Partie 44 - Samuel
Je dors.
Enfin… c’est ce qu’ils pensent.
Mon corps est étalé quelque part, branché à des machines qui bipent comme si ça allait me sauver. Rafistolé à la va-vite, recousu comme un vêtement trop cher pour être jeté. Chaque putain de nerf hurle encore. Même inconscient, j’ai ce goût de sang rance au fond de la gorge. Bétalène ne te lâche pas comme ça. Ça s’accroche. Ça s’infiltre sous la peau. Ça te rappelle que t’as survécu, mais que t’as rien gagné.
Et puis je tombe.
Pas dans un rêve. Pas dans un souvenir non plus.
Dans autre chose. Un truc qui n’a rien à foutre là.
Je ne sens plus mon corps. Plus de douleur, plus de poids. Juste cette sensation dégueulasse d’être ouvert en deux, disséqué de l’intérieur. Comme si quelqu’un avait soulevé le couvercle de mon crâne pour fouiller sans demander l’autorisation. Ça gratte, ça compresse. Ça observe.
Je suis debout. Ou en lévitation. Va savoir. L’espace autour de moi n’a ni sol, ni plafond. Juste une matière sombre, poisseuse, traversée de lueurs lentes, organiques, comme si le monde respirait à côté de moi. Ça pue le vieux, le très vieux. Le temps accumulé, les civilisations écrasées, les cadavres oubliés. L’endroit où vont les horreurs quand plus personne n’a envie de se souvenir.
Évidemment, c’est lui.
Ashmole.
Il ne surgit pas. Ne s’annonce pas. Il est. Une présence lourde, visqueuse, qui fait plier l’air autour d’elle. Pas vraiment une forme, mais plutôt le refus d’en avoir une. Des contours qui se délitent, se reforment, une présence qui appuie sur le crâne sans jamais le toucher. Quand il parle, ce n’est pas avec une bouche. C’est directement dans ma tête. Comme si mes propres pensées avaient décidé de me poignarder dans le dos.
J’ai envie de reculer. Sauf qu’il n’y a nulle part où aller.
- Encore vivant, murmure sa voix dans ma tête. Tu es coriace.
Je grince des dents
- Va te faire foutre, Ash.
Aucune réaction. Pas un rictus. Pas une pique. Rien. Ashmole s’en fout. Il avance quand même, et l’espace se tord autour de lui comme un décor en carton humide.
- Tu dois voir.
Et sans prévenir, tout bascule.
Je suis projeté dans une pièce fermée, étouffante, saturée de lumière artificielle. Une lumière blanche, crue, qui t’arrache presque les yeux. Un laboratoire. Ancien. Bordélique. Des écrans obsolètes, des cuves fissurées, des schémas griffonnés à la main. Ça pue le désinfectant, le métal chaud, l’électricité mal isolée. Et cette odeur… celle qui te colle à la peau. Celle des expériences qui ont mal fini.
Ils sont là.
Suwan, plus jeune. Moins brisé. Les épaules droites, le regard encore habité par cette foutue illusion qu’on peut réparer le monde si on s’y met assez fort. Et Sophie. Froide. Concentrée. Tranchante comme un scalpel. Elle parle peu, mais pèse chacun de ses mots. Ils bossent ensemble, tendus mais parfaitement synchronisé. Deux cerveaux dans la même machine.
En les voyant trimer ainsi, main dans la main, crevés mais déterminés, quelque chose me tord l’estomac. Je comprends mieux la rancœur que Suwan traine comme un boulet. Qu’est-ce qui a bien pu déconner chez elle pour que tout ça parte en vrille ?
Je vois les corps, les tests, les essais ratés. Les réussites aussi. Cette excitation malsaine, presque indécente, quand un sujet survit plus longtemps que prévu. Quand un battement de cœur s’accroche là où il aurait dû s’arrêter. Ils appellent ça « le progrès ».
- Sais-tu comment Suwan a réussi à dépasser la limite du génome Bêta ? demande la voix grave de l’entité.
- Je n’en ai aucune foutre idée. Il a réussi… c’est tout ce qui compte.
La porte du labo s’ouvre dans un grincement morbide.
Je reconnais l’homme avant même qu’il parle. Sa posture trop lisse. Son regard qui ne s’attarde jamais trop longtemps. La barbe lui manque, mais je me souviens de ses yeux perçants, de sa voix grondante. Antoine.
Il pose des questions qui n’en sont pas. Des phrases faussement innocentes. Et à chaque fois qu’il l’ouvre, l’atmosphère se refroidit. Suwan se raidit. Sophie se ferme comme une huitre.
