Partie 59
Mon corps est en train de me lâcher.
La sensation est étrange. Terrifiante aussi. Comme si je me consumais de l’intérieur sans pouvoir arrêter l’incendie. Tantôt brûlante, tantôt glacée, je flotte dans un entre-deux insupportable où je ne contrôle plus rien. Mes membres sont devenus lourds, engourdis, presque inexistants. Je voudrais bouger, parler, me redresser, mais mon corps refuse de m’obéir.
Et malgré tout ça… malgré la douleur, malgré la peur, malgré cette impression horrible de me dissoudre peu à peu… une seule pensée tourne en boucle dans mon esprit.
June.
Comment est-elle entrée dans ma chambre ?
L’image de sa silhouette surgissant près de moi juste avant que tout ne devienne noir revient brutalement me frapper. Ses cheveux lilas. Ses yeux agrandis par l’inquiétude. Sa voix que je n’entendais déjà plus correctement.
Elle était là.
Dans ma chambre.
Alors qu’on parlait du plan. Alors qu’on évoquait Suwan, Samuel, les Sœurs originelles. Alors qu’on parlait de manipuler tout le monde.
Une vague d’angoisse me traverse aussitôt.
Elle a forcément entendu.
Mon cœur se serre douloureusement tandis que je regarde la scène se dérouler sous moi avec cette étrange sensation de décalage irréel. Je suis là… sans vraiment l’être. Suspendue quelque part au-dessus de mon propre corps.
Nao glisse un bras sous mes épaules pendant qu’Eishen ouvre précipitamment la porte. June leur donne des instructions d’une voix étonnamment calme, beaucoup plus assurée que d’habitude. Elle ne panique pas. Elle agit. Et eux obéissent sans discuter.
Je les regarde quitter la chambre avec moi dans les bras de Nao, incapable de comprendre ce qui m’arrive réellement. Le couloir défile rapidement sous nos pas. Les lumières blanches du Cerbère agressent presque mes yeux malgré cette distance étrange qui me sépare du monde réel. Tout paraît légèrement flou sur les bords, comme si la réalité elle-même se déformait autour de moi.
June ouvre la marche. Eishen suit de près, nerveux, jetant sans cesse des regards derrière lui. Nao, lui, garde les mâchoires serrées. Je vois l’inquiétude dans ses traits malgré tous les efforts qu’il fait pour rester calme.
L’infirmerie apparaît enfin au bout d’un long couloir.
Une infirmière relève immédiatement la tête en nous voyant arriver et désigne un lit vide sans perdre une seconde. Les gestes deviennent rapides autour de moi. Méthodiques. Professionnels. June explique brièvement ce qu’elle a vu.
- Elle allait bien et puis d’un coup… elle a commencé à trembler. Elle ne tenait plus debout.
La soignante pose une main sur mon front. Et la retire aussitôt. Son expression change immédiatement.
- Appelez monsieur Farwell.
Sa voix est calme, mais quelque chose dans son regard me glace. Elle commence à préparer des médicaments pendant que Nao m’installe délicatement sur le lit. Eishen reste près de la porte, complètement perdu.
Et c’est à cet instant précis que je réalise. Je ne suis plus dans mon corps. La prise de conscience me frappe violemment. Je flotte au-dessus du lit. Je vois mes propres mains inertes. Mes cheveux éparpillés sur l’oreiller. Mon visage beaucoup trop pâle malgré la fièvre qui semble me dévorer.
Mon souffle se bloque. Mais qu’est-ce qui m’arrive ?
Le mur de l’infirmerie se met soudainement à onduler. La matière blanche se déforme lentement, comme si elle devenait liquide. Puis une substance noire et visqueuse s’en détache doucement. Et je comprends.
Bien sûr.
La dernière fois aussi, quand l’opale avait tenté de m’engloutir. Quand cette chose m’avait entraînée dans ce monde étrange entre rêve et réalité. L’entité. Ashmole.
La silhouette sombre rampe lentement jusqu’à moi avant de se redresser. Informe. Instable. Presque irréelle. Elle m’observe. Sans parler. Sans bouger. Comme si elle attendait quelque chose. J’ai l’impression qu’elle s’apprête enfin à ouvrir la bouche lorsque les portes de l’infirmerie s’ouvrent brusquement dans un claquement sec.
