Partie 56 - Samuel

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Je quitte le réfectoire du Cerbère avec l’impression d’avoir avalé des tessons de verre. Derrière moi, la vie continue pourtant comme si rien ne venait de se produire. Les conversations se croisent dans un brouhaha constant, les chaises raclent le sol, des éclats de rire résonnent entre les grandes colonnes du réfectoire, et plusieurs élèves traversent déjà les couloirs avec leurs livres serrés contre eux, pressés de rejoindre leurs classes. Tout paraît normal. Ridiculement normal.

Et moi, au milieu de tout ça, j’ai juste l’impression d’être devenu complètement con.

Je remonte lentement le couloir du premier étage, les mains enfoncées dans les poches de ma veste, incapable de calmer le bordel qui cogne dans ma tête depuis que j’ai quitté la table. Plus j’y repense, plus la honte me vrille l’estomac.

J’ai vraiment cru qu’Alexia s’était rapproché d’un autre gars aussi facilement. J’ai imaginé qu’elle était passé à autre chose. Qu’elle m’avait remplacé en quelques semaines. Comme ça. D’un claquement de doigts.

Putain.

Rien que d’y penser, j’ai envie de me fracasser le crâne contre le mur. Parce que j’aurais dû le voir. Parce que ce n’est pas elle. Alexia n’accorde pas sa confiance comme ça. Pas à un inconnu débarqué de nulle part avec un sourire et trois phrases bien tournées. Je la connais suffisamment pour savoir à quel point elle peut être méfiante quand quelqu’un essaye d’entrer trop vite dans son espace. Même quand on était gosses, elle fonctionnait déjà comme ça. Elle observait d’abord. Restait à distance. Puis, après un long moment, elle s’ouvrait un peu.

Alors oui, voir ce Noah débarquer et devenir immédiatement proche d’elle… ça aurait dû me sembler louche dès le départ.

Mais au lieu de réfléchir correctement, j’ai réagi comme un abruti.

Je laisse échapper un rire sec en passant une main sur mon visage fatigué. Pathétique.

Mes pas ralentissent finalement devant une immense fenêtre qui donne directement sur les jardins du Cerbère. La lumière du matin écrase les allées de pierre blanche et fait briller les fontaines dispersées un peu partout dans la cour intérieure. En contrebas, des groupes d’ados discutent déjà autour des bancs ou traversent les jardins avec cette énergie impensable que les pensionnaires américains semblent posséder dès le réveil.

Je fixe mon reflet dans la vitre quelques secondes. Sale gueule. Des cernes sous les yeux. Les traits tirés. L’air d’un type qui dort peu depuis beaucoup trop longtemps. Je ferme les yeux un instant, laisse ma tête retomber contre la vitre froide.

Et forcément… les souvenirs remontent immédiatement.

Alexia gamine, assise à côté de moi dans les couloirs du conservatoire, son violoncelle posé sur le sol pendant qu’elle me regardait jouer volontairement faux juste pour la faire rire. Son rire justement. Clair. Facile. Vivant. Cette manière qu’elle avait de lever les yeux au ciel quand je racontais des conneries, avant de finir par rire malgré elle.

A cette époque-là, tout semblait simple.

On se retrouvait après les cours de musique presque toutes les semaines. On trainait pendant des heures sans jamais vraiment avoir besoin d’une raison particulière pour rester ensemble. On parlait de tout et de rien. Des profs insupportables. Des examens. Des morceaux qu’on détestait travailler. Des rêves débiles qu’on avait à dix ans.

Et bordel… elle souriait tellement plus avant.

Maintenant, chaque fois que j’arrive à la faire rire, j’ai l’impression d’arracher ce moment à quelque chose de beaucoup plus sombre.

Mon regard se perd à nouveau dans les jardins. Puis, mon esprit revient malgré moi à cette soirée au conservatoire. Celle où tout a commencé à partir en vrille. Celle où Suwan est entré dans la vie d’Alexia, pour le meilleur et pour le pire. Surtout le pire.

