Partie 47
Je me sens plus vivante que je ne l’ai jamais été. Comme si chaque battement de mon cœur résonnait directement dans mes veines embrasées. Depuis Bétalène, quelque chose s’est simplifié en moi avec une brutalité presque indécente. Les nuances se sont effondrées, les hésitations se sont consumées. Il ne reste plus qu’une évidence froide, primitive, implacable : tuer ou être tuée. Cette pensée ne me choque même plus. Elle s’impose avec la même évidence que la chaleur qui circule sous ma peau.
Et ce qui m’effraie davantage encore, c’est la facilité avec laquelle je comprends que je pourrais tous les réduire en cendres d’un simple mouvement. Tous les Bêtas présents dans le réfectoire. Un claquement de doigt suffirait. Le feu ne demande qu’un ordre.
Pourtant, je ne bouge pas. Parce que je vois encore Evelyne. Parce qu’elle est la seule présence qui persiste dans ce monde filtré par ma perception thermique. Le reste s’efface peu à peu, silhouettes tièdes qui se dissipent comme des braises mourantes, jusqu’à ce qu’il ne reste plus qu’elle. Une masse instable de chaleur vibrante, saturée d’énergie gaspillée. Sa colère la dévore de l’intérieur. Elle brûle sans comprendre qu’elle se consume elle-même.
Je lève lentement la main. Le mouvement est presque paresseux, mais l’énergie qui répond à cet appel est démesurée. La chaleur converge vers ma paume, s’enroule, se condense, se plie à ma volonté avec une docilité troublante. Une sphère enflammée naît, palpite, enfle comme un cœur vibrant. Sa couleur évolue, quitte le rouge, traverse l’or, puis se stabilise peu à peu dans un bleu azuré d’une pureté presque irréelle.
Evelyne attaque la première. Sa silhouette jaillit, déformée par l’élan de sa rage, et ses flammes ternes fouettent l’air avec violence. Je n’ai pas besoin de réfléchir. Le feu en moi répond avant que ma pensée ne se forme. Je dévie. Je pivote. La sphère bleue explose en une vague contrôlée qui heurte ses flammes et les dissipe comme une bourrasque sur une torche mal entretenue. Le choc thermique traverse l’air comme une onde invisible. Le carrelage craque sous nos pieds, l’odeur du plastique envahit mes narines, et je ressens chaque vibration de température comme une information précise, presque tactique.
Evelyne ne me laisse aucun répit. Elle avance en frappant, pas comme une combattante disciplinée, mais comme une tempête qui cherche à submerger tout ce qui se dresse devant elle. Ses flammes jaillissent en gerbes irrégulières, violentes, projetant des langues de feu qui s’écrasent contre le sol et éclatent en éclaboussures incandescentes. Je pivote, recule d’un pas, me baisse pour éviter la morsure. La chaleur qui suit me fouette la peau.
Le feu en moi réagit. Il se déploie en volutes protectrices autour de mes bras, se contracte, dévie les assauts dans un ballet instinctif. Chacun de mes mouvements répond aux siens. Nous tournons autour de l’autre sur le carrelage noirci, nos températures se heurtant, nos puissances se testant. Je sens la pression monter dans l’air. Lourde. Dense.
Evelyne frappe encore. Plus vite. Plus fort. Ses gestes perdent en contrôle ce qu’ils gagnent en violence. Sa colère la pousse à brûler son énergie comme on jette de l’huile sur un brasier déjà instable. Alors je cesse de reculer. Je canalise la chaleur dans mes paumes, la comprime jusqu’à sentir mes veines vibrer, et lorsque nos flammes entrent en collision, l’impact secoue l’espace avec brutalité, projetant une rafale brûlante qui fait vibrer les tables renversées et soulève un nuage de poussière autour de nos corps.
Mais l’Illusionniste n’a pas dit son dernier mot.
La signature thermique d’Evelyne s’intensifie brutalement, jusqu’à devenir une source aveuglante. Une explosion de chaleur qui efface toute nuance. Ma vision se brouille, saturée par cette intensité artificielle. Je perds toute lecture du monde. Plus de contours. Plus de distances. Plus rien qu’un blanc brûlant.