Tous les regards se tournent vers l’entrée. Samuel surgit, essoufflé. Ses cheveux sont décoiffés, comme s’il avait traversé tout le bâtiment en courant. Son regard balaie immédiatement la pièce avant de s’accrocher à mon corps allongé sur le lit. Et je vois instantanément la panique traverser son visage.
- Qu’est-ce qu’il s’est passé ? demande-t-il d’une voix tendue. Pourquoi vous n’êtes pas descendus au jardin ?
Eishen bredouille quelque chose d’incompréhensible. Nao reste complètement silencieux. Et encore une fois, c’est June qui intervient. Elle s’approche doucement de Samuel et pose ses petites mains contre son torse pour l’empêcher d’avancer davantage.
- Samuel, calme-toi.
Sa voix est douce. Presque apaisante. Je vois immédiatement la méfiance traverser les traits de Sam. Pas assez forte pour qu’il la repousse. Mais suffisamment pour qu’il reste sur ses gardes.
- Ils ont eu un problème au secrétariat, explique June avec calme. Vos dossiers n’ont pas pu être enregistrés correctement, alors ça a pris beaucoup plus de temps que prévu. J’ai croisé Alexia et les autres quand ils redescendaient… elle ne se sentait pas bien du tout.
Elle marque une légère pause.
- Et puis elle s’est évanouie.
Samuel tourne immédiatement la tête vers moi. L’inquiétude revient aussitôt dans ses yeux. Cette fois, beaucoup plus violente. Il contourne June sans même s’en rendre compte et attrape ma main. Et l’expression sur son visage se décompose.
- Putain… elle est brûlante.
Sa voix tremble légèrement. Il relève les yeux vers les autres.
- Qu’est-ce qu’elle a ?
Personne ne répond. Parce que personne ne sait. Pas même moi.
Et pendant une seconde atroce, je vois Samuel perdre totalement pied intérieurement. Il essaye de rester calme, mais je le connais trop bien maintenant. Je vois la tension dans sa mâchoire. La façon dont ses doigts se crispent autour de ma main.
Une fumée pourpre envahit brutalement la pièce.
Mon cœur s’arrête presque.
Suwan.
Je vois immédiatement la panique traverser le visage d’Eishen. Nao aussi se fige d’un coup. Trop tard. Beaucoup trop tard. Le nuage violet se dissipe déjà. Et le garçon n’a ni le temps de se transformer, ni celui de se cacher.
Je sens le désespoir me broyer la poitrine.
C’est fini.
Tout est foutu.
Puis, sans prévenir, June attrape discrètement la main de Nao.
Le geste est rapide. Presque invisible au milieu de la confusion qui règne dans l’infirmerie. Pourtant, moi, je le vois parfaitement. Je vois ses doigts se refermer autour du poignet de mon ami, la concentration étrange qui traverse brièvement son regard… puis le corps de Nao se brouille lentement, comme une image qu’on efface.
D’abord ses épaules. Puis son visage. Puis tout le reste. En quelques secondes à peine, il disparaît totalement.
Mon souffle se coupe net.
Alors c’est ça.
Voilà comment elle s’est glissée dans ma chambre sans qu’aucun de nous ne la remarque. Voilà pourquoi elle semblait surgir de nulle part depuis notre arrivée au Cerbère. Ce n’est pas seulement de la discrétion ou une habitude des lieux. Son pouvoir lui permet littéralement de s’effacer aux yeux des autres.
Une onde glaciale me traverse.
Depuis combien de temps nous observe-t-elle ?
Depuis combien de temps entend-elle nos conversations sans que nous le sachions ?
Je sens immédiatement la panique monter dans ma poitrine, mais l’incompréhension prend le dessus. Parce que si June avait réellement voulu nous trahir… elle aurait déjà pu le faire. Cent fois. Elle aurait pu dénoncer Nao dès le premier instant. Prévenir Farwell. Prévenir Suwan. Prévenir Samuel.
Mais elle ne l’a pas fait. Pourquoi ?
