Partie 49
Encore l’infirmerie.
L’odeur âcre de désinfectant flotte dans l’air, mêlée à celle du métal et des draps propres. La lumière blanche des néons me donne l’impression d’être disséquée, observée comme un spécimen rare dont on attendrait la prochaine réaction. Je répète pourtant depuis vingt minutes que je vais bien. Très bien, même. Mais l’infirmière ne semble pas partager mon avis et continue de noter des chiffres sur sa tablette avec cette concentration bornée des gens persuadés de savoir mieux que vous ce que vous ressentez.
A côté de moi, Ronan occupe le lit voisin. Sa main est soigneusement bandée, les doigts maintenus dans une attelle pour éviter qu’il ne les bouge trop. La peau de son poignet est encore rougeâtre là où la brûlure a été la plus forte.
Je détourne les yeux presque aussitôt.
Parce que je sais très bien pourquoi il est là.
- Ta main… elle va comment ? je demande finalement, la voix un peu trop basse.
Il baisse son regard vers ses bandages, puis relève la tête avec ce sourire tranquille qui semble ne jamais vraiment le quitter.
- Rien de trop grave, dit-il avec un demi-sourire. Une belle brûlure. L’infirmière voulait juste vérifier que ça n’avait pas trop abîmé la peau.
Il hausse légèrement les épaules.
- J’ai connu pire.
Sa légèreté me serre le cœur plus sûrement que n’importe quel reproche. Parce que je revois la chaleur brutale de mon pouvoir. La pression dans mes veines. Cette force sauvage qui m’échappait complètement. Je n’avais aucune idée de comment l’arrêter… et lui s’est retrouvé en plein milieu.
Ronan doit lire la culpabilité sur mon visage, parce que son sourire s’adoucit encore.
- Alexia, dit-il doucement, tu viens juste de découvrir ton pouvoir. C’est normal que tu ne saches pas encore le contrôler.
Normal.
Le mot résonne étrangement dans ma tête.
Rien de tout cela ne me parait normal.
Nao, affalé nonchalamment sur une chaise à côté du lit, balance distraitement une jambe dans le vide. Il observe la scène avec ce demi-sourire tranquille qui donne toujours l’impression qu’il comprend beaucoup plus de choses qu’il ne le laisse paraitre.
Samuel, lui, ne bouge presque pas.
Il est assis tout près de moi et sa main serre la mienne avec une force étrange, comme s’il craignait qu’en la lâchant je puisse m’évaporer dans l’air. Ses doigts sont chauds, un peu trop crispés, et je sens sous ma peau le tremblement presque imperceptible qui les traverse.
Je déglutis.
- Comment va Evelyne ? je demande soudain.
Le silence qui suit est immédiat. Nao cesse de balancer sa jambe. Ronan me regarde avec une surprise manifeste. Même Samuel relève brusquement la tête.
Je comprends leur étonnement. Evelyne et moi ne sommes pas les meilleurs amies du monde. Mais l’image de son corps projeté contre le mur, la violence brute de mon pouvoir… tout cela refuse de me quitter. Je n’ai jamais voulu lui faire de mal.
- Pour le moment, Suwan la garde sous sédatif, répond finalement Nao avec douceur. Il doit régler quelque chose avant de s’occuper de son cas.
Je hoche lentement la tête, même si mon estomac se serre encore.
Mon regard glisse alors vers Samuel. Et je reste là, à l’observer en silence.
Ses traits sont tirés, ses cernes plus sombres que d’habitude. La tension dans sa mâchoire est presque palpable, comme si chaque mot qu’il retient s’accrochait à ses muscles pour ne pas sortir. Il a l’air épuisé. Fragile, d’une manière que je ne lui connaissais pas.
Depuis que tout cela a commencé, je n’arrive plus à regarder Samuel comme avant. Quelque chose s’est déplacé entre nous. Pas brisé, pas encore. Mais… décalé. Comme une pièce d’un mécanisme qui aurait glissé de quelques millimètres, juste assez pour dérégler tout l’ensemble. Une frontière invisible s’est installée là où il n’y en avait pas, et je ne sais plus vraiment comment la franchir.
Ni même si j’en ai le droit.