Je me souviens encore de l’atmosphère de ce soir-là avec une précision presque douloureuse. La lumière blafarde des lampadaires. Le silence de la nuit. Alexia qui avait fini par s’asseoir à côté de moi avec cet air épuisé qu’elle essayait toujours de cacher derrière des petits sourires maladroits.

Mais surtout, je me souviens de sa voix. De la manière dont elle s’était ouverte à moi ce soir-là. Elle m’avait parlé de l’incendie. Laissé tomber les barrières. Elle m’avait confié sa peur, ses doutes, ses souvenirs flous. Elle me faisait confiance. Entièrement et complètement confiance. Et moi… j’ai foutu mon pouvoir là-dedans sans même m’en rendre compte.

Je serre les dents brutalement. Ça me bouffe encore aujourd’hui. Parce que depuis cette soirée, plus rien n’a jamais été normal.

La Confrérie.

Les Sœurs originelles.

Bétalène.

Les secrets.

Toujours ces putains de secrets.

Je rouvre brusquement les yeux et pousse un long soupir. Ça suffit. Ce n’est pas le moment de me perdre là-dedans.

Alexia est en danger. Les Sœurs finiront forcément par la retrouver ici aussi, et essayer de raviver quoi que ce soit entre nous maintenant serait probablement la pire idée possible. Elle a déjà suffisamment de problèmes sans que je vienne rajouter mes sentiments au milieu de tout ce bordel.

Alors pourquoi est-ce que ça me retourne autant de la voir avec quelqu’un d’autre ? Pourquoi est-ce que ça me fout dans un état pareil alors que je sais très bien qu’on n’a pas le luxe de penser à ça ?

Et surtout… pourquoi Suwan ne m’a rien dit ?

Je fronce les sourcils en repensant à la scène du réfectoire. Pourquoi cacher la présence de Nao ? Pourquoi ne pas nous mettre dans la confidence directement ? Est-ce qu’il se méfie du Cerbère ? De Farwell ? N’avons-nous donc aucun allié en qui avoir confiance ?

Une sensation étrange traverse soudain l’espace derrière moi. Subtile. Presque imperceptible. Mais maintenant que je connais suffisamment Suwan, je reconnaitrais cette sensation entre mille.

  • Les autres ne sont pas avec toi ? demande-t-il en s’approchant.

Je secoue la tête. Le silence retombe un instant avant que sa voix grave ne résonne calmement dans le couloir.

  • Comment va-t-elle ?

Je laisse échapper un rire sec.

  • Tu pourrais peut-être lui demander toi-même.

Toujours aucune réaction.

Je finis par me retourner vers lui. Suwan est adossé au mur, les bras croisés, impeccablement calme comme toujours. Mais quelque chose dans ses yeux trahit sa fatigue. Ses émotions sont brouillées derrière son masque habituel, comme si quelque chose en lui luttait constamment pour rester parfaitement contrôlé. Pendant une seconde, l’envie me traverse d’utiliser mon pouvoir pour démêler tout ça, juste pour comprendre ce qu’il cache encore.

Mais je chasse aussitôt l’idée. Très mauvaise idée. Même si je maîtrise mieux mon don maintenant, je préfère éviter de l’utiliser inutilement. Juste au cas où.

  • Depuis qu’on est revenu de Bétalène, tu l’évites, je finis par dire. Tu débarques uniquement quand t’as pas le choix. Alors quoi ? C’est quoi ton problème exactement ?

Suwan détourne légèrement les yeux vers les jardins avant de répondre.

  • On a eu ce qu’on voulait.
  • Pardon ? je gronde, les sourcils froncés.
  • Les réponses, précise-t-il en baissant les yeux vers le sol. Si on a suivi Alexia jusque-là, c’était pour comprendre ce qu’il s’était passé pendant l’incendie. Maintenant que je sais enfin la vérité… ça ne sert plus à rien que je reste constamment près d’elle.