Le froncement de sourcils de Samuel est infime. Si léger que n’importe qui d’autre l’aurait probablement raté. Pourtant je le connais suffisamment maintenant pour voir le doute traverser brièvement son regard. Quelque chose l’a interpellé. Une anomalie. Un mouvement étrange dans l’air, peut-être. Ou simplement l’intuition que June lui cache quelque chose.
Mais il ne dit rien. Pas maintenant. Pas alors que mon corps gît inerte devant lui.
La fumée pourpre finit par se dissiper complètement, révélant enfin Suwan et Farwell. Immédiatement, l’atmosphère change dans la pièce. Même suspendue hors de mon propre corps, je ressens cette pression familière qui accompagne toujours Suwan. Cette impression que l’espace lui-même se contracte légèrement autour de lui.
Son regard se pose sur moi. Et pendant une fraction de seconde, quelque chose traverse son visage. Pas de la panique. Suwan ne panique jamais. Mais une tension sourde, une inquiétude si profondément enfouie qu’elle n’existe presque plus qu’à travers le durcissement de sa mâchoire.
Farwell, lui, conserve son calme habituel.
- Que s’est-il passé ?
Sa voix résonne doucement dans l’infirmerie tandis que June reprend, encore une fois, son récit parfaitement maîtrisé. Elle explique le problème administratif. Le retard au secrétariat. Mon malaise dans les couloirs. Sa rencontre avec nous au bon moment.
Et plus elle parle, plus je me sens perdue.
Pourquoi nous couvrir ainsi ?
Qu’est-ce qu’elle espère obtenir ?
Je scrute son visage avec attention, cherchant la moindre faille, le moindre signe d’hésitation, mais June paraît sincère. Trop sincère même. Elle parle avec cette douceur lumineuse qui me donne toujours envie de me méfier davantage d’elle.
Pendant ce temps, Suwan s’approche du lit. Mes amis se décalent presque instinctivement pour lui laisser la place. Le voir aussi proche de mon corps me provoque une sensation étrange. Quelque chose de douloureux. Comme si une partie de moi voulait qu’il réagisse autrement que comme un simple directeur préoccupé par une élève.
Mais évidemment… il ne montre rien. Il pose deux doigts contre mon poignet, observe mes pupilles, mon souffle, la légère crispation de mes mains. Puis il échange un regard silencieux avec l’infirmière avant de se redresser lentement.
- Elle est en surcharge.
Sa voix est basse. Grave.
Samuel relève immédiatement les yeux vers lui.
- En surcharge ?
- Son mana est comprimé depuis trop longtemps, explique Suwan sans quitter mon corps des yeux. Elle retient ses émotions au lieu de les évacuer correctement.
Je vois Samuel se figer. Et immédiatement, quelque chose en moi se tord douloureusement. Parce que je comprends qu’il sait. Il sait exactement d’où ça vient.
Les disputes.
La peur.
La colère.
Ronan.
Lui.
Tout ce que j’ai essayé d’étouffer depuis notre arrivée ici.
Farwell croise les bras, soucieux.
- C’est dangereux ?
- Ça peut le devenir.
Le silence qui suit est d’une lourdeur écrasante. L’infirmière ajuste rapidement la perfusion pendant qu’Eishen évite soigneusement de croiser le regard de qui que ce soit. June, elle, reste légèrement en retrait. Immobile. Presque effacée. Samuel finit par reprendre ma main entre les siennes. Et le simple contact semble lui arracher quelque chose.
- Elle est glacée maintenant…
Sa voix s’est presque brisée sur les derniers mots.
Je voudrais lui répondre. Lui dire que je suis là. Que je l’entends. Mais je reste prisonnière de cet espace absurde entre conscience et réalité.
- Je peux essayer de stabiliser ses émotions, propose-t-il finalement. Si elle sent une présence familière…
- Non.
La réponse de Suwan tombe immédiatement. Froide. Autoritaire.
Samuel relève brusquement les yeux vers lui. Et la tension entre eux devient presque palpable.
- Tu sais très bien ce qui s’est passé la dernière fois, continue Suwan. Si elle dépend encore de toi pour calmer son pouvoir, elle n’apprendra jamais à le maîtriser seule.
- Donc on fait quoi ?! s’emporte le garçon. On attend juste qu’elle crève d’épuisement ?
