Partie 53

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Je pousse la porte de ma chambre avec une sensation étrange, presque irréelle, comme si cet instant n’était qu’une parenthèse fragile au milieu du chaos, une respiration qu’on m’accorde sans vraiment me demander si je suis prête à la prendre. Derrière moi, j’entends encore la voix d’Eishen qui proteste, basse mais insistante, et celle de Samuel qui lui répond avec cette nonchalance un peu brutale que je commence à reconnaître, mélange d’agacement et de protection maladroite.

  • Elle n’a pas besoin de baby-sitter, répète-t-il, la voix un peu sèche. Elle s’est débrouillée toute seule jusqu’ici, non ?
  • Justement, gronde Eishen. Regarde où ça l’a menée.

Je retiens un soupir, agacée autant que touchée malgré moi, et je me retourne vers eux avant de franchir complètement le seuil.

  • Je vais bien, dis-je, en appuyant chaque mot comme pour les enfoncer dans leurs crânes. J’ai juste besoin… d’un peu de calme.

Samuel me regarde une seconde de plus, comme s’il voulait vérifier que je ne suis pas en train de mentir. Ou pire, de me mentir à moi-même. Il hoche finalement la tête, les mains dans les poches.

  • Ouais. Ça, je peux comprendre.

Eishen, lui, ne dit rien. Son regard s’attarde sur moi avec une intensité presque dérangeante, comme s’il essayait de mesurer un danger invisible, quelque chose qui le dépasse. Ça me donne envie de lui dire d’arrêter, de me laisser respirer, mais je n’en fais rien. Je me contente de lui adresser un léger sourire, plus pour mettre fin à ce moment qu’autre chose.

  • À tout à l’heure.

Ils finissent par tourner les talons, précédés par Akhram, et leurs pas s’éloignent dans le couloir, me laissant seule avec un silence qui, pour une fois, ne m’écrase pas immédiatement. Je referme doucement la porte derrière moi, comme pour préserver cet instant, et je reste un moment immobile, la main encore posée sur la poignée, à écouter le battement de mon cœur qui peine à ralentir.

Puis je me retourne.

La chambre me saute au visage.

Elle est… trop. Trop grande, trop propre, trop lumineuse. Tout semble neuf sans être froid, soigné sans être impersonnel, comme si quelqu’un avait pris le temps de penser chaque détail pour rendre cet endroit habitable, presque chaleureux. Rien à voir avec les murs austères du pensionnat de Suwan, avec leurs fissures et leur odeur persistante de métal et de cendre.

Je m’avance lentement, déposant mon sac près de la porte sans vraiment y prêter attention, et je laisse mon regard glisser sur le mobilier. Le bureau attire immédiatement mon attention : un grand plateau en bois clair, impeccablement poli, avec des étagères encore vides qui n’attendent qu’à être remplies. Dessus, tout est déjà en place. Feuilles, stylos, carnets, règles. Comme si quelqu’un avait anticipé mes besoins avant même que j’en prenne conscience. Je frôle la surface du bout des doigts. C’est lisse. Réel.

Dans un coin, le lit m’appelle presque. Une seule place, mais large, avec des draps aux teintes pastel qui tranchent avec la rudesse de ce que j’ai connu ces derniers mois. De l’autre côté, un petit espace salon s’étire, avec un canapé et deux fauteuils disposés autour d’une table basse. L’ensemble est simple, mais… accueillant. Presque trop pour être honnête.

Je m’approche de la fenêtre. La lumière inonde la pièce sans agresser, douce, diffuse. En contrebas, je distingue ce que Farwell a appelé le “jardin social” : des allées propres, des bancs, quelques silhouettes qui discutent tranquillement. Rien ne ressemble à un champ de bataille. Rien ne crie danger.

Et c’est justement ça qui me dérange.

Je me laisse tomber sur le lit, le matelas s’enfonçant sous mon poids avec une souplesse déconcertante. Mon corps entier semble protester contre ce confort inattendu, comme s’il ne savait plus comment réagir face à quelque chose qui ne fait pas mal.