Je ressens pour lui une affection profonde, presque douloureuse. Une chaleur familière qui me serre la poitrine dès qu’il se trouve trop près. Mais cette sensation se mêle à une colère sourde. Une frustration qui refuse de disparaitre.
Parce que je ne sais plus ce qui est réel.
Je ne sais plus si ce que je ressens pour lui m’appartient vraiment.
Son pouvoir s’est glissé dans mes émotions comme une main dans de l’eau trouble. Sans violence, sans intention peut-être… mais il est là malgré tout. Et maintenant je ne peux que me demander si ces sentiments viennent de moi… ou s’ils ont simplement été réveillés trop brutalement.
Mon regard glisse malgré moi vers Ronan. Il est toujours assis sur son lit, la main bandée posée sur les genoux, et discute distraitement avec Nao. Son sourire est calme, lumineux, exactement le même que celui qu’il m’offrait bien avant que tout cela ne commence.
Avec lui, tout est simple. Quand je suis près de Ronan, je ne ressens pas ce vertige constant, cette impression d’être étrangère à mes propres émotions. Il n’y a pas de doute. Pas de confusion. Juste cette présence tranquille qui me réchauffe doucement la poitrine. Et c’est peut-être ça qui me trouble le plus. Parce que lorsque je regarde Ronan, je sais que ce que je ressens est réel.
Alors pourquoi est-ce que mon regard revient toujours vers Samuel ?
Je ferme un instant les yeux. Plus j’essaie de démêler tout ça, plus ça se mélange. Peut-être que certaines choses sont vraies. Peut-être que d’autres ne le sont pas. Mais il y a au moins une chose dont je suis certaine.
Ma colère.
Elle brûle dans ma poitrine avec une netteté presque rassurante. Je peux essayer de me convaincre que mes sentiments pour Samuel ont été manipulés… mais la colère que je ressens contre lui, elle, ne peut venir que de moi.
La colère, au moins, ne ment pas.
Quand je rouvre les yeux, je sens le regard de Ronan.
Il ne parle plus avec Nao. Il nous observe, simplement. Son regard glisse de nos mains jointes à nos visages, puis revient vers moi. Il n’y a ni reproche ni colère dans ses yeux, seulement une lucidité tranquille, presque douloureuse, comme s’il comprenait parfaitement ce qui se joue ici.
Pendant une seconde, j’ai l’impression qu’il attend quelque chose.
Une réaction.
Un geste.
Mais je ne bouge pas.
Alors Ronan détourne simplement les yeux, comme s’il avait déjà accepté la réponse. Et contre toute attente, je crois que j’aurais préféré un reproche. Une remarque acerbe, même un regard blessé. N’importe quoi qui me permette de répondre, de me défendre, de réparer peut-être.
Mais son silence… son silence est infiniment pire.
- Je suis désolé… murmure Samuel après un long moment, la voix basse, presque étranglée. Je n’aurais jamais dû t’embarquer dans tout ça…
Je soupire, incapable de le réconforter vraiment. Mais je cherche malgré tout à alléger le poids qui nous tombe dessus.
- Avec ma mère au Conseil, j’aurais bien fini par apprendre la vérité, dis-je doucement, en essayant de masquer le tremblement dans ma voix. Et puis… ce n’est pas si mal ici, tu sais.
Je tourne la tête vers Ronan et lui offre un léger sourire.
- J’ai trouvé mes repères, je souffle.
Des éclats de voix nous parviennent soudain du couloir. Samuel lâche ma main, reculant légèrement, et Suwan entre dans l’infirmerie, accompagné d’Eishen. J’avais presque oublié qu’il nous avait suivis. Il a l’air résigné, ferme, mais je devine qu’accepter tout ça lui coûte.
D’un signe de tête, Suwan fait sortir les pensionnaires, me laissant seule avec Eishen et Samuel. Ronan me lance un dernier regard avant de partir, et ses yeux me glacent le dos. Il me fixe, sans un mot, mais je devine dans ce silence une inquiétude muette, une tendresse retenue, une peur de me voir souffrir, et autre chose que je ne saurais nommer, mais qui me serre le cœur. Je voudrais qu’il parle, ne serait-ce qu’un seul mot, un son. Mais il se retourne et ferme la porte derrière-lui, me laissant seule avec ma culpabilité.