Le mot claque brutalement dans la pièce. Même Farwell semble surpris. Suwan, lui, reste parfaitement immobile. Mais je vois ses doigts se contracter imperceptiblement.
- Elle ne mourra pas, dit-il finalement.
Et malgré le calme apparent de sa voix… quelque chose sonne faux. Comme s’il essayait davantage de se convaincre lui-même.
Samuel passe une main nerveuse dans ses cheveux avant de détourner les yeux. Je le vois lutter contre sa colère. Contre sa peur surtout. Parce qu’il déteste ça. Être inutile. Rester là sans pouvoir agir.
Et bizarrement… le voir aussi bouleversé me fait encore plus mal.
Farwell finit par intervenir pour apaiser un peu les tensions.
- Nous allons surveiller son état heure par heure. Pour le moment, le plus important est qu’elle se repose.
Puis il tourne la tête vers les autres.
- Vous devriez aller manger avant les cours.
Personne ne bouge.
- Maximum deux visiteurs à la fois, ajoute l’infirmière sans relever la tête. Et pas trop longtemps.
Samuel ne lâche toujours pas ma main. Puis lentement… l’espace commence à se déformer autour de moi. Les contours des murs deviennent flous, les voix s’étouffent, comme si l’infirmerie s’éloignait progressivement. Je tourne brusquement la tête. L’entité est là.
Les ténèbres visqueuses se répandent de nouveau sur les murs et le plafond, engloutissant peu à peu toute la pièce dans une obscurité mouvante. La transition est plus lente. Plus oppressante aussi. Comme si la chose me laissait le temps de comprendre que je suis encore prisonnière d’elle.
Puis sa silhouette commence à prendre forme. Pas Samuel. Pas cette fois. Des cheveux noirs, une peau pâle presque translucide, et ces yeux étrangement calmes.
Nao.
Pourquoi Nao ?
L’entité s’avance lentement vers moi, pieds nus sur cette matière noire qui semble respirer sous chacun de ses pas.
- Il faut qu’on parle, je souffle immédiatement.
Ma propre voix me paraît minuscule dans cet immense vide.
La créature m’observe longuement avant de répondre.
- Je sens beaucoup de peur dans ton cœur.
- Alors donnez-moi des réponses.
Ma voix tremble malgré moi.
- Depuis le début, vous savez des choses. Vous saviez pour l’incendie. Vous saviez pour ma mère. Pour Antoine. Pour les Sœurs.
Je fais un pas vers lui.
- Vous avez même parlé à Samuel.
Le visage de Nao reste parfaitement immobile sur celui de l’entité.
- Pourquoi nous aider si vous refusez ensuite de nous dire la vérité ?
Un silence. Long. Pesant.
- Parce que certaines vérités détruisent davantage qu’elles ne sauvent.
Une colère brutale monte immédiatement en moi.
- Arrêtez de parler comme Suwan !
Pour la première fois, quelque chose semble bouger dans le regard de la créature. Pas une émotion. Quelque chose d’ancien. De plus triste aussi.
- Tu cherches des réponses capables de donner un sens à ta souffrance, Alexia. Mais ce monde n’est pas construit ainsi.
Je serre les poings.
- Alors quoi ? Je suis censée continuer à avancer sans comprendre ce qu’on m’a fait ?
Tu n’as pas encore toutes les pièces nécessaires.
- Et qui décidera du moment où je les aurai ? Vous ?! Suwan ?!
Ma voix se brise presque.
- Je suis fatiguée qu’on choisisse constamment à ma place !
Le silence retombe, immense. Puis l’entité s’approche encore un peu.
- Je ne suis pas ton protecteur, assène-t-elle.
Sa voix résonne une nouvelle fois dans cet espace noir, mais elle ne se contente pas d’occuper le silence. Elle l’écrase. Elle le traverse. Elle donne l’impression que même les ténèbres ont une structure ancienne, trop vaste pour être réellement contenue par une seule pensée humaine.
Je sens sa présence se déplacer autour de moi, lente, presque indifférente, comme si mon agitation n’était qu’un phénomène secondaire dans quelque chose de bien plus large.
- Je suis ici depuis bien avant les humains, continue-t-il. Bien avant les Bêtas. Bien avant vos histoires de pouvoir et de sang.
