Partie 57
- Tu es sûr qu’on est au bon endroit ? marmonne Nao pour la troisième fois depuis qu’on a quitté le réfectoire, sa voix traînante résonnant mollement dans le couloir désert.
Je tourne vaguement la tête vers lui sans ralentir le pas. Depuis dix bonnes minutes, nous errons d’un étage à l’autre comme trois touristes complètement perdus dans un bâtiment beaucoup trop grand. Et le pire, c’est qu’aucun de nous ne semble prêt à reconnaître qu’il n’a absolument rien retenu des explications de June.
Le Cerbère est immense. Pas seulement grand. Immense dans cette manière froide et presque absurde qu’ont certains lieux de vous faire sentir minuscule au milieu d’eux. Chaque étage ressemble au précédent avec une précision dérangeante : mêmes murs clairs, mêmes longues bandes lumineuses au plafond, mêmes baies vitrées donnant sur le jardin intérieur, mêmes couloirs interminables qui semblent s’étirer à l’infini. À force de tourner, j’ai même l’impression que l’endroit se moque doucement de nous.
- Je crois qu’elle a dit premier étage, couloir de droite, se défend Eishen en haussant les épaules. Enfin… à moins que ce soit gauche.
Nao laisse échapper un petit rire moqueur.
- Ou alors c’était un autre étage complètement. Tout à l’heure, t’étais persuadé que c’était le cinquième. Puis le deuxième. À ce rythme-là, on va finir par découvrir une aile secrète du bâtiment avant le bureau des inscriptions.
Je retiens difficilement un sourire.
- De toute façon, on n’a qu’à chercher le ficus, je souffle en reprenant les devants. June nous a dit qu’il y aurait une plante devant la porte.
Le simple fait de penser à elle suffit à faire remonter un léger agacement dans ma poitrine.
Je grimace intérieurement.
C’est ridicule.
Vraiment ridicule.
Depuis ce matin, j’ai l’impression d’être incapable de réfléchir normalement. Mes pensées tournent en boucle sans jamais parvenir à se fixer sur l’essentiel. Pourtant, il y aurait largement de quoi m’occuper l’esprit : Curtis qui envoie Nao ici dans mon dos, Suwan qui cache encore une partie de la vérité, les Sœurs originelles qui finiront tôt ou tard par nous retrouver…
Mais malgré tout ça, malgré le danger qui plane constamment au-dessus de nous depuis des semaines, mon cerveau revient sans cesse au même point.
- Pourquoi ils mettent aucune indication aussi ? râle Eishen derrière moi. Tous les étages se ressemblent ici.
- Si t’avais une mémoire correcte, ça se saurait.
La voix de Samuel surgit soudainement du couloir de droite.
Mon cœur rate immédiatement un battement. C’est physique. Instantané. Complètement incontrôlable. Je déteste ça.
Samuel apparaît quelques secondes plus tard au bout du couloir, les mains dans les poches de sa veste sombre, l’air beaucoup trop détendu pour quelqu’un qui nous a quittés furieux moins d’une heure plus tôt. Une lumière pâle venue des grandes fenêtres découpe légèrement sa silhouette tandis qu’il s’approche de nous avec cette démarche souple et familière que je reconnaîtrais probablement n’importe où.
Et immédiatement, mon ventre se noue.
Je pense à Ronan aussitôt. Presque violemment. Comme si je pouvais écraser cette réaction sous le poids de ma culpabilité. Samuel, lui, nous observe tour à tour avec une expression oscillant entre amusement et exaspération.
- Vous auriez dû venir avec moi quand je suis parti, lâche-t-il. Qu’est-ce que vous avez foutu pendant tout ce temps ?
Nao n’hésite même pas une seconde.
- J’ai renversé du thé sur mon t-shirt.
Samuel arque lentement un sourcil.
- Sérieux ?
- Ouais, répond Nao avec un aplomb terrifiant. Heureusement, Alexia a utilisé son pouvoir pour sécher la tâche.