Je fixe le plafond. Le blanc immaculé me renvoie à moi-même. Une demi-heure passe sans que je m’en rende vraiment compte. Mes pensées tournent, se croisent, s’entrechoquent, mais reviennent toujours au même point.

Samuel.

Encore lui.

Toujours lui.

Et pour une fois… ce n’est pas seulement à cause de son pouvoir.

Je ferme les yeux un instant, laissant remonter ce que je m’efforce de contenir depuis des heures. Au début, il y avait la colère. La frustration. Cette impression d’avoir été manipulée, envahie, dépossédée de quelque chose d’intime. Et elle est toujours là, quelque part, tapie sous la surface.

Mais il n’y a pas que ça.

Je repense à l’ascenseur. À sa présence, silencieuse, presque hésitante. Je l’ai senti. Son pouvoir, prêt à intervenir… et sa retenue. C’est moi qui ai lâché prise. Moi qui ai choisi de ne pas le repousser. Et cette réalisation me serre la poitrine d’une manière différente. Plus douce. Plus dangereuse aussi. Parce que si ce que je ressens n’est pas entièrement fabriqué… alors ça veut dire que je ne peux plus me cacher derrière cette excuse.

Que tout devient réel.

Un bruit infime me tire brusquement de mes pensées. Un couinement.

Je me redresse immédiatement, le cœur qui s’emballe sans prévenir. Le silence retombe, lourd, presque étouffant, comme si la pièce retenait son souffle avec moi. Je tends l’oreille.

Rien.

Puis à nouveau, ce petit son, à peine perceptible, fragile… mais bien réel. Mon regard glisse lentement vers la porte. Vers mon sac. Mon estomac se noue. Je me souviens soudain de la voiture. De cette sensation étrange, fugace, quand j’ai cherché ma gourde. Quelque chose de… vivant. De chaud. De trop présent pour être ignoré.

Je me lève avec précaution, chaque pas mesuré, comme si le sol pouvait céder sous mes pieds. Sans même m’en rendre compte, mon pouvoir s’active, et la chaleur familière envahit mes mains. Des flammes pâles dansent autour de mes doigts, silencieuses, prêtes.

Au cas où.

Toujours au cas où.

Je m’approche du sac, lentement, le souffle court. Quelque chose bouge à l’intérieur. Je le vois cette fois. Une légère ondulation du tissu, presque imperceptible, mais suffisante pour faire grimper l’adrénaline dans tout mon corps. Et si c’était un piège ? Si quelque chose de monstrueux m’attaquait sauvagement ? Une bête envoyée contre moi, dans le but de m’affaiblir pour mieux m’atteindre par la suite ?

Je déglutis, puis me penche, attrapant la fermeture avec une main légèrement tremblante. D’un geste rapide, j’ouvre le sac et soulève le rabat. Je recule aussitôt.

Le silence tombe.

Puis, lentement, une petite forme noire émerge de l’ouverture. Une gerbille. Minuscule. Le pelage sombre, brillant sous la lumière, les yeux noirs fixés sur moi avec une intensité presque… humaine.

Je reste figée, les poings toujours enflammés, incapable de décider si je dois attaquer ou fuir.

  • Qui que vous soyez… montrez-vous ! je lance, la voix plus aiguë que je ne l’aurais voulu. Je… je n’ai pas peur !

Bon… niveau crédibilité, on repassera…

La gerbille avance de quelques petits bonds, sans la moindre hésitation. Mon cœur cogne si fort que j’ai l’impression qu’il va exploser. Je résiste à la petite voix dans ma tête qui hurle de prendre mes jambes à mon cou. Soudain, le corps de l’animal se met à… gonfler. Je recule d’un pas, horrifiée. Sa peau se déforme, s’étire, ses poils disparaissent sous une matière noire, visqueuse, qui engloutit sa forme initiale. Le processus est lent, dérangeant, presque obscène.

Et pourtant… familier.

Les traits se dessinent peu à peu. Humains. Connus.

