Partie 46
Je n’ai plus vraiment le choix.
Le réfectoire a changé de nature sans que personne n’ose le dire à voix haute. Les tables, les bancs, les plateaux encore chauds semblent s’être légèrement écartés, comme si l’espace lui-même avait compris ce qui est en train de se jouer et cherchait instinctivement à nous laisser un cercle dégagé. Autour, le silence est total. Un silence épais, tendu, presque douloureux, chargé de regards braqués sur nous. Je les sens sur ma peau, dans mon dos, sur mes tempes. Chaque respiration parait trop forte, chaque mouvement déplacé.
Face à moi, Evelyne brûle.
Ses flammes ne ressemblent pas aux miennes. Elles ne sont ni fluides, ni vivantes. Elles ne dansent pas, ne respirent pas avec elle. Elles rampent le long de ses bras comme une maladie, ternes, instables, rongées par une colère trop violente pour être maitrisée. Ce feu-là ne protège rien. Il ne construit rien. Il veut détruire, peu importe ce qu’il trouve sur son passage.
- Qu’est-ce que t’attends ?! rugit-elle. Tu te dégonfles ?
Elle fait un pas vers moi, et je sens immédiatement le danger. Les flammes s’étirent, lèchent l’air trop près des autres pensionnaires. Une vieille sensation tente de remonter, cette peur sourde que je connais trop bien. Celle d’être acculée, jugée, prête à céder sous le poids des attentes et des regards. Pendant une fraction de seconde, la petite voix fragile au fond de moi essaye de reprendre le contrôle.
Je l’écrase.
- Je ne me battrai pas contre toi tant qu’il y a un risque pour les autres.
Ma voix est étonnamment calme, presque posée, et ce contraste semble la rendre encore plus furieuse. Je suis fatiguée d’être perçue comme une chose fragile, incapable de me défendre seule. Fatiguée qu’on décide à ma place de ce que je peux ou ne peux pas encaisser. Pourtant, je refuse de foncer tête baissée. Je refuse de blesser quelqu’un qui n’a rien demandé. Je refuse de devenir comme elle.
Evelyne, elle, a déjà lâché prise.
- J’en ai rien à foutre de ces gamins immatures ! crache-t-elle avec dégoût. Pourquoi tu cherches à les protéger ? Ils n’ont fait que t’humilier depuis que tu es ici !
Sa voix tremble, chargée d’une rage presque désespérée, et je comprends qu’elle ne parle pas vraiment de moi. Mais d’elle. De tout ce qu’elle a encaissé sans jamais le dire.
- Mon dieu… tu es encore plus stupide que ce que je pensais.
- Ne confond pas idiotie et empathie, je réponds en grinçant des dents.
Je la regarde droit dans les yeux.
- Je ne suis pas comme toi, Evelyne. Tu es enfermée dans ta rage, au point de vouloir faire souffrir les autres autant que tu as souffert. Même ceux de ton côté, tu finis par les blesser. Moi, je sais ce que c’est, brûler. Je sais ce que c’est de sentir les flammes mordre la peau, ronger la chair, s’insinuer jusque dans les os. Personne ne devrait jamais connaitre ça. Ils n’ont pas à payer pour la colère que tu portes contre moi.
- Ils n’ont rien d’innocent… gémit-elle, une larme de rage coulant sur sa joue.
Je vois Nao s’approcher. Trop près. Bien trop près.
- Evy… commence-t-il.
Mais son cri de rage coupe le garçon, déchire les oreilles. Je pousse Nao de toutes mes forces, juste assez pour l’arracher à la trajectoire du jet de flamme qui surgit aussitôt. La chaleur me frappe de plein fouet, violente, suffocante. Curtis et Ronan attrapent Nao et le tirent à l’écart. Les autres pensionnaires reculent dans la panique, se plaquent contre les murs, cherchent à disparaitre.
Cette fois, ça suffit.
Je balaye rapidement la pièce du regard, m’assure que plus personne ne se trouve à portée. Quand je suis certaine qu’aucun d’eux ne risque d’être blessé, je cesse de retenir le feu.
Il s’échappe de moi comme une vague longtemps contenue. Sous ma peau, mes veines s’illuminent lentement, traçant des lignes incandescentes le long de mes bras et de mon cou. La chaleur afflue, dense, écrasante, presque trop grande pour mon propre corps. Mes cheveux se soulèvent comme sous l’effet d’un courant invisible, leurs pointes s’embrasant dans un crépitement sec. Je ne lutte plus. Je laisse faire. Mon corps s’accorde au feu au lieu de lui résister.
Je croise le regard d’Evelyne, et j’y vois la peur.
Une vraie terreur. Brute. Immédiatement étouffée par la rage.