Et sans perception, mon pouvoir hésite.
L’attaque me frappe de plein fouet. La douleur est sèche. Brutale. Animale. Je la retiens dans ma gorge, refuse de lui offrir le son de ma faiblesse. Mais je comprends immédiatement que je ne peux pas gagner ainsi. Tant que l’Illusionniste est là, je suis aveugle.
Je pose la main sur le sol.
Le carrelage est froid, presque humide sous ma paume brûlante. La chaleur se propage comme une onde souterraine. Rapide, insidieuse, guidée par mon instinct plus que par ma volonté. Le feu rampe sous la surface, cherche, trouve. Un hurlement éclate. La présence du garde se fissure dans ma perception, et soudain le monde revient. Les silhouettes reprennent forme. L’espace respire à nouveau.
Je vois.
Evelyne est dans un sale état. Son bras droit est marqué de brûlures irrégulières, sa posture affaissée malgré sa volonté de tenir debout. Elle respire mal. Tremble. Sa chaleur n’est plus une menace, seulement un reste d’orgueil.
Je renifle. Un souffle bref, presque méprisant, et je m’élance.
Le choc est brutal. Mon poing rencontre sa mâchoire avec un bruit sourd. Son corps vacille. Je pivote, et mon genou s’enfonce dans son abdomen. L’air quitte ses poumons dans un souffle brisé. Son corps cède, s’effondre, et le silence s’abat autour de nous.
La tension quitte mon corps tout d’un coup, comme si on avait tranché un fil invisible. Je me laisse tomber à genoux, les bras lourds, vidée par l’effort.
- Alexia ? C’est fini maintenant… tu peux t’arrêter.
La voix de Curtis semble venir de très loin, étouffée, comme si elle devait traverser un mur de flammes pour m’atteindre. Je fronce les sourcils, incapable de comprendre ce qu’il veut dire. Arrêter quoi, au juste ?
Et je réalise.
Le feu ne s’éteint pas.
Les flammes dansent sur mes bras, serpentent sous ma peau, circulent avec une autonomie terrifiante. Elles ne m’obéissent plus. La panique remonte d’un coup, brulante, suffocante, une marée glacée au cœur de l’incendie.
- Je… je n’y arrive pas ! Je ne peux pas l’arrêter !
Suwan pousse les pensionnaires pour m’atteindre, mais un filet de feu claque près de sa cheville avant qu’il ne puisse s’approcher davantage. Mon pouvoir ne distingue plus l’allié de l’ennemi.
― Alexia… murmure-t-il. J’ai besoin que tu te concentres.
La chaleur s’intensifie. Elle ne se contente plus de circuler. Elle me dévore. Elle ronge ma peau comme si elle ne me reconnaissait plus comme son hôte. Mes doigts tremblent, mes muscles refusent d’obéir, et une peur primitive s’ouvre en moi. Béante. Insupportable. Je sens mes propres souvenirs remonter. Violents. Inévitables. L’odeur du bois calciné. La fumée dans la gorge. La sensation de la chaleur qui mord la peau sans jamais relâcher. Je ne suis plus dans le réfectoire. Je suis à nouveau dans l’incendie. Seule. Piégée. Impuissante.
Ronan s’approche doucement, et le feu claque près de son épaule.
- Calme-toi, demande-t-il avec une voix tremblante. Respire. C’est fini, Alexia.
Il fait un pas de plus, la main tendue. Un filament enflammé s’enroule autour de son poignet et le brûle. Il recule en criant.
L’horreur me transperce.
Je suis en train de devenir ce que j’ai toujours craint.
- Ça fait mal… je gémis, la voix brisée.
Le feu commence à ronger ma propre peau, comme s’il ne me reconnaissait plus. La chaleur devient étouffante, écrasante. Impitoyable.
Les pensionnaires s’écartent à nouveau. Samuel s’avance sans précipitation, comme si la chaleur qui dévore l’air autour de moi n’était qu’un mirage lointain. Comme si le feu qui siffle et claque à chaque battement de mon cœur n’était qu’un bruit sans importance. Il a l’air épuisé, encore pâle, encore marqué par ce que Bétalène lui a arraché, mais il avance quand même. Chaque pas semble lui coûter. Et pourtant, il ne s’arrête pas.