Mon sang se glace immédiatement. Je lance un regard meurtrier à Nao, mais il garde un visage parfaitement innocent. Samuel relève aussitôt les yeux vers moi. Et pendant une fraction de seconde, toute la méfiance qu’il affichait encore quelques heures plus tôt disparaît complètement.
À la place, il a juste l’air… impressionné. Sincèrement impressionné.
- Attends… sérieux ? répète-t-il avec un petit sourire incrédule. C’est super, Al’.
Mon cœur se serre stupidement à l’entente de ce surnom.
- Tu commences vraiment à maîtriser ton pouvoir si t’arrives à faire ce genre de trucs.
Sa voix est légère. Presque enthousiaste. Comme avant. Et ça me fait infiniment plus d’effet que ça ne devrait. Je force un petit sourire maladroit.
- C’était pas grand-chose…
Samuel continue pourtant de me regarder quelques secondes de plus, comme s’il essayait de mesurer le chemin parcouru depuis le pensionnat de Suwan. Depuis les crises. Depuis la peur constante de perdre le contrôle.
Puis il finit par détourner les yeux. Et seulement à ce moment-là, je me permets de lancer un regard assassin à Nao. L’autre Bêta me répond par un sourire satisfait qui me donne immédiatement envie de l’étrangler.
Samuel reprend la marche sans remarquer notre échange.
- Je me suis inscrit en Histoire et en Stratégie, explique-t-il en avançant devant nous. Vous aviez raison. On devrait rester ensemble dans les cours.
Sa voix devient légèrement plus grave.
- On ne sait pas quand les Sœurs vont décider de frapper. Et franchement… j’ai pas envie qu’on soit séparés quand ça arrivera.
Je ralentis imperceptiblement. Ces mots-là devraient me rassurer. Et quelque part… c’est le cas. Mais ils réveillent surtout cette chaleur confuse dans ma poitrine que j’essaye désespérément d’étouffer depuis des jours. Parce qu’il parle comme si rester près de moi allait naturellement de soi. Comme s’il n’avait même jamais envisagé le contraire.
Samuel finit par s’arrêter devant une porte noire presque identique à toutes les autres du couloir. Sans le fameux ficus posé à côté dans son pot en terre cuite, nous serions probablement passés devant sans même remarquer qu’il s’agissait enfin du bon bureau.
Eishen laisse échapper un soupir dramatique derrière moi.
- J’ai rarement autant souffert pour trouver une plante verte.
- C’est surtout parce que t’as le sens d’orientation d’un pigeon sous anxiolytiques, réplique Nao.
- Au moins, moi, j’ai pas passé dix minutes à admirer mon reflet dans les vitres de l’ascenseurs.
- Je vérifiais que ma couverture était crédible, se défend le garçon.
Je secoue la tête en les écoutant se chamailler à moitié sérieusement. L’ambiance semble presque normale pendant quelques secondes. Étrangement normale. Comme si nous n’étions pas traqués par une organisation prête à nous tuer. Comme si nous n’avions pas fui à l’autre bout du monde, cachés dans un nouveau pensionnat rempli d’hybrides inconnus.
Samuel se tourne alors vers Nao, et son expression change du tout au tout. La méfiance reste là, quelque part au fond de ses yeux, mais elle semble désormais mélangée à une forme de culpabilité.
- Au fait… désolé pour tout à l’heure, finit-il par dire. Pour June.
Nao hausse vaguement les épaules.
- Je vais lui demander de garder ça pour elle, ajoute Samuel après une courte hésitation.
Le garçon incline simplement la tête en guise de remerciement. Un bref silence retombe entre nous. Puis Samuel recule d’un pas.
- Bon, moi, je vais essayer de retrouver la salle d’entraînement avant de me perdre encore dans ce foutu bâtiment.
Un petit rire lui échappe.
- On se retrouve tout à l’heure.
Et avant que j’aie le temps de répondre quoi que ce soit, il tourne les talons. Je le regarde s’éloigner dans le couloir beaucoup plus longtemps que je ne le devrais. Sa silhouette disparait progressivement derrière l’angle du corridor, avalée par la lumière blanche des grandes fenêtres.