Chaque mot semble venir de très loin. Pas seulement dans l’espace, mais dans le temps lui-même.
- Je ne veille pas sur toi, Alexia. Je veille sur l’équilibre.
Le mot tombe lourdement.
Équilibre.
Il n’a rien de rassurant. Au contraire, il me donne l’impression d’être un élément remplaçable dans une structure qui ne me considère même pas comme un individu. Juste comme une variable.
L’entité s’approche encore. Je ne la vois pas marcher. Je la sens simplement se rapprocher, comme une pression qui change dans l’air.
- Jusqu’ici, ta survie était nécessaire à cet équilibre.
Un frisson me traverse entièrement.
Nécessaire. Pas importante. Pas unique. Juste… nécessaire. Comme un engrenage qu’on ne peut pas encore retirer sans faire s’effondrer tout le reste. La douleur me prend à la gorge avec une violence inattendue. Je n’avais pas réalisé à quel point j’avais besoin d’être plus que ça pour quelqu’un. Pour quelque chose.
- Les réponses que tu veux risqueraient de le rompre, poursuit-il calmement. Et je ne peux pas permettre cela.
Mes poings se crispent immédiatement. La colère remonte, brutale, presque désespérée, parce qu’elle n’a nulle part où aller.
- Alors qui me dira la vérité ?!
Ma voix se brise dans le vide.
Et pendant un instant, j’ai peur que même cette question soit inutile. Comme si elle disparaissait avant même d’atteindre quoi que ce soit d’autre.
L’entité reste silencieuse. Longtemps. Trop longtemps.
- Fais confiance à Samuel et Suwan.
Le monde vacille légèrement autour de moi.
Je sens quelque chose se contracter violemment dans ma poitrine.
Non.
Pas ça.
Pas encore eux.
Pas encore cette réponse qui ressemble davantage à une fuite qu’à une explication.
- Ce n’est pas une réponse, je souffle.
Ma voix tremble, mais je ne la contrôle plus vraiment.
- Vous me dites toujours de leur faire confiance… mais eux aussi me cachent des choses.
Lentement, je relève la tête vers cette silhouette qui n’est même pas vraiment définie.
Non.
Non, ce n’est pas suffisant.
- Ne me laissez pas ici ! je crie. Qu’est-ce qu’il s’est vraiment passé la nuit de l’incendie ? Quel lien Suwan entretient-il avec Antoine ? Avec ma mère ?
Mais déjà, le monde autour de nous se fissure. La lumière revient brutalement, l’infirmerie réapparaît. Ashmole m’adresse un dernier regard, et avec lui disparaissent mes derniers espoirs de réponses.
Tout a changé. Le silence. La luminosité. L’absence totale de Suwan et des autres… Je tourne brusquement la tête vers l’horloge accrochée au mur. Puis vers le carnet que l’infirmière remplit près de moi. Et mon sang se glace.
Trois jours.
Je reste figée, incapable de respirer correctement. Pour moi, quelques minutes à peine se sont écoulées. Mais dans la réalité… trois jours entiers ont disparu. Une immense vague de désespoir m’écrase soudainement. Je m’effondre contre le sol froid, incapable de retenir les sanglots qui secouent tout mon corps.
Je suis piégée.
Complètement piégée.
Je reste ainsi, avachie contre le sol glacé, durant ce qui me semble être une éternité.
La porte de l’infirmerie grince après un long moment. Je relève la tête. Samuel entre lentement dans la pièce, les mains dans les poches, les épaules fatiguées. Immédiatement, quelque chose se brise en moi.
Il s’approche du lit sans remarquer ma présence flottante près du sol. Et quand il s’assoit finalement près de moi pour prendre ma main entre les siennes, je vois ses yeux briller.
Samuel baisse la tête longtemps, très longtemps, comme s’il cherchait les mots. Puis finalement, il commence à parler. Et chacun de ses mots me détruit un peu plus.
Parce que sa voix tremble.
Parce qu’il a l’air épuisé.
Parce qu’il parle comme quelqu’un qui a peur de perdre ce qui lui reste.
Je hurle. J’essaye de le toucher. De lui répondre. De lui dire que je suis là. Mais rien. Rien ne sort.
Il faut que je me réveille.
Il faut absolument que je me réveille.

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