Partie 45
Je reviens à moi lentement.
Pas d’un coup. Pas comme dans les films. Plutôt comme si la conscience hésitait encore à rentrer dans un corps qui a trop donné. Trop brûlé. Trop traversé. Il y a d’abord la chaleur, diffuse, rassurante. Puis une douleur sourde, profonde, qui pèse, installée jusque dans les os. Et enfin… le silence. Un silence presque irréel, après le chaos de Bétalène.
Je sais où je suis avant même d’ouvrir les yeux. L’infirmerie du pensionnat a cette odeur particulière, mélange d’antiseptique et de draps propres. Un endroit qui promet le repos, mais qui rappelle aussi qu’on a frôlé quelque chose de grave.
Une grimace me traverse le visage avant même que j’aie pleinement ouvert les yeux. J’ai cette impression étrange d’atterrir ici un peu trop souvent, comme si mon corps avait fini par considérer cet endroit comme un point de chute naturel après chaque tempête. Pourtant, cette fois, quelque chose est différent. Il n’y a pas de panique. Pas ce réflexe de peur qui, autrefois, me saisissait à la gorge dès que je réalisais où je me trouvais.
Au contraire.
Je me sens étonnamment bien.
Mon corps est lourd, fatigué, encore parcouru de douleurs sourdes. Mais à l’intérieur… tout est calme. Stable. Comme si quelque chose s’était aligné. Je suis ici, et ça ne me dérange pas. Mieux que ça : je me sens à ma place. A la maison.
Avant, je me serais réveillée pleine de doutes. J’aurais passé en revue chacun de mes choix, chaque décision prise trop vite, chaque mot prononcé sous le coup de l’émotion. J’aurais cherché la faute, l’erreur, le moment exact où tout aurait pu basculer autrement. Mais aujourd’hui il n’y a rien de tout cela.
Je sais qui je suis.
Je sais ce que je suis.
Et surtout, je sais ce que je vaux.
Je n’ai plus besoin de me justifier intérieurement. J’assume chacun des choix que j’ai faits depuis le début de l’année. Même les plus douloureux. Même ceux qui ont brûlé des ponts. Ils m’ont menée ici. Ils m’ont façonné. Et cette version de moi, je ne la renie pas.
Je tourne lentement la tête. Ronan est là. Comme d’habitude.
Assis près du lit, immobile depuis si longtemps que son corps a fini par céder. Il dort dans une position inconfortable, la tête baissée, les bras croisés contre lui, comme s’il s’était interdit de s’éloigner, même dans le sommeil. Cette vision me serre doucement le cœur. Il a l’air vulnérable. Presque innocent. Bien loin de l’image qu’il renvoie d’ordinaire.
Un sourire m’échappe.
Je cherche des yeux les autres. Samuel. Eishen. Le vide autour de moi m’agite aussitôt. Une tension me traverse, brutale, incontrôlable. Mon corps tente de se redresser malgré la fatigue. Ronan sursaute. Il se réveille d’un coup, encore un peu perdu, puis ses yeux accrochent les miens. Il comprend immédiatement. Sans un mot, il attrape ma main, la serre doucement, et son pouce commence à caresser le dos de ma paume dans un geste lent, rassurant.
- Tout va bien, murmure-t-il d’une voix encore ensommeillée. Tout le monde va bien.
Je relâche un souffle que je ne savais même pas retenir.
- Depuis combien de temps … ? je commence, la gorge sèche.
Il sourit. Un sourire un peu incrédule, un peu admiratif aussi.
- Quatre jours. Un peu plus, même. Tu nous as fait une sacrée frayeur. Ton corps a épuisé toute son énergie pour vous faire revenir de Bétalène.
Mon esprit accroche le mot, et aussitôt, les souvenirs remontent.
L’Arène.
Le combat.
Le visage de ma mère.
La téléportation.
Puis, plus profondément encore, ce souvenir enfin entier de la nuit de l’incendie.
