Partie 58

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Après notre passage au bureau des inscriptions, nous errons encore un long moment dans les étages du Cerbère afin de récupérer les ouvrages demandés pour nos cours. Lorsque nous atteignons finalement la bibliothèque, une étrange sensation me traverse aussitôt.

L’endroit me rappelle celle du pensionnat de Suwan.

Pas exactement. L’architecture est différente. Plus moderne, plus lumineuse aussi. Mais il y a cette même odeur de papier et de vieux bois ciré, ce calme suspendu qui semble étouffer le reste du monde dès qu’on franchit les portes. Pendant une seconde, je nous vois assis dans un coin, Ronan et moi, travaillant en silence. Mon cœur se serre. J’imagine la bibliothèque du pensionnat. Les rayonnages silencieux. Son souffle contre ma peau. Son regard juste avant qu’il m’embrasse.

Je détourne presque aussitôt les yeux, comme si mon propre esprit venait de me prendre en faute.

La bibliothèque du Cerbère occupe tout le dernier étage du bâtiment. De grandes fenêtres laissent entrer une lumière pâle qui se reflète sur les longues tables de travail alignées entre les étagères. Quelques élèves sont installés un peu partout, livres ouverts, feuilles couvertes de notes. Certains travaillent dans un silence quasiment religieux. D’autres discutent à voix basse entre deux rayons.

L’endroit est calme. Vivant aussi, d’une certaine manière. Même Eishen se tait en entrant. Et ça, honnêtement, c’est suffisamment rare pour être remarqué.

Nous récupérons nos manuels d’Histoire et de Théologie dans un silence inhabituel, chacun perdu dans ses pensées. Enfin… surtout moi.

Depuis que je suis sortie du bureau des inscriptions, une tension continue vibre sous ma peau. Comme si quelque chose s’était déréglé à l’intérieur de moi. Alors, quand nous redescendons finalement dans ma chambre avec les bras chargé de livres et de dossiers, je pousse un soupir de soulagement en retrouvant enfin un endroit isolé du reste du pensionnat.

Ici, au moins, personne ne peut nous entendre. Je l’espère.

La porte se referme derrière nous dans un léger claquement étouffé. Pendant quelques secondes, personne ne prend la parole. Nao laisse tomber les livres sur la petite table basse avec un bruit sourd avant de se laisser tomber sur le canapé. Eishen reste debout près de la fenêtre, les bras croisés, observant le monde qui s’agite derrière la vitre.

Et moi, je n’arrive pas à bouger. Immobile au milieu de la pièce, fatiguée, tendue. Et vaguement terrifiée par l’ampleur de ce que nous essayons de mettre en place. Maintenant que l’excitation du moment est retombée, notre plan me parait soudain beaucoup plus dangereux qu’intelligent.

Manipuler Samuel est déjà catastrophique. Mais essayer de tromper Suwan ? C’est probablement la chose la plus stupide que j’aie jamais envisagée de toute ma vie. Et pourtant… nous devons le faire. Nous n’avons pas beaucoup d’autres options.

Je passe lentement une main dans mes cheveux avant de relever les yeux vers Nao.

  • A la minute même où Suwan remettra les pieds au pensionnat, il saura que tu n’es plus là.

Ma voix sonne plus sèche que prévu.

  • Tu n’aurais jamais dû venir ici, j’ajoute.

Le garçon pousse un soupir agacé et croise les bras derrière sa tête.

  • Fais confiance à Curtis, marmonne-t-il.
  • Ah oui ? je ricane malgré moi. Comme quand il était persuadé qu’on allait tous mourir à Bétalène ?
  • Justement, réplique immédiatement Eishen en quittant enfin la fenêtre. C’est parce qu’il vous a prévenus que sa vision ne s’est pas réalisée.

Il commence déjà à faire de grands gestes en parlant, visiblement incapable de rester immobile dès qu’il essaye d’expliquer quelque chose.

  • Curtis ne voit pas un futur unique, continue-t-il. Il voit des possibilités. Des trajectoires. Et à partir du moment où il partage ce qu’il a vu, les événements changent automatiquement.
  • Nao acquiesce lentement.

Il a vu ce qui se passerait si je restais en France. Et s’il m’a envoyé ici malgré les risques… c’est qu’il pense pouvoir modifier le cours des choses.

Ma mâchoire se contracte malgré moi. Le problème avec Curtis, c’est qu’aucune conversation à son sujet ne parvient réellement à me rassurer. Parce que même lui semble incapable de comprendre totalement son propre pouvoir.

