toujours été destiné à intervenir à cet instant précis. Il affronte mon agresseuse avec une détermination calme, une violence nécessaire, presque contenue. Mais moi, je perds le contrôle. Les flammes m’échappent, prennent trop de place, menacent de tout engloutir. Je n’arrive plus à les retenir.

Alors il m’enlace. Sans hésiter.

Je sens la brûlure de sa peau contre la mienne, l’odeur âcre, son corps qui tremble mais refuse de reculer. Il me serre comme si j’étais la seule chose qui comptait encore dans ce chaos incandescent. Épuisée, vidée par mon propre pouvoir, je m’effondre contre lui à moitié consciente.

C’est là qu’Antoine intervient.

Je le vois maintenant avec netteté. Sa posture tendue. Sa voix dure. La dispute violente avec Suwan, dont les mots m’échappent encore, mais dont la colère est limpide. Puis ce geste. Sa main levée.

Je vois Suwan se figer. Littéralement. Quelque chose s’éteint dans son regard, comme si on lui arrachait une partie essentielle. Je veux crier. Je n’y parviens pas.

Antoine fait la même chose avec moi.

La sensation est froide, invasive. Comme si on fouillait mon esprit sans délicatesse, effaçant, réorganisant, décidant à ma place de ce que je suis autorisée à être. Puis plus rien.

Le noir.

Et enfin, mon premier réveil. La lumière trop blanche. Le silence artificiel. Et cette conversation. Sophie et Antoine, persuadés que je dors encore. Il la met en garde, lui reproche les inhibiteurs, le risque, la violence de ses choix. Elle répond qu’elle me protège, qu’elle fait ce qu’il faut. Lui insiste : elle me brise.

A l’époque, je ne comprenais pas.

Aujourd’hui je sais.

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