Partie 50
Je replie lentement le dernier vêtement dans ma valise, les doigts engourdis, comme si chaque geste me coûtait plus que le précédent. Le tissu glisse sous mes paumes sans que je le voie vraiment. Mon regard s’attarde plutôt sur les détails familiers de la chambre. Le bord éraflé de la commode, la lumière pâle qui filtre à travers les rideaux, les objets éparpillés que je n’ai jamais vraiment pris le temps de ranger. Tout ici porte la trace de mon passage, de ces semaines où, sans même m’en rendre compte, j’ai commencé à m’ancrer quelque part.
Et maintenant, je dois partir.
Un rire sans joie m’échappe, à peine audible. Bien sûr. Pourquoi ça aurait été différent cette fois ?
Je referme la valise d’un geste un peu trop brusque, comme si le claquement pouvait contenir tout ce qui déborde en moi. La colère monte, sourde, mêlée à cette tristesse que je n’arrive plus à contenir. Je n’ai même pas le droit de dire au revoir à Curtis, à Nao… aux autres. Comme si partir en silence rendait les choses plus faciles. Comme si effacer les adieux pouvait atténuer la perte.
Suwan m’a promis que je pourrais revenir, qu’il m’emmènerait les voir, régulièrement. Mais ce ne sera pas pareil. Ça ne le sera jamais. Je le sais. Lui aussi.
Je passe une main tremblante dans mes cheveux et m’assieds sur le bord du lit, le regard perdu dans le vide.
Samuel et Eishen sont les seuls à m’accompagner.
Samuel… parce qu’il se sent responsable. Parce qu’il refuse de rester en arrière une fois de plus, impuissant, à regarder les choses lui échapper. Je le connais assez pour savoir que ça le ronge de l’intérieur. Et Eishen n’a pas vraiment le choix. Son pacte le lie, le force à suivre ce chemin avec nous. Et puis, il le sait aussi bien que moi… après ce qu’il a fait, la Confrérie ne le laissera pas tranquille.
- Est-ce que… tu l’as bien connue ? Ma mère… à Bétalène ?
Ma voix est plus hésitante que je ne l’aurais voulu.
Eishen ne répond pas tout de suite. Il garde les yeux fixés droit devant lui, les mâchoires légèrement serrées, comme s’il pesait chacun de ses mots.
- Pas vraiment, finit-il par admettre d’un ton calme. Je n’étais qu’un agent de terrain. Je recevais des ordres, je les exécutais. C’est tout.
Il marque une pause, puis son regard glisse brièvement vers moi.
- Mais… je l’ai vue à l’œuvre.
Je retiens mon souffle sans m’en rendre compte.
- Elle est… implacable, poursuit-il. Puissante. Et elle ne recule devant rien pour atteindre ses objectifs.
Les mots tombent avec une simplicité presque brutale, et je sens quelque chose se fissurer en moi. J’ai toujours voulu croire que ma mère était devenue comme ça après le départ de mon père. Que la dureté, la froideur… tout ça n’était qu’une armure. Une carapace construite pour survivre. Mais au fond… et si j’avais tort depuis le début ?
Je baisse les yeux, incapable de soutenir davantage cette idée.
Non. Elle n’a pas pu devenir la femme la plus puissante de la Confrérie en étant douce. En étant bienveillante. Cette pensée me serre la poitrine.
Eishen semble comprendre qu’il a assez parlé. Il s’arrête devant ma porte et incline légèrement la tête.
- Je vais te laisser te préparer.
Je hoche simplement la tête, incapable de répondre. La porte se referme doucement derrière lui. Et le silence retombe. Plus profond. Plus lourd.
Je reste immobile quelques secondes, debout au milieu de la pièce, comme si mon corps refusait d’accepter ce qui est en train de se passer. Puis, lentement, tout me rattrape.
La colère. La fatigue. La tristesse.
Pourquoi est-ce que c’est toujours comme ça ? Pourquoi est-ce que, chaque fois que je commence à trouver un équilibre, un semblant de normalité… tout s’effondre ?
Mes épaules tremblent, et je n’essaie même plus de me retenir. Les larmes montent, brûlantes, irrépressibles, et finissent par couler sans que je puisse les arrêter. Je porte une main à ma bouche pour étouffer un sanglot, mais ça ne sert à rien. La peine est trop grande, trop dense.
Je voulais rester.
Je voulais juste… rester.
Je n’entends pas la porte s’ouvrir.
C’est la sensation d’une présence qui me fait relever la tête.
Ronan.