  • Nao ? je souffle, abasourdie, les flammes s’éteignant d’elles-mêmes.

Il se redresse devant moi, ajustant ses vêtements comme si de rien n’était, un léger sourire en coin.

  • Curtis m’a prévenu que tu partais.

Je cligne des yeux, complètement perdue.

  • Pardon… quoi ?

Il hausse un sourcil, comme si c’était l’évidence même.

  • Si Suwan t’envoie à l’autre bout du monde, c’est que c’est grave, non ? Et si Curtis m’en parle… c’est que ça l’est encore plus.

Je laisse retomber mes mains sur mes genoux, encore sonnée, le regard accroché au sien comme si j’essayais d’y trouver une logique, un fil conducteur qui m’échappe complètement. Mon cœur bat trop vite, mes pensées s’emmêlent, et pourtant je sens que ce qu’il dit… compte.

  • Attends, attends… je le coupe en secouant la tête, essayant de remettre un peu d’ordre dans tout ça. Tu es en train de m’expliquer que Curtis savait ? Pour… tout ça ? Les sœurs originelles, le Conseil, ce qui se prépare ?

Nao hoche lentement la tête, sans me lâcher du regard.

  • Pas tout. Mais suffisamment pour comprendre que ça allait mal tourner.

Je fronce les sourcils, la gorge serrée.

  • Et il ne t’a rien dit de plus ?
  • Non, répond-il simplement. C’est ça qui est bizarre.

Il relâche mes mains pour se redresser, faisant quelques pas dans la pièce comme s’il cherchait ses mots.

  • Curtis ne fait jamais ça. D’habitude, quand il a une vision, il va directement voir Suwan. Toujours. Sans exception. Mais là… il est venu me voir, moi.

Je relève la tête brusquement.

  • Toi ?
  • Ouais, lâche-t-il avec un petit rire sans joie. Moi. Le gars qui passe son temps à éviter les responsabilités...

Il passe une main dans ses cheveux, agacé.

  • Il était… différent, Alexia. Sérieux. Vraiment sérieux. Comme à Bétalène.

Un frisson me parcourt l’échine.

  • Qu’est-ce qu’il t’a dit, exactement ?

Nao s’arrête, se tourne vers moi, et son regard se durcit légèrement.

  • Il m’a dit : « Alexia et Samuel vont partir dans la journée… et si on ne fait rien, on ne les reverra sûrement jamais. »

Le silence retombe, lourd, étouffant. Mes doigts se crispent sur les draps.

  • C’est tout, reprend Nao. Il n’a rien ajouté. Il ne m’a pas demandé de te suivre, il ne m’a pas donné d’ordre. Juste… ça.

Il marque une pause, puis reprend, plus lentement.

  • Et après, il m’a simplement suggéré de rester avec toi à l’infirmerie. De veiller sur toi pendant que tu récupérais de ton combat avec Evelyne.

Je ferme les yeux un instant, essayant d’assembler les pièces.

  • Il savait, je murmure. Il savait que Suwan viendrait me chercher…
  • Exactement, confirme Nao. Et il savait que vous partiriez. Toi, Samuel… et l’autre là, Eishen.

Il croise les bras, pensif.

  • Alors je me suis dit que s’il m’avait placé à côté de toi à ce moment-là… ce n’était pas pour rien.

Je rouvre les yeux, le fixant avec incrédulité.

  • Donc tu en as déduis que… tu devais espionner Suwan ?
  • Pas espionner, corrige-t-il en grimaçant. Écouter. Nuance.

Je laisse échapper un souffle agacé.

  • Nao…
  • Hé, je te jure que j’avais pas prévu d’aller aussi loin, se défend-il en levant les mains. Mais quand Suwan t’a fait venir dans son bureau avec Samuel et Eishen… j’étais là. J’ai tout entendu.

Mon estomac se noue.

  • Tout ?
  • Tout, répète-t-il. Les sœurs originelles. Leur plan. Le fait qu’elles te voient comme une arme. Le fait que tu sois en danger constant.