Samuel et Eishen commencent à me raconter leur histoire, recoupant ce que Suwan m’avait déjà expliqué. Leurs récits s’entrelacent, je recolle les morceaux petit à petit, mais chaque mot me frappe comme un coup de poignard. Les parents de Samuel, leur lutte contre le régime de la Confrérie, le rôle d’Eishen, les assassinats déguisés. Tout me semble irréel et pourtant si concret.
- Dans son rapport, mon père a tout mis sur le dos de Suwan, murmure Eishen en baissant les yeux. Je n’étais qu’un gamin, je n’ai jamais remis en question ce qu’il me disait… J’ai toujours cru au Conseil, cru aux règles…
Samuel reprend, d’une voix tremblante, mêlée de colère et d’inquiétude.
- Suwan est rentré mal en point cette nuit-là. Celle de l’incendie. Brûlé sur tout le bras, incapable de savoir ce qu’il était allé faire au lycée. Il était incohérent, paniqué… et le lendemain, on apprend dans le journal que tu étais là aussi. Il est devenu obsédé par la vérité, au point de te suivre, toi et ta famille, à l’autre bout du pays. Forcément… j’ai commencé à douter.
- Tu le connais depuis beaucoup plus longtemps que moi, tu devrais savoir que Suwan se préoccupe plus des autres que de lui-même, je lui assène sèchement. Il nous a tous sauvé la vie. A plusieurs reprises.
Samuel reste silencieux, un peu honteux, et je sens qu’il ne sait pas quoi répondre. Mon regard se pose sur lui, de trop longues secondes.
- Samuel, je… je ne peux pas continuer comme ça, je souffle brusquement. Il faut que tu répares ce que tu as fait.
Il rougit, visiblement incapable de soutenir mon regard, comme si le poids de ma colère l’étouffait.
- Je ne l’ai pas fait exprès, murmure-t-il en se frottant la nuque. J’ai merdé… j’ai senti ta douleur, je ne voulais que t’apaiser…
Nos regards se croisent, et je sens qu’Eishen le jauge silencieusement. Mais je ne peux pas me permettre d’attendre son jugement.
- J’aimerais te dire que je vais arranger ça, souffle-t-il. Mais… je ne peux pas défaire ce que j’ai créé.
Je reste figée, incapable de parler.
Ses mots flottent dans l’air entre nous, lourds, irrévocables. Pendant quelques secondes, je ne comprends même pas vraiment ce qu’il vient de dire. Ou plutôt, mon esprit refuse de l’accepter. Comment peut-il affirmer ça avec une telle résignation ? Comment peut-il renoncer sans même essayer ?
Une chaleur douloureuse me monte à la gorge.
Après tout, ce n’est pas lui qui vit avec ce doute planté dans la poitrine. Ce n’est pas lui qui se demande à chaque battement de cœur si ce qu’il ressent est réel… ou simplement le résultat d’un pouvoir qu’il n’a pas su contrôler.
Une larme glisse le long de ma joue avant que je puisse l’empêcher.
Ni Samuel ni Eishen ne parlent. Le silence qui s’installe est épais, presque oppressant. Comme si la pièce s’était soudain rétrécie autour de nous. Samuel passe une main nerveuse dans ses cheveux, incapable de soutenir mon regard. Pour la première fois, je sens entre nous une distance que je ne sais pas comment combler.
La porte s’ouvre à ce moment. Je sursaute légèrement. Suwan apparaît sur le seuil de l’infirmerie. Son regard balaie brièvement la pièce, s’arrêtant une fraction de seconde sur mon visage. Suffisamment longtemps pour que je comprenne qu’il a remarqué mes yeux rougis. Je détourne aussitôt la tête et essuie discrètement ma joue du revers de la main.
J’aurais voulu lui parler. Lui raconter enfin ce souvenir qui s’est recomposé dans mon esprit. Comprendre pourquoi Antoine était là cette nuit-là. Comprendre ce qui s’est réellement passé entre eux. Mais Suwan ne me laisse pas le temps d’ouvrir la bouche.
Il s’avance de quelques pas, l’air plus grave que jamais. D’un simple geste de la main, il ouvre un portail.
- Venez, dit-il seulement en nous désignant la brèche.