- Il ne faisait pas partie du projet, souffle Ashmole derrière moi. Il le contrôlait.
Je vois Antoine agir sans jamais se mouiller. Un mot glissé. Une suggestion. Et quand quelque chose menace de déraper, quand Suwan doute, quand Sophie hésite… il agit. Des souvenirs sautent. Des conversations disparaissent. Des désaccords n’ont jamais lieu.
Ça me donne envie de gerber.
- Qu’est-ce qu’Antoine aurait à gagner là-dedans ? je crache.
- Réfléchis Samuel. Qu’est-ce que Suwan et Sophie cherchent à faire ?
Créer des hybrides. Renverser la Confrérie. Non, ce n’est pas logique. Trop simple. Trop bancal. Pourquoi Sophie aurait-elle brusquement changé de camp ? Il y a autre chose.
Suwan ne voulait pas juste des hybrides. Il voulait toucher à la légende. Redonner quelque chose au peuple. Recréer un…
- Tu y es, coupe Ashmole. Les Alphas ne sont pas un mythe. Ils ont existé. Roi et reines antiques. Admirés. Redoutés. Marcus, assassiné par sa propre lignée. Mégane et Gaïa en fuite. Les siècles ont passé, mais elles sont toujours là. Vivantes, tapies dans l’ombre.
Tout s’emboite d’un coup, et ça fait mal. L’aide providentielle. Les ressources introuvables. Les portes qui s’ouvraient toujours au bon moment. Suwan pensait avoir des alliées. Il n’avait que des maitresses.
La scène se dissout dans un écran de fumée. Les hybrides défilent. Trop faibles. Trop instables. Des corps qui lâchent. Des esprits qui se brisent.
- Elles ne veulent pas simplement renverser la Confrérie, je murmure.
- Non. Elles veulent récupérer leur frère.
Marcus.
Suwan n’est pas en train d’améliorer les Bêtas. Il est l’architecte du corps parfait, suffisamment puissant pour contenir un Alpha. Un vaisseau. Une coquille vide.
Je secoue la tête.
- Suwan m’en aurait parlé, grogné-je.
Ashmole se rapproche. Sa présence écrase tout.
- Il ne le sait pas.
Et là, je comprends.
Je vois une enfant. Vivante. Incandescente. Pas un cobaye. Pas un rat de labo. Quelque chose de différent. De plus… humain. Le feu dans les veines. Le pouvoir à l’état brut, sans filtre, sans limite.
- L’aboutissement, souffle l’entité.
Mon estomac se retourne. Non… ce n’est pas possible.
- La fille de Suwan, ajoute-t-il.
Le monde se fissure.
- Et de Sophie.
Alexia.
Depuis quand, putain ?
Quand est-ce que tout ça a basculé ?
Comment est-ce qu’on passe d’amants, de parents, à deux ennemis parfaits ?
Je me demande quand Sophie a commencé à voir Suwan comme une menace plutôt que comme un partenaire. Quand elle a décidé que le Conseil valait mieux que lui. Que l’ordre valait mieux que la liberté. Que contrôler sa propre fille valait mieux que la laisser devenir ce qu’elle est.
Parce que c’est ça, le plus immonde. Au lieu de protéger Alexia du monde, elle l’a protégée d’elle-même. Elle l’a réduite. Étouffée. Conditionnée, pendant que d’autres tiraient les ficelles.
Et Suwan… Suwan a tout pris dans la gueule. La rupture. La fuite. La traque. La Confrérie sur le dos. Le Conseil. Sophie.
Je comprends mieux maintenant pourquoi son silence pèse si lourd quand on prononce son nom. Pourquoi il a préféré devenir un monstre à leurs yeux plutôt que de continuer à jouer leur jeu.
- Antoine a effacé Alexia de l’esprit de Suwan, murmure Ashmole. Mais quand Sophie a rejoint la Confrérie, quand elle a grimpé les échelons, quand elle est devenue la femme la plus puissante du Conseil, il ne pouvait pas risquer de perdre l’enfant. Il s’est greffé à sa vie. Il a remanié ses souvenirs pour garder un œil sur Alexia. Contrôler. Assurer le bon développement.
Je voudrais lui cracher à la gueule. Lui dire qu’il raconte de la merde, qu’Alexia n’est pas une coquille vide, pas un projet en cours d’aboutissement.
- Tout était déjà en place. Ils n’ont fait que retarder l’inévitable.
J’ai envie de hurler. De lui prouver que rien n’est jamais inévitable. Mais même moi, j’y crois à moitié.
Parce qu’Alexia existe.
Et parce qu’elle n’était pas censée exister comme ça.

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