Partie 51

15 minutes de lecture

Le hall du pensionnat me paraît étrangement plus vaste que d’habitude, comme si les murs s’étaient reculés pour mieux souligner le vide qui s’installe dans mon cœur. Je reste debout, mon sac serré contre moi, incapable de tenir en place plus de quelques secondes. Chaque détail m’agresse. Le carrelage froid sous mes pieds, les murmures étouffés qui résonnent au loin, la lumière diffuse qui tombe des grandes baies vitrées. Tout est exactement comme avant… et pourtant, rien ne l’est.

Eishen ne tient pas en place non plus. Il croise et décroise les bras, observe les alentours avec une méfiance presque instinctive, comme s’il s’attendait à voir surgir un danger à tout moment. Finalement, il se tourne vers Samuel, incapable de contenir plus longtemps sa curiosité.

  • On va où, exactement ? demande-t-il, un brin agacé. Ce Farwell… tu le connais ? C’est quoi cet endroit ?

Samuel lève les yeux au ciel avec une lenteur presque théâtrale, comme si la question elle-même l’épuisait.

  • J’en sais rien, lâche-t-il d’un ton sec. Suwan ne me dit pas tout, au cas où t’aurais pas remarqué. Alors non, je sais pas qui c’est, ni où on va, ni à quoi ça ressemble.

Eishen se renfrogne aussitôt, visiblement frustré par cette absence de réponse, et détourne le regard sans insister.

Je serre un peu plus la sangle de mon sac entre mes doigts, puis, dans un geste brusque que je ne contrôle pas vraiment, je le laisse tomber au sol. Le bruit résonne un peu trop fort dans le hall silencieux… et, pendant une fraction de seconde, il me semble entendre autre chose. Un son plus aigu. Un léger couinement.

Je fronce les sourcils, surprise.

Je reste immobile, à fixer mon sac, comme si j’attendais qu’il se manifeste à nouveau.

Rien.

Je secoue légèrement la tête, chassant cette impression. Je suis fatiguée. Épuisée, même. Mon esprit me joue des tours, c’est tout.

Suwan ne tarde pas à apparaître, et sa simple présence suffit à faire retomber le peu de bruit qu’il restait autour de nous. Le silence s’installe, presque instinctif. Sans un mot, il lève la main. L’air se déchire devant lui. Le portail s’ouvre.

Je relève les yeux une dernière fois vers le pensionnat. Mon regard s’attarde sur les escaliers, sur les couloirs qui disparaissent dans l’ombre, sur cet endroit qui m’a accueillie, bousculée, transformée. Mon cœur se serre. Puis je détourne les yeux. Et je franchis le portail.

Lorsque je rouvre les paupières, le monde a changé.

L’air est différent. Plus sec. Plus froid, peut-être. Une odeur étrange flotte dans l’atmosphère, un mélange de poussière, de vieux tissus et de produits ménagers bon marché.

Je cligne plusieurs fois des yeux, le temps de m’habituer à la lumière.

Nous sommes dans ce qui ressemble à un hall d’entrée figé dans une autre époque. Le papier peint, d’un rose terne presque maladif, se décolle par endroits. Les lampes diffusent une lumière jaunâtre qui donne à la pièce un aspect fatigué, presque abandonné. Le mobilier semble tout droit sorti des années quatre-vingt, usé mais encore debout, comme s’il refusait de disparaître.

Je laisse mon regard glisser autour de moi, partagée entre l’étonnement et une légère appréhension.

C’est… ici ?

Eishen, lui, n’attend pas longtemps avant de reprendre ses questions, cette fois directement adressées à Suwan.

  • Bon, tu vas peut-être nous expliquer maintenant ? Qui c’est, ce Farwell ? Et c’est quoi cet endroit ?

Suwan ne relève même pas immédiatement les yeux de son téléphone, ses doigts glissant sur l’écran avec une concentration tranquille.

  • Un vieil ami, répond-il finalement. Nous avons travaillé ensemble, il y a longtemps.
  • Ça répond pas vraiment à la question, insiste Eishen.

Suwan esquisse un léger sourire, presque amusé.

  • Il dirige cet établissement. Et il partage… certaines de mes convictions.

Pas un mot de plus.

Le silence retombe, lourd d’un agacement qu’Eishen ne cherche même pas à dissimuler. Il croise les bras et ferme les yeux, abandonnant la partie pour le moment. Je m’étire légèrement, sentant mes muscles protester après ces longues heures d’attente. Le temps semble s’étirer ici, comme suspendu. Et pourtant, malgré cette immobilité apparente, je sens quelque chose.

