Partie 52 - Samuel
Je marche derrière eux sans vraiment voir où je fous les pieds, les mains enfoncées dans les poches comme si ça pouvait étouffer ce qui me bouffe de l’intérieur. Les mots de Suwan tournent encore dans ma tête, en boucle, comme un écho impossible à faire taire. Chaque phrase, chaque révélation s’accroche à moi avec une violence sourde, mais au milieu de tout ça… il y a elle.
Alexia.
Elle avance quelques pas devant moi, son sac serré contre elle, les épaules droites, presque trop. Elle tient debout par miracle, ou par orgueil. Peut-être les deux De l’extérieur, elle a l’air forte. Inébranlable. Mais moi, je sais ce qui se cache derrière cette façade. Je sens encore les fissures, les émotions à vif, la tempête que j’ai moi-même contribué à déclencher. Je ne peux rien faire que la suivre comme un con, avec cette impression dégueulasse de lui avoir foutu un truc que je ne contrôle même pas.
Putain.
Je serre les dents, le regard accroché à sa nuque, incapable de détourner les yeux. Elle mérite de savoir. Elle mérite de comprendre que celui qu’elle a attendu pendant des années est là, à portée de main, depuis le début. Qu’il l’a observée, protégée, sans jamais oser se montrer. Comme un lâche.
Mais comment je suis censé lui balancer ça ? « Au fait, ton père t’observe dans l’ombre depuis des années sans jamais venir te voir ! »
Ouais. Génial. Super idée.
Rien que d’y penser, j’ai l’impression qu’on m’écrase la cage thoracique. Elle ne s’en remettrait pas. Me maudirait sans doute au passage. Alors je ferme ma gueule. Comme d’habitude. J’avale tout et j’avance, parce que c’est tout ce que je sais faire.
Farwell disparait aussi vite qu’il est arrivé, embarquant Suwan avec lui pour sa foutue réunion. Bien sûr. Les adultes et leurs secrets. Toujours à décider à notre place, mais loin de nous. On se retrouve à trois, face à Akhram. Le mec est tellement droit qu’on pourrait croire qu’il a un balai dans le cul.
- Deux chambres sont disponibles pour le moment, annonce-t-il calmement en appuyant sur le bouton. Une chambre simple, et une chambre double.
L’ascenseur arrive avec un petit « ding » propre, presque trop calme pour l’ambiance. Les portes s’ouvrent. On entre. Et immédiatement, je sens que quelque chose va partir en vrille.
- Alexia ne doit pas rester seule, lâche Eishen sans détour.
Et merde.
Je ferme les yeux une seconde.
Quand je les rouvre, je vois tout de suite que c’est foutu. Alexia ne bouge plus. Ses doigts se crispent légèrement sur la lanière de son sac. Sa mâchoire se serre. Et pendant une seconde, elle ne dit rien.
- Sérieusement ? finit-elle par grincer, la voix basse, trop calme.
Ça sent le roussi.
- Alexia, soit réaliste ! gronde Eishen en se redressant. Si Suwan a raison, personne ne peut se mesurer aux Alphas. Pas même toi. Alors range ta fierté et ton ego et laisse-nous t’aider !
Je vois ses épaules se soulever à l’inspiration. Elle se retient.
- M’aider ? répète-t-elle dans un rire sans joie. M’aider à faire quoi, au juste ?
Sa voix monte, gagnant en tranchant. L’air autour de nous se charge de chaleur. Et merde…
- Tu vas faire quoi, Eishen, hein ? continue-t-elle. Quand elles vont débarquer ? Que ce soit toi ou Samuel, vous avez été incapables de faire quoi que ce soit quand Suwan m’a emmenée !
Aïe.
Je serre la mâchoire.
- Incapables face à ma mère aussi. Alors explique-moi… qu’est-ce que tu comptes faire contre des putain de divinités?
Les mots frappent juste. Même moi, je bronche. Parce qu’au fond… elle a raison.
Les portes s’ouvrent sur le troisième étage, mais personne ne bouge tout de suite. Akhram recule direct, comme s’il venait de capter qu’il se trouvait au mauvais endroit au mauvais moment.
Et Alexia craque.
- Tu crois que je n’ai pas peur ? siffle-t-elle, les dents serrées. Tu crois que je me sens invincible ?
Ses cheveux crépitent, de fines flammes courant le long des mèches sans qu’elle ne s’en rende compte.
- Je suis morte de trouille, Eishen ! Pour ma vie, oui, mais surtout pour les vôtres !
Sa voix tremble, mais ce n’est pas de la faiblesse. Plutôt une rage contenue depuis trop longtemps.