- Ne t’approche pas ! je crie, la voix brisée par la panique.
Le feu se hérisse autour de moi en écho à ma peur, se redresse comme une bête qui montre les crocs. Une langue de flammes claque à quelques centimètres de lui. Une autre serpente au sol, hésite, remonte dans l’air. Tout en moi hurle qu’il va bruler. Que je vais brûler.
Mais il ne recule pas.
- Ne t’inquiète pas, murmure-t-il en s’accroupissant lentement à mon niveau, comme si le moindre geste brusque pouvait me briser davantage. Tu ne veux pas me faire de mal, n’est-ce pas ?
Sa voix n’a rien d’autoritaire. Rien d’imposé. Elle se pose en moi avec une douceur presque douloureuse. Une certitude tranquille qui me fait vaciller plus sûrement que la peur.
Je secoue faiblement la tête. Non. Je ne veux pas. Je ne veux plus faire de mal à personne.
Mais le feu ne m’écoute plus.
Il crépite, gronde, pulse contre ma peau comme un second cœur devenu fou. Des filaments incandescents s’élancent vers lui, hésitent, se tordent dans l’air comme s’ils cherchaient une cible qu’ils refusent encore d’atteindre.
Samuel avance d’un pas. Puis un autre.
- Tout va bien se passer, dit-il doucement. Regarde-moi.
Je ne veux pas lever les yeux. J’ai peur de voir le moment où tu basculeras. Le moment où ma propre chaleur le consumera.
Lorsqu’il tend la main, le feu se cabre brutalement. Une vague de chaleur explose entre nous. L’air tremble, déforme son visage, avale les contours de son corps.
Ses doigts touchent ma peau.
Le contraste est si violent que je manque de crier. Là où le feu brûle, là où tout est douleur et tension, son contact est une fracture de froid, une fissure de silence dans la tempête thermique. Un frisson glacé me traverse la nuque jusqu’au bas du dos, comme si quelqu’un avait plongé mon être entier dans une eau immobile.
Je ferme les yeux, persuadée que la seconde suivante sera celle de la catastrophe.
Mais rien ne vient.
Sa main se resserre sur mon poignet. Ferme. Stable. Vivante. Puis, il me tire brusquement contre lui.
Le monde semble se contracter autour de ce geste. Les flammes s’élèvent, sifflent, se referment autour de nous comme une mâchoire prête à se refermer… puis hésitent. Vacillent. Se replient par pulsations irrégulières, comme si elles ne comprenaient plus ce qu’elles doivent protéger ou détruire.
Samuel m’enlace.
Sans force. Sans maitrise. Il m’enlace comme on retient quelqu’un qui tombe.
Son bras se referme autour de mes épaules, sa main glisse dans mon dos avec une lenteur apaisante, et je sens son cœur battre contre ma tempe. Un rythme humain. Fragile. Obstiné.
- C’est fini, chuchote-t-il près de mon oreille.
Sa voix ne lutte pas contre le feu. Elle ne l’affronte pas. Elle existe simplement, comme une présence plus ancienne, plus stable que la panique qui me consume.
Je rouvre les yeux avec hésitation. Les flammes ne rugissent plus. Elles respirent. Décroissent. Elles s’éteignent comme une marée qui se retire.
Je reste immobile, incapable de réfléchir à tout ce qui vient de se produire. Samuel ne me lâche pas.
- C’est fini, répète-t-il doucement. Je suis là maintenant, tu n’as rien à craindre.
Mon cœur se serre douloureusement. Je sais que ces sentiments ne sont pas les miens. Qu’ils sont influencés par son pouvoir. Je le sais. Et pourtant… le soulagement est réel. La sécurité est réelle. Le besoin de rester là, contre lui, est réel.
Je pose la tête sur son épaule et ferme les yeux un instant.
Nous devrons parler. Je ne peux pas vivre avec ce lien imposé, avec ces émotions mêlées aux miennes. Si lui et Suwan sont sortis de la salle d’entrainement, c’est qu’il a enfin appris à maitriser son don.
Il doit réparer ce qu’il m’a fait.
Il le faut.

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