La colère monte d’un cran.

  • Dis pas de connerie.

Ma voix résonne plus fort que prévu dans le couloir presque vide.

  • Si t’étais là cette fameuse nuit, c’était pas juste pour jouer aux apprentis détectives ! T’étais là pour protéger ta fille !
  • Moins fort ! fulmine-t-il aussitôt en jetant un regard nerveux autour de lui.

Mais maintenant que j’ai commencé, impossible de m’arrêter.

  • Tu l’as cherché pendant des mois ! T’as remué ciel et terre pour comprendre ce qui lui était arrivé et maintenant que t’as enfin les réponses, tu veux juste… quoi ? Disparaitre encore ?

Quelque chose se crispe brutalement dans son regard.

  • Samuel…
  • Les Sœurs originelles la traquent depuis le début ! je continue sans lui laisser le temps de parler. Et toi tu le savais déjà avant même qu’elle naisse ! Aujourd’hui elles ont retrouvé sa trace. Ce n’est qu’une question de temps avant qu’elles ne frappent le Cerbère pour atteindre Al’. Alors non, tu n’as plus le droit de lui tourner le dos. Pas après tout ça. Pas après tous les sacrifices que t’as fait pour elle.

Un silence brutal retombe entre nous. Pendant une seconde, j’ai presque l’impression qu’il va simplement se barrer sans répondre. Comme d’habitude. Balayer la conversation d’un revers de main et retourner s’enfermer derrière son calme insupportable.

Mais cette fois, quelque chose craque. Je le vois dans sa posture. Dans sa mâchoire qui se serre violemment. Dans cette tension inhabituelle qui traverse enfin son visage.

  • Je suis parti il y a onze ans ! lâche-t-il soudain.

Sa voix claque avec une violence sèche qui me surprend presque autant que lui.

  • J’ai laissé Sophie et Antoine élever Alexia parce que je savais déjà à l’époque que sa vie serait foutue en l’air si je restais près d’elle !

Ses yeux sombres remontent brusquement vers moi. Et putain… je crois que c’est la première fois depuis que je le connais que je le vois réellement perdre le contrôle.

  • Ce ne sont pas les Sœurs qui s’acharnent contre Alexia, continue-t-il d’une voix plus basse, mais infiniment plus dangereuse. C’est contre moi qu’elles en ont. Parce que j’ai touché à des choses que j’aurais dû laisser dans l’ombre.

Le couloir semble devenir plus froid autour de nous.

  • J’ai percé certains secrets du génome Bêta. J’ai voulu comprendre comment nous fonctionnions. Pourquoi nous existions. Comment stabiliser certaines anomalies…

Il laisse échapper un rire sans joie.

  • Et sans le vouloir, j’ai transformé Alexia en cible avant même sa naissance.

Même si je connaissais une partie de l’histoire, entendre Suwan le dire à voix haute me vrille l’estomac. Comme si les mots rendaient enfin tout ça réel.

Il détourne le regard.

  • Les Alphas convoitent ce qu’elle est devenue. Ce que je lui ai transmis. Ce que j’ai modifié.

Sa voix s’éteint quelques secondes avant qu’il reprenne plus faiblement :

  • Alors maintenant quoi ? Tu voudrais que je devienne soudainement le père que j’ai renoncé à être il y a plus d’une décennie ?

Je serre les dents.

  • Raconte-toi ce mensonge en boucle si tu veux, mais tu sais aussi bien que moi que ce sont des foutaises…

Je fais un pas vers lui sans quitter son regard.

  • Parce que t’as peut-être quitté sa vie officiellement, mais tu l’as jamais réellement abandonnée. Pas une seule seconde. Tu l’as protégée pendant des années sans même qu’elle le sache. T’étais là la nuit de l’incendie. T’as créé le pensionnat pour des gamins comme elle. T’as remué toute la France quand elle a disparu, encore. Et maintenant, t’es parti à l’autre bout du monde pour elle.