Je comprends ce qui la ronge vraiment. Elle a peur de perdre la face. Peur que je sois tout ce qu’elle n’est pas, tout ce qu’elle n’arrivera jamais à devenir. Peur que cette différence lui arrache la seule chose qui la maintient encore debout. Nao.
Le chef de la sécurité surgit enfin, furieux.
- Les duels sont interdits en dehors des heures d’entrainement ! gronde-t-il en arrivant à notre niveau.
Un sourire me vient malgré moi.
- Donnez-moi une heure de colle, si ça vous chante.
L’un des vigiles s’avance, hésitant. Une flamme claque à quelques centimètres de son visage. Pas pour le brûler, juste pour prévenir. Il s’arrête net.
Evelyne profite de cette diversion pour attaquer, mais je n’ai même pas besoin d’y penser. Comme dans l’Arène de Bétalène, mon pouvoir réa git avant moi. Une vague de feu se dresse instinctivement et absorbe son assaut sans faiblir.
Et soudain, tout s’éteint. Le réfectoire disparaît. Les voix, les tables, les silhouettes. Le noir m’engloutit complètement. Dense, oppressant. Identique à celui de cette nuit-là. Celui de l’incendie. Celui de la fuite. Celui de la peur.
Seul le chef de la sécurité reste visible devant moi, bras croisés, sourire moqueur.
- Puisque tu veux faire la maligne, essaye donc de te battre sans voir ni entendre ton adversaire.
Foutu Illusionniste…
La panique tente de remonter malgré moi, brutale, primitive, comme une vieille habitude que mon corps voudrait réactiver sans me demander mon avis. Elle porte l’odeur du lycée en flammes, le goût de la cendre dans ma gorge, la sensation d’être traquée, acculée, trop petite pour survivre à ce monde trop violent. Pendant un instant suspendu, je revois celle que j’étais autrefois : une fille qui reculait, qui encaissait, qui survivait en se faisant oublier.
Mais quelque chose en moi refuse de plier.
Pas cette fois.
Je ne suis plus cette version de moi.
Je ne suis plus cette enfant terrifiée qui subissait le feu comme une condamnation.
Je ne suis plus une proie aux abois.
La peur est encore là, oui, mais elle n’a plus le droit de décider pour moi. Elle n’a plus la place centrale, ne me gouverne plus. Elle me traverse, simplement, comme une ombre qui n’a plus la force de m’engloutir.
Le feu pulse dans mes veines avec une régularité profonde, presque solennelle. Comme un second cœur qui aurait toujours été là, attendant simplement que j’accepte de l’entendre. Il ne me brûle pas. Il ne me consume pas. Il me soutient. Me structure. C’est une part de moi aussi naturelle que ma respiration.
Je ne lutte plus contre ce que je suis. Je m’y ancre.
Alors je ferme les yeux, non pas pour fuir l’obscurité qu’on m’impose, mais parce que je n’ai plus besoin de voir pour comprendre. On peut m’arracher la lumière, me priver de repères, brouiller mes sens… mais on ne pourra plus jamais m’arracher à moi-même.
Je ne suis plus une cible facile. Celle que l’on traque. Que l’on brise. Le monde peut bien essayer de me dévorer, je suis devenue quelque chose qu’il ne peut plus digérer.
J’inspire lentement, profondément. Et le monde se reforme.
Je perçois les silhouettes, comme si le feu en moi reconnaissait le feu chez les autres. La chaleur devient un dialecte que mon corps comprend sans effort. Là où l’obscurité devrait tout avaler, des présences émergent sous forme de pulsations diffuses, de halos vibrants qui respirent dans l’espace. Chaque être vivant irradie, même faiblement, et cette radiation me parvient comme une caresse brûlante sur la peau plutôt que comme une image. Les corps se dessinent par contraste : la tiédeur des tables, la chaleur nerveuse des pensionnaires massés contre les murs, l’embrasement instable d’Evelyne dont la rage fait vaciller l’aura thermique comme une flamme agitée par le vent. Même l’air porte des variations, des frémissements subtils que mon esprit assemble en une cartographie vivante de l’espace. Le feu circule partout, invisible pour les autres.
Et au centre de ce réseau de chaleurs mouvantes, je distingue une présence plus stable, dense, maitrisée. Comme un brasier contenu derrière une paroi invisible. La signature thermique ne tremble pas. Ne vacille pas. Elle impose un calme presque irréel au milieu du tumulte.
Suwan.
Un sourire s’étire sur mes lèvres malgré la tension qui serre encore ma poitrine. S’il n’est pas encore intervenu, c’est qu’il n’en a pas l’intention. Il observe, jauge, attend de voir ce que je vais faire de ce pouvoir que j’ai enfin cessé de fuir.
Il m’a toujours regardée comme quelqu’un capable de se tenir debout au cœur de l’incendie. Et je compte bien lui donner raison.

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