Tout me paraît à la fois lointain et incroyablement proche, comme si ces événements appartenaient à une autre vie tout en étant encore gravés sous ma peau. Ronan me ramène au présent avant que je ne m’y perde complètement.
- Tu as fait quelque chose d’impossible, Alexia.
Il n’en revient toujours pas.
Il parle de l’opale de Suwan. Du catalyseur. Je lui avais déjà raconté que j’avais pu la toucher, sentir sa chaleur, sa résonance. Mais cette fois, c’était différent. Cette fois, il en a été témoin. Il m’a vue l’utiliser. Je ne me suis pas contentée d’emprunter sa puissance. J’ai puisé dedans. Je l’ai comprise. Intégrée. Et à partir de ce catalyseur, j’ai ouvert un portail. Pas un portail instable, pas une imitation maladroite. Un vrai. Comme Suwan.
Une sorte d’hybridation naturelle.
Je l’écoute, un peu détachée. Parce que la vérité, c’est que je n’ai aucun souvenir précis de ce moment-là. Je me souviens seulement d’un désir brûlant, presque douloureux : que tout le monde rentre vivant. Rien d’autre. Pas de calcul. Pas de stratégie. Juste cette certitude viscérale.
- Je n’ai pas réfléchi, je murmure. J’ai juste… voulu qu’on soit en sécurité.
Ronan me regarde comme si cette réponse confirmait tout.
- Et ce n’est pas tout.
Il hésite une seconde, puis ajoute :
- Tu as aussi ramené Nao.
Je cligne des yeux. Qu’y a-t-il d’étonnant à cela ?
- Il était dans une autre zone de la cité, explique-t-il. Complétement ailleurs. Aucun Riftien n’est capable de faire ça, Alexia. Personne. Tu l’as happé dans le même portail que vous.
Un frisson me parcourt.
Je détourne les yeux, laissant mes pensées dériver vers Suwan. Vers cette nuit-là. L’incendie. Son bras brûlé autour de moi. Les souvenirs enfin complets qui attendent d’être partagés. Les questions aussi. Trop nombreuses. Trop lourdes. Le lien qu’il entretient avec ma mère. Pourquoi il ne m’a jamais dit qu’elle faisait partie de la Confrérie. Pourquoi ce silence.
L’infirmière finit par entrer, vérifier mes constantes, mon état général.
- Tu peux sortir, annonce-t-elle avec un sourire. Tout va bien.
- J’aimerais voir Suwan, dis-je finalement. Lui parler.
Ronan baisse un peu la voix.
- Ce n’est pas possible pour l’instant. Suwan et Samuel sont enfermés dans la salle d’entraînement depuis des jours. Suwan a peur que Samuel perde le contrôle… alors il reste avec lui. Tout le temps.
Je hoche la tête. Je comprends. Trop bien.
Le silence retombe entre nous, mais il n’est pas inconfortable. Ronan se rapproche légèrement du lit, et quand il parle à nouveau, sa voix a changé. Plus intime. Plus fragile.
- J’ai cru que je t’avais perdue.
Ses doigts frôlent les miens. Ce simple contact me fait l’effet d’une vague de chaleur dans la poitrine.
- Je ne savais pas quoi faire sans toi, ajoute-t-il dans un murmure.
Je tourne la tête vers lui. Il ne joue pas. Il ne cherche pas à être gentil, juste… sincère. Et ça me touche plus que je ne veuille l’admettre. Sa main serre un peu plus la mienne, comme s’il avait besoin de vérifier que je suis bien là. Vivante. Réelle.
Je le regarde. Longuement.
Je vois sur son visage que ce n’est pas quelque chose de spectaculaire. Pas une panique bruyante. Mais plutôt une peur silencieuse, celle qui s’installe dans le ventre et qui ne part plus. Celle qui te ronge pendant des jours, sans sommeil, sans certitude.
Alors je me penche vers lui. Je ne dis rien. Je pose juste mes lèvres sur les siennes.