Un regard.

Je n’ai même pas besoin de tourner la tête pour savoir d’où il vient.

Samuel.

Sa présence est là, constante, brûlante, presque oppressante. Je sens ses yeux posés sur moi depuis que nous sommes arrivés, comme une pression invisible contre ma peau. Je n’ose pas le regarder. Parce que je sais. Je sais qu’il y a quelque chose qu’il ne me dit pas. Quelque chose de lourd, de dangereux peut-être. Et cette fois… je ne suis pas sûre d’avoir envie de l’entendre.

Suwan finit par lever les yeux de son téléphone.

  • Farwell fait partie du Conseil du Sanctuaire, explique-t-il d’un ton plus posé. L’institution américaine. Disons… qu’ils sont un peu plus progressistes que nous.

Il marque une pause.

  • Mais avec la situation actuelle, je doute que ça dure.

Je fronce légèrement les sourcils, sans vraiment comprendre.

Avant que je puisse poser la moindre question, une petite sonnette retentit sur le comptoir de la réception. Je relève les yeux.

Un homme vient d’apparaître. Il est grand, élancé, les cheveux blancs impeccablement coiffés, vêtu d’un col roulé sombre qui tranche avec la banalité du décor. Son sourire est chaleureux, presque trop pour être totalement sincère.

Il s’arrête devant moi.

  • Tu dois être Alexia, je présume ? dit-il dans un français légèrement hésitant. Je me présente : Richard Farwell.

Je n’ai même pas le temps de répondre qu’il se détourne déjà pour ouvrir grand les bras vers Suwan.

  • Ah ! Mon ami ! lance-t-il avec un rire franc. J’attendais ta visite avec impatience ! Le Centre Élémentaire pour la Recherche sur les Bêtas et pour l’Éducation Réceptive des Enfants a ouvert il y a déjà quelques semaines.
  • Le quoi ? marmonne Eishen en se redressant brusquement.

Farwell esquisse un sourire amusé.

  • Le C.E.R.B.E.R.E.

Samuel lâche un soupir.

  • Les Américains… Toujours dans l’exagération. Vous ne pensez pas que c’est avec un nom pareil que les Anciens fouineront dans nos affaires ?

Farwell hausse légèrement les épaules.

  • Vous regardez trop de films. Venez, suivez-moi. Le conseil m’attend cet après-midi pour une réunion de la plus haute importance, et je ne crois pas que mon retard soit toléré ces temps-ci.

Le reste s’enchaîne presque trop vite, comme si quelqu’un avait appuyé sur un bouton et décidé que je n’avais plus le droit de m’attarder nulle part.

La voiture nous attend déjà, moteur allumé. Une berline sombre dont l’intérieur sent le cuir neuf et un parfum discret. Je m’installe à l’arrière sans réfléchir, mon sac serré contre moi comme une ancre dérisoire, et la portière claque avec un bruit sourd qui résonne étrangement dans ma poitrine. Eishen s’affale aussitôt à côté de moi, la tête basculée en arrière, les yeux déjà à moitié clos comme si son corps refusait simplement d’encaisser davantage. Samuel, lui, prend place de l’autre côté, un peu trop droit, un peu trop immobile, et je sens immédiatement sa présence, lourde, insistante, comme une chaleur constante à laquelle je ne peux échapper.

A l’avant, Suwan s’installe sans un mot à côté de Farwell, et la voiture s’élance dans un glissement fluide. Les premières secondes sont presque irréelles. Je regarde par la fenêtre, les bâtiments inconnus qui défilent, les néons, les enseignes, cette ville qui ne m’appartient pas et dans laquelle je n’ai encore aucune place. Tout est trop propre, trop ordonné. Trop… lointain.

Les voix de Suwan et Farwell s’élèvent rapidement, basses, maîtrisées, presque conspiratrices.

  • La situation s’aggrave plus vite que prévu, murmure Suwan, suffisamment bas pour qu’on ne capte que des fragments.
  • Je m’en doute, répond Farwell dans un soupir. Le Conseil commence déjà à s’agiter ici aussi… même les plus progressistes deviennent prudents. Trop prudents.

Je tends légèrement l’oreille, mais leurs phrases restent incomplètes, noyées dans le bruit du moteur et dans cette manière qu’ils ont de parler sans vraiment dire.

  • Et les Sœurs ? insiste Farwell.

Un silence suit, plus lourd, puis Farwell lâche, presque pour lui-même :

  • Alors nous n’avons plus beaucoup de temps.