- Tu le fixes encore deux secondes comme ça et ça va devenir gênant, murmure Nao à côté de moi.
Je lui envoie immédiatement un coup de coude violent dans les côtes.
- La ferme.
Son rire étouffé m’accompagne tandis que j’entre finalement dans le bureau.
L’intérieur de la pièce me surprend immédiatement. Je m’attendais à quelque chose de strict. D’organisé. Presque militaire, à l’image du reste du Cerbère. Mais le bureau administratif ressemble davantage à une catastrophe soigneusement entretenue.
Des piles de dossiers s’entassent absolument partout, menaçant de s’effondrer au moindre mouvement. Les étagères débordent de classeurs, de formulaires annotés, de boîtes d’archives entrouvertes. Même le sol disparaît presque sous les papiers. Derrière un immense écran d’ordinateur, un homme aux cheveux grisonnants tape nerveusement sur son clavier, les sourcils froncés, une main plaquée contre sa bouche dans une concentration presque inquiétante.
Pendant quelques secondes, je suis persuadée qu’il ne nous a même pas remarqués. Puis, sans relever les yeux, il nous adresse un vague signe de tête.
- Je suis à vous dans deux minutes, marmonne-t-il.
Nous nous installons face à son bureau dans un silence légèrement pesant. Je laisse mon regard dériver lentement dans la pièce, essayant d’ignorer le malaise étrange qui remonte progressivement le long de ma nuque. Depuis notre arrivée au Cerbère, j’ai cette impression constante que quelque chose m’échappe. Comme si chaque sourire, chaque règle, chaque détail du pensionnat cachait une seconde lecture invisible.
Peut-être que Nao a raison. Peut-être qu’on ne peut réellement faire confiance à personne ici.
- Bien.
L’homme relève enfin la tête.
Ses yeux passent rapidement sur chacun de nous avant de s’arrêter sur moi.
- Mademoiselle Alexia, je présume ?
- Euh… oui.
Son sourire apparaît immédiatement. Et, mon Dieu, ces américains sourient beaucoup trop. J’ai l’impression que même leurs secrétaires administratifs ont reçu une formation spéciale pour paraître rassurants.
- On vous a déjà expliqué le fonctionnement des spécialisations proposées au Cerbère ?
Je hoche vaguement la tête.
- Parfait. Cela nous fera gagner du temps. Vous avez déjà choisi vos domaines ?
Je sens Eishen tourner légèrement la tête vers moi, comme pour s’assurer que nous allons bien tous donner les mêmes réponses.
- Histoire et Théologie. Et Combat et Stratégie.
Le Bêta acquiesce aussitôt avec enthousiasme.
- Excellent choix. Et surtout très complémentaire. Vous serez avec monsieur Farwell pour les cours de duel cet après-midi.
Il ouvre un tiroir, en sort plusieurs dossiers cartonnés et nous les tend avec des stylos.
- Il faudra simplement remplir ces formulaires afin que nous puissions vous intégrer dans…
- Hors de question.
La voix d’Eishen tombe brutalement dans la pièce. Le secrétaire cligne des yeux, déstabilisé.
- Pardon ?
Eishen croise les bras avec fermeté.
- Alexia n’apparaîtra dans aucune base de données américaine, marmonne-t-il d’une voix qui ne laisse pas de place à la discussion.
Le sourire de l’homme vacille aussitôt. Nao repose lentement le dossier qu’il venait tout juste d’attraper.
- Aucun de nous, corrige-t-il calmement.
Le silence qui suit devient immédiatement plus lourd. Le secrétaire passe son regard de l’un à l’autre avec une nervosité grandissante.
- Mais… enfin… il faut bien enregistrer les pensionnaires quelque part…
- Un serveur peut se faire pirater, coupe Eishen sèchement. Et la Confrérie nous cherche activement. Nous ajouter dans vos systèmes reviendrait à allumer une putain de balise lumineuse au milieu de la nuit.
L’homme pâlit légèrement.