Il est là, sur le seuil, immobile. Son regard s’est figé sur moi, et pendant une seconde suspendue, fragile, aucun de nous ne parle. Je me sens exposée, mise à nu dans ce moment que je voulais garder pour moi. Je détourne légèrement le visage, essuie maladroitement mes joues, mais il est trop tard. Il a tout vu. Et malgré ça… je suis soulagée qu’il soit là.
Cette pensée me heurte de plein fouet.
Parce que je sais.
Je sais ce que ça signifie. Je sais ce que ça lui fait.
Je sais que je le blesse.
Je me déteste un peu pour ça. Pour ce besoin que j’ai de lui, de sa présence, de cette stabilité qu’il incarne… alors même que mon regard, mon cœur, dérivent ailleurs. Vers quelqu’un d’autre.
Je ne sais pas quoi dire. Je ne sais même pas par où commencer. Mais Ronan ne me laisse pas le temps de chercher. Il referme doucement la porte derrière lui et s’approche, sans hésitation. Sans un mot. Et lorsqu’il m’entoure de ses bras, je me brise complètement.
Son étreinte est ferme, chaleureuse, rassurante. Tout ce dont j’ai besoin, là, maintenant. Je m’accroche à lui sans réfléchir, mes doigts se crispant dans le tissu de son haut comme si je risquais de tomber sans lui.
Il pose sa joue contre mes cheveux.
- Hé… murmure-t-il doucement. Ça va aller.
Sa voix tremble à peine, mais je l’entends.
Je ferme les yeux, me laissant bercer par sa présence, par ce calme qu’il m’apporte sans même essayer.
- Je suis désolée… je souffle contre son épaule, la voix brisée.
Il se recule légèrement pour me regarder, ses mains toujours posées sur mes bras.
- T’as rien à te reprocher, Alexia.
Je secoue faiblement la tête.
- Si… si. Je… je sais que je te fais du mal.
Le silence retombe entre nous, mais il n’est pas lourd. Juste… honnête.
Ronan esquisse un léger sourire, triste mais sincère.
- Tu me fais pas de mal, corrige-t-il doucement. Pas comme tu le crois.
Il passe une main dans mes cheveux, avec une tendresse qui me serre le cœur.
- Je sais ce que tu ressens.
Je fronce légèrement les sourcils, déstabilisée.
- Pour moi… ajoute-t-il. Et pour lui.
Mon souffle se bloque.
Il l’a dit. Simplement. Sans colère. Sans reproche.
Je baisse les yeux, incapable de soutenir son regard.
- Ronan, je…
- Chut, souffle-t-il en posant doucement un doigt sous mon menton pour relever mon visage. T’as pas besoin de t’excuser.
Ses yeux plongent dans les miens, et j’y lis quelque chose de terriblement lucide. Une compréhension qui me désarme complètement.
- T’es en train de te découvrir, Alexia. De comprendre qui tu es, ce que tu ressens… et ça fait mal, ouais. C’est le bordel. Mais t’as le droit.
Une larme roule à nouveau sur ma joue.
- Et moi… continue-t-il dans un murmure, j’ai eu la chance de faire partie de ça.
Mon cœur se serre violemment.
- J’ai eu la chance que tu m’aimes, ne serait-ce qu’un peu.
Je ferme les yeux un instant, submergée.
- Ronan…
- Écoute-moi, d’accord ?
J’acquiesce faiblement.
- Pars. Fais ce que t’as à faire. Comprends ce que tu ressens vraiment.
Il marque une pause, son regard ne quittant pas le mien.
- Va vers lui, s’il le faut.
Ces mots me traversent comme une décharge.
- Mais si tu reviens… ajoute-t-il doucement, si ton cœur n’a pas changé, si tu es sûre de ce que tu ressens pour moi… alors je serai là.
Ma respiration se brise.
- Je t’attendrai.
Les larmes coulent sans retenue désormais. Je ne trouve rien à répondre. Rien qui soit à la hauteur de ce qu’il m’offre. Alors je fais la seule chose qui me semble juste. Je me hisse légèrement sur la pointe des pieds et je l’embrasse. Le baiser est lent, fragile, chargé de tout ce que nous n’arrivons pas à dire. Il n’a rien de pressé, rien de brûlant. C’est un adieu. Doux. Lucide. Terriblement sincère. Ronan répond sans hésiter, ses mains se resserrant doucement autour de moi, comme pour graver cet instant quelque part, pour ne jamais l’oublier.
Lorsque nous nous séparons, nos fronts restent un instant collés.
- Prends soin de toi, murmure-t-il.
Je hoche la tête, incapable de parler.

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