Je détourne le regard. Je ne sais pas exactement de quoi ils parlent, mais je suis certaine d’une chose : quoi que ce soit, c’est plus grand que nous. Bien plus grand.

A côté de moi, Eishen laisse échapper un soupir fatigué et croise les bras, comme s’il tentait de disparaitre dans son propre corps. Je reste droite, trop droite. Trop consciente de chaque détail, de chaque respiration, de chaque battement de mon cœur. Et surtout… de ce regard.

Samuel ne me quitte pas.

Je n’ai même pas besoin de tourner la tête pour le savoir. Je le sens. C’est une sensation étrange, presque physique, comme une brûlure qui glisse sur ma peau sans jamais me toucher vraiment. C’est insupportable. Mon corps se raidit instinctivement, les épaules tendues, les doigts crispés sur la sangle de mon sac.

Pour m’occuper l’esprit, je baisse les yeux vers mes genoux et ouvre mon sac d’un geste un peu trop brusque. J’ai soif. Ou du moins, j’essaie de m’en convaincre. Mes doigts s’enfoncent entre les vêtements, cherchent à tâtons la forme familière de ma gourde. Le tissu glisse sous ma paume, se froisse, se déplace. Je me fige.

Quelque chose d’autre, de plus doux, effleure ma paume. Ce n’est pas un tissu, ou du cuir. Quelque chose de vivant. Ça… bouge contre mes doigts. Un frisson glacé remonte le long de mon bras tandis que la chose se love brièvement dans le creux de ma main, comme si elle cherchait instinctivement la chaleur. Mon cœur rate un battement.

L’espace d’un instant, le monde autour de moi disparait. Les voix, le moteur, la route, tout s’efface derrière cette sensation impossible. Je blêmis. Je retire rapidement ma main et referme le sac d’un geste sec, presque violent. Je fixe le sac sans oser le rouvrir, sans oser même respirer trop fort. Non. Je dois rêver…

Je déglutis difficilement, tente de reprendre contenance. Lentement, je relève la tête, jetant un coup d’œil furtif autour de moi. Personne ne semble avoir remarqué. Eishen somnole toujours. Suwan et Farwell poursuivent leur conversation à voix basse. Et Samuel… Samuel me fixe toujours.

Qu’est-ce qu’il veut ? Qu’est-ce qu’il attend de moi ?

Je pourrais me tourner, lui demander, briser ce silence qui s’étire entre nous comme un fil trop tendu… mais je n’en fais rien. Parce que j’ai peur de ce que je pourrais lire dans ces yeux. Parce que je sais que tout est encore trop fragile, trop confus. Parce que je ne suis pas certaine de comprendre ce que moi je ressens.

L’image de Ronan s’impose à moi. Le souvenir de ses bras autour de ma taille, de sa voix basse, de cette promesse douce et terrible à la fois. Je t’attendrai. Ses mots résonnent encore, calmes, sincères, ancrés dans quelque chose de réel, de stable. Avec lui, pas de doutes. Pas de manipulation. Pas de pouvoir insidieux. Et pourtant…

Mon regard glisse malgré moi vers Samuel. Je le trouve déjà en train de m’observer, comme s’il n’avait jamais cessé. Mon souffle se bloque. Il a l’air… inquiet. Ou coupable. Ou les deux. Ses doigts se crispent légèrement sur son jean, et je devine, derrière son masque maladroit, la même confusion que celle qui me ronge. Sauf que lui… il sait. Il sait ce qu’il a fait. Et ça me met en colère. Une colère sourde, mêlée à quelque chose de plus fragile, que je refuse de nommer.

Je détourne brusquement la tête, reportant mon attention sur la vitre. Les lumières de la ville se reflètent sur le verre, brouillant mon propre reflet. Pendant un instant, je ne me reconnais pas vraiment. Ni dans cette fille silencieuse coincée à l’arrière d’une voiture, ni dans celle qui, quelques heures plus tôt, était prête à tout brûler. Qui suis-je, maintenant ?

Une arme ? Une erreur ?

  • Alexia, m’interpelle soudain Suwan en se retournant légèrement.

Sa voix me tire brusquement de mes pensées.

  • Au pensionnat, j’ai privilégié ton entraînement physique, dit-il calmement. Mais ça ne suffira pas. Pas pour ce qui arrive.

Je me redresse imperceptiblement.

  • Je veux qu’Eishen assiste à tes entraînements, continue-t-il. De vrais duels. Pas des simulations contrôlées. Tu dois apprendre à te battre contre quelqu’un qui ne te ménagera pas.

Eishen ouvre un œil, grogne vaguement, mais ne proteste pas.