Je remarque alors la manière dont ses doigts se crispent sur son clavier.
- Je comprends vos inquiétudes, mais…
- Non, vous ne comprenez pas, le coupe Nao d’une voix beaucoup plus froide qu’à l’accoutumée. Si notre présence fuite, ce ne sont pas simplement des étudiants qui seront en danger. Ce pensionnat entier deviendra une cible.
Le secrétaire déglutit difficilement. Puis, visiblement incapable de leur tenir tête davantage, il récupère rapidement les formulaires pour les ranger dans un tiroir.
- B-Bien…
Son enthousiasme a complètement disparu. À la place, il affiche maintenant l’air fatigué d’un homme qui regrette profondément d’être venu travailler ce matin. Il ouvre un autre compartiment de son bureau et en sort plusieurs feuilles imprimées.
- Voici donc le plan complet du bâtiment… Les salles d’entraînement se trouvent sur deux niveaux différents. Vous pourrez y accéder soit par le rez-de-chaussée sud, soit par les ascenseurs est.
Sa voix devient progressivement un simple bruit de fond tandis qu’il enchaîne les informations. Les horaires, les salles, les accès aux jardins, la bibliothèque au dernier étage, les week-ends libres, les visites autorisées une fois par mois… Je l’écoute distraitement, le regard perdu sur les plans du Cerbère étalés devant nous.
Tout semble immense. Structuré. Presque rassurant. Et pourtant, quelque chose dans cet endroit continue de me mettre mal à l’aise. Comme si le bâtiment lui-même retenait son souffle.
- Vous commencerez cet après-midi avec le cours de duel et défense de monsieur Farwell, conclut finalement le secrétaire avec un sourire visiblement forcé. Vos parrains et marraines d’intégration répondront au reste de vos questions.
Eishen et Nao se lèvent aussitôt.
- Passez une bonne journée, ajoute l’homme en retournant déjà vers son ordinateur.
Je me lève à mon tour pour suivre les garçons. Puis une pensée me traverse brutalement. Je m’arrête net. Lentement, je me retourne vers le bureau. Le secrétaire relève les yeux vers moi avec méfiance.
Je tends la main.
- Vous savez très bien ce que j’attends.
Son expression change immédiatement.
- Ai-je oublié quelque chose ? demande-t-il d’une voix mielleuse.
- Le dossier de Samuel.
Le silence tombe brutalement dans la pièce. Même Eishen et Nao se figent derrière moi. Le visage du secrétaire se ferme aussitôt. Contre son gré, et avec beaucoup de mauvaise volonté, il finit par attraper un dossier et me le tendre. Lorsque je prends à mon tour le fichier, l’homme tire sèchement dessus.
- Le conseiller Farwell risque de ne pas apprécier, gronde-t-il sans se séparer de la fiche.
- Je me fiche complètement de l’avis de Farwell.
Ma voix claque plus sèchement que prévu. Une tension brûlante remonte déjà sous ma peau.
- Ce n’est pas lui qu’on traque comme un animal.
L’homme hésite. Longuement.
- Vous faites une erreur, mademoiselle.
Quelque chose cède finalement en moi. La peur. La fatigue. La colère accumulée depuis des semaines. Tout explose d’un coup. Mon poing s’enflamme presque instinctivement. Les flammes jaillissent brutalement autour de mes doigts avant de se propager au dossier.
Le secrétaire pousse un cri étranglé et lâche immédiatement les papiers. Le feu dévore les feuilles en quelques secondes à peine. L’odeur de papier brûlé envahit aussitôt la pièce. Il ne reste bientôt plus que des cendres noires dispersées sur le sol.
Un silence choqué s’abat dans le bureau.
Je fixe quelques secondes les restes calcinés. Mes mains tremblent encore légèrement sous l’adrénaline. Puis je relève lentement les yeux vers le secrétaire.
- Voilà.
Ma voix tremble à peine.
- Le problème est réglé on dirait.
Je lance un regard victorieux à l’américain avant de tourner les talons et rejoindre les autres dans le couloir.

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