  • Vous utilisez des mots beaucoup trop grands pour quelque chose que personne ne maîtrise vraiment, je finis par souffler. Curtis pense prendre les bonnes décisions, mais il ne peut pas en être sûr.

Je relève les yeux vers Nao.

  • Et ce risque-là, on ne peut pas se permettre de le prendre.

Un frisson me glace le dos. Le garçon me fixe quelques secondes en silence avant de laisser retomber brutalement ses bras.

  • Je reste, que tu le veuilles ou non, tranche-t-il d’une voix claquante. Maintenant que Samuel et June savent que je suis ici, repartir serait encore plus suspect.

Il se penche légèrement vers moi.

  • Et franchement ? Ce n’est pas plus absurde que ton idée de manipuler Samuel.
  • Qu’est-ce que tu sous-entends par là ? je demande d’une voix plus faible, incapable de soutenir son regard plus longtemps.

Nao arque un sourcil.

  • Je veux dire que t’es beaucoup trop impliquée émotionnellement pour réussir à lui faire perdre ses repères.

Le silence retombe aussitôt. Je sens mon cœur accélérer brutalement dans ma poitrine. Un nouveau frisson parcourt ma colonne.

  • Les effets de son pouvoirs sont toujours là ? s’étonne Eishen avec hésitation.
  • Non. Le séjour d’Alexia au pensionnat a largement suffi à briser l’influence initiale, répond Nao sans me lâcher du regard. Mais ça ne veut pas dire qu’elle ne ressent plus rien pour lui.

L’air devient soudainement beaucoup trop lourd autour de moi.

  • En fait… ajoute-t-il plus calmement, je pense même que Samuel n’a fait qu’intensifier quelque chose qui existait déjà.

Mon souffle reste bloqué au fond de ma gorge. Je déteste la facilité avec laquelle il prononce ce genre de phrases. Comme s’il lisait en moi avec une précision insupportable.

Eishen se frotte maladroitement l’arrière du crâne.

  • Oh…

Son regard glisse vers moi avec prudence.

  • Et même en étant consciente de ça… tu veux quand même essayer de le manipuler ?

Je relève immédiatement la tête.

  • A ce que je sache, mes sentiments ne m’ont jamais empêchée d’agir.

Ma voix tremble légèrement malgré moi. Nao me fixe longuement avant de souffler :

  • Ouais. Mais jusqu’ici, t’as jamais essayé de prendre Samuel à revers.

Quelque chose me serre violemment dans la poitrine. L’air me parait soudain plus chaud. Plus dense. Je déglutis avec difficulté.

  • Si tu veux que j’aie confiance en Curtis… aie confiance en moi aussi.

Ma respiration devient un peu plus courte, comme si mes poumons n’avaient plus suffisamment d’espace pour fonctionner correctement. J’essaye de ne pas y prêter attention. Le voyage, le stress, les mensonges accumulés depuis notre arrivée… tout ça finira forcément par me retomber dessus à un moment ou à un autre. Alors je garde le visage le plus neutre possible pendant que Nao continue à parler de Curtis et de ses visions catastrophiques, et je m’efforce de rester concentrée sur la conversation malgré le bourdonnement étrange qui commence à envahir ma tête.

  • Je peux le faire, j’ajoute, déterminée.

Je peux le faire… je crois. J’espère.

Mais quelque chose ne tourne vraiment pas rond. Une chaleur diffuse remonte le long de ma nuque avant de se répandre dans tout mon corps, insidieuse, étouffante. J’ai l’impression que la température de la chambre vient de grimper de plusieurs degrés en quelques secondes seulement. Pourtant, ni Eishen ni Nao ne semblent le remarquer. Ils continuent de discuter gravement, debout près du canapé, comme si je n’étais pas en train de cuire de l’intérieur.

Je passe une main maladroite sur mon front. Ma peau est brûlante. Et malgré ça, un nouveau frisson me traverse l’échine.

  • Alexia ?

La voix d’Eishen me parvient comme à travers plusieurs couches de coton. Je relève les yeux vers lui avec un temps de retard, essayant de lui adresser un sourire suffisamment convaincant pour qu’il cesse immédiatement de s’inquiéter.

  • Ça va, je lui assure d’une voix que je veux décontractée en m’asseyant maladroitement sur le matelas.

Le mensonge sort tout seul. Parce que je refuse qu’ils paniquent pour rien. Surtout parce que je refuse de me montrer faible maintenant. Pas après tout ce qu’on vient de décider.