Le baiser est doux. Fragile. Presque hésitant. Il n’y a rien de pressé, rien de brûlant. Juste ce besoin simple de dire « je suis là » sans passer par les mots. Il répond aussitôt avec la même retenue, comme s’il avait peur de me casser. Sa main remonde légèrement, s’arrête contre ma joue, tremble à peine.
Quand je recule, nos fronts restent collés un instant. Je respire contre lui.
- Je suis là, je murmure enfin. Je ne compte pas disparaitre.
Je sens sa respiration se calmer peu à peu. Comme si ce simple geste avait suffi à éloigner, ne serait-ce qu’un peu, l’idée de me perdre.
Quand nous sortons enfin de l’infirmerie, j’espère naïvement retrouver un peu de calme. Une parenthèse de normalité. Mais le réfectoire me rattrape brutalement.
Le bruit s’éteint. Les conversations meurent une à une. Des chaises grincent. Des fourchettes s’immobilisent à quelques centimètres des assiettes. Je sens les regards avant même de les voir. Ils sont partout. Lourds. Curieux. Inquiets. Fascinés. Certains admiratifs, d’autres franchement méfiants. Je ravale le malaise qui me noue l’estomac et redresse les épaules. Je ne baisserai pas la tête. Plus maintenant.
Ronan marche à côté de moi. Sa présence est un ancrage silencieux. On traverse l’allée centrale comme sur une scène trop éclairée. J’aperçois Curtis à notre table habituelle. Il nous fait un léger signe de tête, comme si tout était parfaitement normal. Comme si je ne revenais pas de Bétalène avec le feu encore sous la peau.
Lentement, la vie reprend son cours. Les voix reviennent. D’abord basses, prudentes, puis de plus en plus fortes. Le brouhaha familier du pensionnat s’installe. Artificiel. Un peu forcé. Je respire mieux.
Mais je n’ai pas le temps de poser mon plateau.
Quelqu’un me percute violemment l’épaule. Le choc me fait vaciller et le plateau m’échappe des mains. Il s’écrase au sol dans un fracas assourdissant. De la sauce éclabousse mon pantalon, macule mon pull. Une odeur chaude et écœurante monte aussitôt.
Le silence retombe. Net. Glacial.
- Regarde où tu marches, gronde Evelyne.
Je relève les yeux. Elle est là, droite, provocante, le menton levé. Ses lèvres sont crispées dans un rictus mauvais. Pas de surprise. Pas d’excuse. Juste cette colère brute, mal contenue.
- Qu’est-ce que tu veux encore, Evelyne ? soupire Ronan en se levant.
- Juste lui rappeler que je suis là, réplique-t-elle en me fixant sans ciller. Et que contrairement à tous ces lèche-bottes effrayés, je n’ai pas peur d’elle.
Des murmures parcourent la salle.
- Suwan a beau l’avoir prise en pitié, continue-t-elle, elle ne sait même pas se servir de son pouvoir sans profiter d’un catalyseur.
Je sens la jalousie bouillir en elle. Épaisse, poisseuse, qui déborde par tous les pores.
A ses yeux, je lui ai tout pris.
Le pensionnat.
Son ami.
Et maintenant… son pouvoir.
Avant, j’aurais reculé. J’aurais baissé les yeux, ramassé mon plateau en silence, encaissé. Mais cette fille-là n’existe plus. Je redresse lentement la tête. Je la détaille, des pieds à la tête. Puis j’arque un sourcil.
- Tu veux vraiment un duel ici et maintenant ?
Un souffle parcourt la salle. Un mélange d’excitation et d’effroi.
Je sens Ronan prêt à intervenir. Avant même qu’il ne fasse un pas, Curtis lui attrape la manche. Fort. Sans un mot. Il le force à reculer, comme s’il savait exactement ce qui va suivre.
Evelyne sourit vicieusement, et ses bras s’embrasent.

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