Sa voix ne laisse aucune place à la discussion. Eishen m’aide à me relever, et nous lui emboitons le pas. La lumière blanche de l’infirmerie disparait derrière nous, remplacée par le silence feutré du bureau de Suwan.
Je reconnais immédiatement la pièce. Les grands étagères couvertes de livres, les piles de dossiers abandonnées sur le bureau, l’odeur familière du bois ciré et du papier ancien. Tout ici m’est devenu étrangement familier en si peu de temps. Un refuge calme au milieu du tumulte permanent du pensionnat.
Mais aujourd’hui, l’air semble plus lourd. Samuel s’arrête près de moi. Je sens sa présence, la chaleur de son épaule à quelques centimètres de la mienne, mais aucun de nous n’ose parler. Eishen reste légèrement en retrait, les bras croisés, le regard sombre, visiblement mal à l’aise dans cet espace qui n’est pas le sien.
Suwan contourne lentement son bureau mais ne s’assoit pas. Il pose ses mains sur le bois, les doigts écartés, la tête légèrement baissée, comme s’il réfléchissait encore à ce qu’il s’apprête à dire. Je sens mon estomac se tordre.
- Suwan… commence Samuel avec prudence.
Mais l’homme lève la main pour l’interrompre sans même le regarder. Puis, il relève enfin les yeux vers moi. Et je comprends immédiatement que quelque chose ne va pas. Son regard est plus dur que d’habitude. Pas froid, Suwan n’est jamais vraiment froid, mais décidé. Comme quelqu’un qui a déjà pris une décision et qu’il sait qu’elle ne plaira à personne.
- Tu ne peux pas rester ici, déclare-t-il d’une voix ferme. Tu n’es plus en sécurité.
- Suwan… gronde Samuel en avançant d’un pas. Elle doit savoir ce qu’il se passe.
Un duel silencieux de regards s’engage entre eux. Une bataille muette que j’observe, impuissante, le cœur battant la chamade.
- Fais tes valises, ordonne Suwan. Je te transferts d’établissement.
- La femme qui te poursuivait, la nuit de l’incendie… c’était l’une des sœurs originelles, explique Samuel.
Je fronce les sourcils, incrédule.
- Comment peux-tu en être certain ?
- Un… très vieil ami m’a mis en garde…
Je comprends à son regard de qui il veut parler. Ashmole. L’entité qui voit tout, la mémoire du monde.
- Ce sont aussi elles qui ont permis à Suwan la création de son pensionnat, ajoute Eishen. L’aide providentielle, le sang, tout ça.
Je sens le vertige me prendre.
- Mais quel rapport avec moi ? Qu’est-ce qu’elles me veulent ?
Suwan lance un bref regard à Samuel, qui se tait.
- Tout ce que l’on sait pour sûr, c’est qu’elles en ont après ton pouvoir.
- Et après la Confrérie, ajoute Eishen. L’institution qui a précipité leur chute. Elles se servent des hybrides de Suwan pour constituer une armée et renverser le Conseil.
- Elles te voient comme une arme. Elles n’hésiteront pas à utiliser ton pouvoir jusqu’à la dernière goutte.
Je sens mes membres trembler imperceptiblement, comme si mon corps prenait conscience avant moi de l’ampleur de ce qui m’attend.
- Pour ta sécurité, tu dois partir, continue Samuel.
- C’est hors de question ! je m’emporte. Où voudrais-tu que j’aille ? Que je trouve refuge chez ma mère, c’est ça ?! Après tout ce qu’elle a fait ? Tout ce qu’elle représente ?
- Tu vas découvrir l’Amérique… explique Suwan avec un soupçon de sarcasme. Un de mes confrères, le professeur Farwell, a ouvert un pensionnat là-bas. Il pourra te protéger.
Il trifouille dans son bureau et en sort l’opale.
- Prends-la. Avec elle, tu es plus stable.
- Eishen et moi t’accompagnons, me rassure Samuel. Tu ne seras pas seule.
Mon cœur se serre. Je déglutis difficilement. Ma vie est ici, avec eux. Avec Curtis, Nao, Ronan… mais je vois bien dans le regard de Suwan que la décision est prise.
- Prépare tes affaires, dit-il enfin. Je vais organiser ton départ.

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