Je me redresse sur le lit en inspirant lentement, cherchant à calmer les battements beaucoup trop rapides de mon cœur. Chaque pulsation résonne douloureusement jusque dans ma gorge. C’est ridicule. J’ai connu pire. Bien pire. La Confrérie. L’opale. Bétalène. Alors pourquoi est-ce que j’ai soudain l’impression que mon propre corps est en train de m’échapper ?

Pour détourner leur attention, je me raccroche à la seule chose capable de reprendre momentanément le dessus sur la panique qui monte en moi. Le plan.

  • De toute façon… si je n’arrive à rien avec Samuel… j’ai déjà prévu autre chose.

Les deux garçons froncent immédiatement les sourcils, intrigués. Le silence qui suit me laisse juste assez de temps pour hésiter encore une fois. Parce qu’à partir du moment où je vais raconter ça à voix haute, tout deviendra réel. Définitivement réel.

Mes doigts se crispent légèrement dans les draps du lit. Puis je commence.

Je leur parle de l’opale et de la douleur insupportable provoquée par la fusion. De cette sensation atroce d’être arrachée à moi-même morceau par morceau pendant que mon corps cessait progressivement de m’appartenir. J’essaye de mettre des mots sur des souvenirs qui ressemblent davantage à des hallucinations qu’à quelque chose de réellement vécu. Et pourtant, je sais que c’était réel. Je le sais parce que, même maintenant, rien qu’en prononçant son nom dans ma tête, une angoisse sourde se réveille immédiatement au fond de mon ventre.

Ashmole.

Je raconte la chute. Le vide. Puis cette présence. Immense. Ancienne. Terriblement consciente.

Je leur explique comment l’entité avait pris l’apparence de Samuel avec une facilité presque obscène, comme si copier un visage humain n’était qu’un jeu pour elle. Comme si elle connaissait déjà chaque pensée avant même qu’elle traverse mon esprit. Comme si aucune partie de moi ne pouvait lui échapper.

En parlant, ma voix devient progressivement plus faible. Mes lèvres sont sèches. J’ai du mal à articuler correctement. Et pendant que les mots quittent ma bouche, mon corps continue de se dérégler silencieusement.

La chaleur disparaît d’un coup. Brutalement. À sa place, un froid glacial s’installe dans mes os avec une violence telle que mes dents s’entrechoquent presque malgré moi. Je replie instinctivement mes bras contre ma poitrine, incapable de retenir le tremblement qui secoue soudain mes épaules.

Nao se redresse immédiatement.

  • Alexia !

Je secoue la tête, cherchant encore à minimiser ce qu’il se passe. Mais je sens déjà que je suis en train de perdre pied. Les contours de la pièce deviennent flous. Les lumières paraissent trop fortes. Trop blanches. Comme si quelqu’un avait brusquement augmenté leur intensité jusqu’à me brûler les yeux. Eishen dit quelque chose, mais les mots m’échappent presque entièrement. Je distingue seulement mon prénom au milieu de la phrase. Le reste se dissout dans un bourdonnement sourd.

Une nouvelle vague de chaleur me frappe alors de plein fouet. C’est insupportable. J’ai l’impression que quelque chose se consume sous ma peau.

Je me lève brusquement du lit dans l’espoir absurde d’atteindre la fenêtre, de respirer un peu d’air frais, n’importe quoi capable de faire cesser cette sensation atroce. Mais à peine mes jambes supportent-elles mon poids qu’elles se dérobent immédiatement sous moi.

Le monde bascule. Je sens vaguement des bras me rattraper avant que je ne heurte complètement le sol. Mon épaule cogne tout de même contre le tapis dans une douleur sourde qui me paraît étrangement lointaine. Tout devient confus.

Nao attrape ma main. Je vois son visage juste au-dessus du mien, déformé par la panique. Ses lèvres bougent rapidement. Il parle. J’en suis certaine. Peut-être qu’il essaye de me rassurer. Peut-être qu’il appelle Eishen. Peut-être qu’il est en train de paniquer complètement. Mais plus aucun son ne me parvient désormais. Comme si quelqu’un venait de couper le monde autour de moi.

Mon corps devient lourd. Terriblement lourd.

Je veux répondre. Leur dire que ça va passer. Que ce n’est sûrement rien. Mais ma bouche refuse de fonctionner correctement. Même respirer demande un effort immense. Mes doigts se referment faiblement sur ceux de Nao avant de glisser lentement.

Et puis, au milieu du brouillard qui envahit progressivement ma vision, un mouvement attire mon attention.

La porte.

Quelqu’un vient d’apparaître dans l’encadrement. Une silhouette floue traverse rapidement la pièce. Je distingue des cheveux couleur lilas. Une voix lointaine. Des mains qui se posent contre mon visage. June.

Puis tout devient noir.

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