- C’est vous qui êtes en danger à cause de moi !
Le silence qui suit est étouffant.
- Et pas seulement à cause des Sœurs… ajoute-t-elle plus bas. A cause de moi, aussi.
Mon estomac se vrille.
- Ce pouvoir… il n’est pas bon. Il me ronge. Comme un incendie qui bouffe tout sur son passage. Et avec lui… il y a cette colère. Cette frustration…
Elle serre les poings.
- Ça déborde.
Je me prends ses mots en pleine gueule. Cette colère… c’est moi.
Je passe une main sur mon visage, inspire lentement, puis j’avance.
- Alexia… je peux t’aider.
Elle tourne la tête vers moi, un sourire froid étirant ses lèvres. Là tout de suite, j’ai l’impression de voir sa mère. Le même regard dédaigneux. La même rage contenue.
- Tu crois vraiment que je vais te laisser toucher à mes émotions après tout ce que tu m’as fait ?
Aïe.
Je hoche lentement la tête.
- T’as toutes les raisons de pas me faire confiance, je murmure. J’ai merdé.
Je fais un pas. Les flammes réagissent immédiatement, sifflent, ondulent autour d’elle comme des serpents prêts à mordre.
- Mais tu sais aussi que cette colère… elle n’est pas tournée vers ton passé. Elle est tournée vers moi.
Encore un pas. La chaleur est suffocante.
- Je ne peux pas effacer ce que j’ai fait… mais je peux t’aider à la canaliser.
- N’avance plus ! prévient-elle, une pointe d’inquiétude dans la voix. Je vais te faire mal.
Je secoue la tête.
- Non, tu ne le feras pas.
Je m’approche encore. Je sens ma chair qui crame lentement. Mais je tiens.
- T’as peut-être pas confiance en moi… mais moi je crois en toi.
Je tends la main.
- J'ai vu ce dont tu étais capable. J'ai vu à quel point ton pouvoir faisait partie intégrante de ton âme. Souviens-toi, Alexia. Souviens-toi de la dernière fois, dans le réfectoire, quand tu pensais ne pas savoir te contrôler. Souviens-toi de la correction que tu as donné à Evelyne, les yeux fermés
Je m’arrête à quelques centimètres d’elle.
- Prends ma main, Alexia, je souffle, les yeux ancrés dans ses prunelles irisées. Si tu n’as pas confiance en moi, aies au moins confiance en toi-même.
Un silence. Long. Trop long. Je vois son hésitation. Son regard qui vacille. Sa peur. Je doute aussi. Ai-je vraiment le droit de faire ça ? De replonger dans sa tête ? De toucher encore à ce qu’elle ressent ?
Putain.
Si je ne fais rien, elle va exploser. Alors je reste là. J’attends.
Et enfin… elle cède. Ses doigts frôlent ma paume. Je referme ma main sur la sienne, plus vite que prévu, et la tire vers moi. Elle résiste une fraction de seconde, juste assez pour que sente sa peur. Puis elle lâche prise. Je la plaque contre moi. La brûlure est immédiate. Violente. Les flammes me mordent, s’accrochent à ma peau, remontent le long de mes bras comme si elles voulaient me dévorer vivant. Je serre les dents, mais un grognement m’échappe.
Putain ça fait un mal de chien. Mais je ne lâche pas.
Je ferme les yeux, et je plonge. Je m’infiltre en elle. Dans ce chaos. La peur. La rage. La culpabilité. Et doucement, je tire dessus. Pas pour effacer, mais plutôt pour apaiser. Lisser. Calmer la tempête sans la faire disparaître.
Petit à petit, la chaleur diminue. Les flammes s’éteignent. Son corps se relâche contre le mien, comme si toute la tension s’échappait d’un coup. Je rouvre les yeux, le souffle court. Elle pose sa tête contre mon torse et soupire.
- Merci, dit-elle simplement.
Un mot simple. Mais qui me vrille le cœur. Parce que je sais que je ne le mérite pas. Et quand elle s’éloigne légèrement pour me regarder sans vraiment me voir, mon estomac se noue violemment.
Je suis en train de devenir son refuge, comme si j’étais quelqu’un de sûr. Alors que je suis probablement le mec le plus dangereux pour elle dans ce putain d’endroit.
Ça me fout une trouille monumentale.
Derrière nous, Eishen n’a pas bougé. Il nous jauge en silence, les bras croisés, incapable de dire quoi que ce soit. Même Akhram n’ose plus respirer.
Le calme est revenu. Fragile. Beaucoup trop fragile.
Et je sais que ça ne va pas durer.

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