  • Samuel, reprend Suwan sans même le regarder. Tu t’occuperas de tout ce qui concerne l’histoire… et la théologie.

Le garçon hoche la tête un peu trop vite.

  • Et toi, ajoute-t-il en plantant son regard dans le mien, tu ne t’éloignes pas d’eux. Jamais.

J’arque un sourcil, piquée.

  • Tu as peur de ce qui peut m’arriver… ou de ce que je suis capable de faire ?

Il esquisse un léger sourire, et se retourne sans répondre. Le reste du trajet continue dans un silence pesant. Quand la voiture ralentit et s’immobilise le long du trottoir, mes épaules se relâchent imperceptiblement. Eishen se redresse et s’étire en grognant. La portière s’ouvre, les garçons sortent sans un mot. Il me faut quelques secondes pour me donner le courage de les rejoindre. D’accepter cette fatalité. Parce qu’au moment où je mettrais un pied en dehors de l’habitacle, il n’y aura pas de retour possible. Je souffle bruyamment, comme si ce simple geste pouvait éloigner les peurs et les doutes qui m’habitent. Puis, je rejoins les autres.

Je relève la tête, les muscles engourdis, et mon regard se pose sur le bâtiment qui nous fait face. Ce n’est pas ce à quoi je m’attendais.

Pas de verre scintillant, ni de métal froid. Pas de tour arrogante qui chercherait à s’imposer au reste du quartier. Juste… un immeuble. Un immeuble comme les autres, coincé entre deux constructions un peu plus anciennes, avec une façade claire, entretenue, presque trop propre pour être honnête. Les lignes sont simples, droites, sans extravagance.

Et pourtant… quelque chose cloche.

Je fronce les sourcils, incapable de détourner les yeux. Il y a une forme de décalage, subtil, difficile à nommer. Comme si ce bâtiment refusait de vieillir avec le reste du monde. Les immeubles voisins portent les marques du temps, fissures discrètes, peinture écaillée, trace de pluie, alors que celui-ci semble… figé. Préservé. Intact.

Trop intact.

  • C’est… ici ? je demande finalement, la voix un peu hésitante.

Suwan ne répond pas tout de suite. Il observe l’endroit avec un attention étrange, comme si’l évaluait quelque chose que je ne peux pas voir.

  • Ne te fie pas aux apparences, finit-il par murmurer. Richard n’a jamais été du genre à attirer l’attention inutilement.
  • Pour une fois, je suis d’accord avec lui, marmonne Samuel à côté de moi. Moins ça ressemble à quelque chose d’important, moins ça attire les ennuis.

Eishen, lui, plisse les yeux, visiblement sceptique.

  • Ou plus ça cache quelque chose, rétorque-t-il d’un ton sec.

Les portes de l’immeuble s’ouvrent dans un souffle silencieux. Dès que je franchis le seuil, une autre réalité m’engloutit. L’air est différent. Plus frais. Filtré. Je reste un moment immobile, à observer le hall, les murs aux teintes claires, le sol impeccable, la lumière douce qui n’agresse pas les yeux. Tout semble… calme. Trop calme. Comme si cet endroit refusait la violence. Comme s’il n’avait jamais connu la peur.

Je n’ai même pas le temps d’assimiler tout ça qu’un jeune homme surgit presque de nulle part, oreillette vissée, tablette serrée contre lui. Il s’approche de Farwell avec une vivacité presque mécanique, sans même nous accorder un regard.

  • Monsieur, votre rendez-vous de dix-huit heures est avancé à seize heures, le conseiller White est souffrant et n’assistera pas au meeting de treize heures. La sénatrice a appelé trois fois ce matin, je doute qu’elle apprécie un quatrième message. En votre absence, Mike et Phoebe ont causé quelques dégâts au réfectoire, mais le professeur Durham a… colmaté les brèches.

Les mots tombent les uns après les autres, rapides, précis, sans hésitation. Une avalanche d’informations dans laquelle je me noie presque aussitôt. Réunion. Sénatrice. Dégâts. Réfectoire.

Je cligne des yeux, incapable de tout suivre, et je me rends compte que je ne suis pas la seule. Eishen fronce les sourcils, visiblement dépassé par le débit, et Samuel laisse échapper un souffle discret, presque agacé.

Farwell, lui, ne bronche pas. Il écoute simplement, comme si tout cela faisait partie d’une routine parfaitement maîtrisée. Comme si le chaos lui-même avait été apprivoisé ici.

  • Autre chose ? demande-t-il avec nonchalance, en ajustant les manches de son pull.
  • Non monsieur, répond le jeune homme sans lever les yeux de sa tablette. La journée semble… calme.