Il me regarde droit dans les yeux.

  • Et là, j’ai compris que Curtis ne m’avait pas envoyé là pour rien.

Je me lève brusquement, faisant quelques pas nerveux dans la chambre.

  • Non, non, non… ça n’a aucun sens, dis-je en passant une main dans mes cheveux. Pourquoi toi ? Pourquoi t’envoyer seul ? Pourquoi ne rien dire à Suwan ?
  • Parce que Suwan est peut-être compromis.

Ses mots me coupent net.

Je me retourne lentement vers lui.

  • Quoi ?
  • Réfléchis, Alexia, insiste-t-il en s’approchant. Si Curtis a vu quelque chose d’assez grave pour ne pas en parler à Suwan… c’est qu’il ne peut pas lui faire confiance. Pas entièrement.

Mon cœur se serre.

  • Ou alors… je souffle, la voix tremblante, il voulait juste éviter de provoquer ce qu’il a vu.

Nao incline légèrement la tête, comme s’il considérait sérieusement cette possibilité.

  • C’est possible aussi. Les visions, c’est toujours tordu avec lui. Plus t’en dis, plus tu risques de tout foutre en l’air.

Il soupire, puis reprend :

  • Mais une chose est sûre : il m’a mis sur ta route pour une raison.

Je laisse tomber mes bras le long de mon corps, épuisée.

  • Mais pourquoi toi ? je répète, presque à moi-même. Pourquoi pas quelqu’un de plus… fiable ?

Un sourire amer étire ses lèvres.

  • Un Empathe qui contrôle à moitié ses pouvoirs… et un ex-agent de la Confrérie qui t’a déjà trahi sans le vouloir ?

Il hausse les épaules.

  • Tu parles d’une équipe de rêve.

Malgré moi, un souffle ironique m’échappe.

  • C’est rassurant…
  • Hé, je suis sérieux, reprend-il, plus grave. Si Curtis m’a choisi, c’est peut-être justement parce que je ne suis pas… évident. Parce que personne ne fera attention à moi. Parce que je peux passer inaperçu.

Il désigne vaguement le sac du menton.

  • Littéralement.

Je secoue la tête, encore perdue, mais incapable d’ignorer la logique étrange de ses paroles.

  • Et maintenant ? je demande finalement. Tu comptes faire quoi ?

Son regard s’illumine légèrement, une étincelle familière revenant dans ses yeux.

  • Maintenant ? Je reste. Je fouille. Je comprends.

Il se redresse complètement, époussète son pantalon comme si tout était déjà décidé.

  • Et surtout, je veille sur toi.

Je lève les yeux au ciel, à moitié exaspérée, à moitié… soulagée malgré moi.

  • J’ai déjà deux baby-sitters, merci bien.
  • Un Empathe instable et un type lié à la Confrérie, corrige-t-il en grimaçant. Franchement, tu peux faire mieux.

Je m’apprête à répliquer, mais un coup discret à la porte me coupe net. Mon cœur fait un bond. Je me tourne vers Nao, paniquée.

  • Dans le sac. Maintenant.

Il n’a pas le temps de répondre. La poignée s’abaisse. La porte s’ouvre.

  • Nao, lance calmement Eishen en s’appuyant contre l’encadrement, un léger sourire aux lèvres. Curtis m’avait prévenu que tu serais là.

Je reste figée.

Complètement perdue.

Nao soupire, l’air presque blasé.

  • Génial. Même plus besoin de faire d’efforts.

Eishen entre dans la pièce, refermant la porte derrière lui.

  • Dépêche-toi de trouver une autre apparence, ajoute-t-il tranquillement. C’est l’heure du dîner. Et je doute que Suwan apprécie de découvrir un passager clandestin.

Je passe une main sur mon visage, dépassée. Une seule certitude s’impose à moi, froide, tranchante.

Si Curtis agit dans l’ombre… c’est qu’on ne peut plus faire confiance à personne.

Même pas à ceux qu’on croyait connaître.

Nous ne pouvons compter que sur nous-mêmes…

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