Je secoue la tête, profondément agacé.

  • Alors arrête de faire comme si t’étais un étranger dans son histoire.

Suwan passe lentement une main sur son visage fatigué.

  • Tu ne comprends pas… souffle-t-il, fatigué.
  • Alors explique-moi.

Pour la première fois depuis le début de la conversation, Suwan semble réellement hésiter. Puis il finit par détourner les yeux vers les jardins du Cerbère.

  • Plus je reste près d’elle… plus elle sera en danger.

Sa voix a retrouvé son calme. Presque trop, d’ailleurs.

  • Les Sœurs ne veulent pas seulement Alexia. Elles veulent ce qu’elle représente. Ce qu’elle pourrait devenir. Et tant qu’elles continueront à me considérer comme une menace… elle restera liée à moi.
  • Donc ta solution, c’est quoi ? Fuir, encore ?

Je croise les bras, en attendant sa réponse. Mais le silence suffit largement.

Putain.

  • Sérieusement ? je lâche dans un rire incrédule. Après tout ce qu’elle a traversé ?

Quelque chose se durcit dans son regard.

  • Tu crois que c’est facile pour moi ? fulmine-t-il, sa voix désormais tranchante. Tu crois que regarder cette gamine me fixer avec les yeux de Sophie sans pouvoir lui dire la vérité me fait plaisir ?

Je reste figé. Suwan baisse la tête, regrettant visiblement d’en avoir trop dit.

  • Chaque fois qu’elle me regarde, je me rappelle exactement pourquoi je ne suis pas revenu.

Le couloir redevient silencieux. Au loin, des élèves traversent les étages dans un bruissement étouffé. Un brouhaha qui parait appartenir à un autre monde que le nôtre.

  • Mais… tu as raison sur un point, soupir Suwan finalement. Je ne peux pas lui tourner le dos maintenant.

Ses doigts se crispent brièvement dans les poches de son manteau.

  • C’est à cause de moi si elle traverse tout ça aujourd’hui. Et je ne peux simplement pas retourner en France comme s’il s’agissait d’un banal voyage professionnel.

Enfin.

Putain, enfin.

La tension dans mes épaules se relâche un peu.

  • Le pensionnat ne peut pas fonctionner sans moi éternellement, reprend-il plus calmement. Si je reste ici à plein temps, ça finira forcément par poser problème.
  • Eishen et moi, on veillera sur elle quand t’es pas là.

Il relève les yeux vers moi.

  • Mais si tu ne reviens pas régulièrement vérifier qu’elle va bien… je te jure que la colère des Sœurs ou celle de la Confrérie ne seront rien comparé à la réaction d’Alexia quand je lui balancerai toute la vérité.

Contre toute attente, un léger sourire apparaît au coin des lèvres de Suwan. Petit. Fatigué. Mais réel.

  • Ça ressemble presque à une menace, Samuel.
  • C’en est une.

Son sourire s’élargit légèrement avant qu’il ne tourne les talons. De fines volutes de fumée pourpre commencent déjà à onduler autour de lui, déformant l’espace du couloir.

  • Ce n’est qu’une question de temps avant qu’elle ne découvre la vérité. J’en suis conscient.

La fumée s’épaissit davantage.

  • Mais si j’apprends qu’elle l’a découverte grâce à toi…

Sa silhouette commence à se dissoudre entièrement dans les volutes violettes.

  • … tu prieras pour être resté dans l’Arène de la Confrérie.

Et il disparait, comme s’il n’avait jamais été là. Le silence s’impose brutalement dans le couloir glacé. Je laisse échapper un long soupir.

  • Ouais… je marmonne pour moi-même. Content de te revoir aussi, Suwan.

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