Farwell esquisse un sourire, et échange avec Suwan un regard amusé, comme s’ils partageaient quelque chose que nous ne pouvons pas comprendre.

Le conseiller ne nous laisse pas le temps de nous attarder. D’un geste fluide, presque théâtral, il nous invite à le suivre, et ses chaussures résonnent doucement sur le sol tandis qu’il s’engage dans un couloir large, bordé de portes vitrées derrières lesquelles je devine des silhouettes, des élèves peut-être, penchés sur des livres, ou en train de discuter. Rien à voir avec l’agitation brutale que je connais. Ici, personne ne se pousse, personne ne se jauge du regard comme un prédateur en quête de faiblesse.

  • Bibliothèque d’apprentissage, commence-t-il d’un ton léger, en désignant une première salle où des étagères pleines à craquer s’étendent jusqu’au plafond. Salles d’entraînements et d’endurance un peu plus loin. Vous verrez, elles sont adaptées à différents niveaux. Espaces de coworking pour favoriser les échanges…

Sa voix m’accompagne comme un fond sonore, régulière, presque apaisante, tandis que mes yeux glissent d’un détail à l’autre. Des tables soigneusement alignées. Des fauteuils confortables. Des élèves qui lèvent à peine la tête sur notre passage, habitués sans doute. Comme si notre présence n’avait rien d’exceptionnel.

  • Jardin social, poursuit-il en pointant une large baie vitrée derrière laquelle j’aperçois un espace verdoyant. Cafétéria ouverte toute la journée, cuisine aménagée, dortoirs individuels.

Nous continuons la visite à un rythme effréné.

  • Salles de meeting, infirmerie, laboratoire d’analyses, ajoute-t-il sans ralentir. Le couvre-feu est à vingt-deux heures et le réveil à sept heures. Rien de très original, j’en conviens.

Il jette un regard par-dessus son épaule, un sourire amusé accroché aux lèvres, comme s’il attendait une réaction de notre part. Je n’en ai aucune à lui offrir. Je me contente d’absorber, encore et encore, chaque détail, chaque contraste avec ce que je connais.

  • Les cours se font selon les envies de chaque enfant : ainsi, nous formons de nouveaux hybrides spécialisés dans des domaines qui les passionnent le plus.

Selon leurs envies.

Les mots résonnent avec une étrange intensité. Je ne suis même pas certaine de comprendre ce que ça implique réellement. Choisir. Apprendre ce qu’on veut. Sans contrainte. Sans hiérarchie imposée par la force.

  • Nous réservons des heures de loisirs hebdomadaires pour que les élèves se détendent et soient plus productifs. Et pour ceux qui le souhaitent, les visites familiales sont autorisées une fois par semaine.

Un pincement me serre la poitrine. Familiales. Je détourne le regard, incapable de soutenir cette idée plus longtemps. Personne ne viendra me voir chaque semaine.

Farwell continue sa présentation avec une énergie presque communicative, mais je n’écoute plus vraiment. Mon esprit est accroché à cette différence fondamentale, à cette sensation déroutante que quelque chose, ici, fonctionne autrement. Que la loi du plus fort n’est pas la seule règle.

  • Bien, conclut-il finalement en s’arrêtant en plein milieu d’un couloir. Je vais donc vous laisser découvrir le CERBERE par vous-même. Le conseil m’attend.

Il se tourne vers le jeune homme de tout à l’heure, qui s’est approché sans que je m’en rende compte.

  • Akhram va s’occuper de vos chambres, précise-t-il avant de reporter son attention sur nous. Je vous retrouve ce soir à vingt heures. Installez-vous à ma table.

Son regard s’attarde une seconde de plus sur moi, comme s’il cherchait à lire quelque chose que je ne lui donnerais pas, puis tourne les talons avec une efficacité presque froide et disparait au bout du couloir.

Le silence retombe doucement autour de nous. Je reste là, immobile, les bras le long du corps, incapable de faire un pas de plus. Tout est trop… différent. Trop simple. Trop paisible.

Et ça me terrifie plus que je ne veux bien l’admettre. Parce que je ne sais pas si je suis capable de vivre dans un endroit où je ne dois pas me battre pour exister. Parce qu’une part de moi, celle que j’ai laissé grandir à Bétalène, celle qui a appris à survivre plutôt qu’à vivre… ne fait pas confiance à ce genre de calme.

Et pourtant… une autre part, plus fragile, plus silencieuse, murmure que j’aurais peut-être envie d’y croire.

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