Adèle
ADELE
Vois-tu, Adèle, je vais te dire une bonne chose. Tu me croiras si tu veux. Voilà : je n'ai jamais eu aucun problème de ma vie. Aucun. Prenons un exemple : tu vois, toi et moi, on est là, tranquilles, assis dans un café... Eh bien pourquoi ne ferions-nous pas l'amour ensemble ? Parce qu'il n'y a aucune raison pour qu'il y ait des problèmes, n'est-ce pas ? Tu me plais, je te plais, alors pourquoi pas ? Ce genre de situation ne me pose aucun problème. C'est naturel, ça fait partie des relations de saine camaraderie que j'ai toujours eues avec les filles, et je ne le regrette pas : j'ai passé d'excellents moments, très agréables, mes partenaires aussi, sans problème, eh bien quoi ? Deux cafés s'il vous plaît. Ça fait partie de ma conception de la vie, un point c'est tout. Bon, une ou deux fois, il y en a qui m'ont un peu agrippé, des romantiques. Enfin ça s'est toujours arrangé. Merci. Alors moi tu vois, je ne comprends pas les gens qui ont des problèmes. Pourquoi est-ce qu'ils éprouvent le besoin de s'en créer, alors que tout est si simple ? Regarde-moi, par exemple. J'ai toujours eu d'excellentes relations avec mes camarades de travail. Je ne vois pas l'intérêt de laisser une sale ambiance s'installer en se tirant dans les pattes en permanence. Et voilà, c'est tout, et je n'ai jamais eu aucun problème dans ce domaine parce que je suis conciliant et simple, et pas dévoré par l'ambition comme certains, ton Jérôme, par exemple. D'ailleurs je me demande ce que tu lui trouves. Enfin, c'est ton affaire. Prenons un exemple concret : ma secrétaire. Ça fait trois ans que je me la fais. Eh bien, il n'y a jamais eu aucun problème entre nous. Nous avons toujours eu d'excellentes relations. Et pourquoi ça, à ton avis ? Parce que nous ne sommes pas des sentimentaux. La comédie du Grand Amour, laissez-moi rire. Non, on prend notre pied, tranquillement, et crois-moi c'est bien plus sain, ne serait-ce que sur le plan biologique, n'est-ce pas, et moins compliqué. Crois-moi. Les femmes qui veulent le grand amour à tout prix sont des hystériques. J'allais dire des mal-baisées mais ça sonne phallocrate. Alors prenons un exemple : toi. Je ne veux pas t'enfoncer mais enfin c'est tout de même caractéristique. Avoue ! Tu es le type même de la fille sentimentale, à problèmes. Alors tes scènes avec ton Jérôme, d'ailleurs je me demande ce que tu lui trouves, crois-moi mais c'est d'un ridicule, alors là d'un ridicule tu ne peux pas imaginer ! Du moins pour un œil froid et détaché comme le mien, l'œil de quelqu'un qui a su se débarrasser de tous ses complexes et d'ailleurs ça n'a pas été bien difficile je n'en ai jamais eu. Prenons un exemple : ma mère. Eh bien ça t'étonnera peut-être mais je n'ai jamais eu le moindre problème avec ma mère. Alors là les gens qui me tannent avec leurs problèmes avec leur mère ils me font carrément gerber. Je ne veux pas t'enfoncer, mais il faut reconnaître que tu es assez chiante avec ça. Ça en ferait débander plus d'un. Pas moi, je n'ai jamais eu de problème de ce côté-là mais je pense à ton Jérôme il est tellement coincé avec ses crises de jalousie, je me base sur ce que tu me racontes, il me fait pitié, tiens. Encore un qui n'a pas digéré son Œdipe. C'est évident. Tu m'excuses j'ai oublié mon porte-monnaie à la maison. Tu as dix balles ? Oui, demain, sans faute. Qu'est-ce que je disais ? Oui, c'est évident, d'ailleurs tu lui ressembles comme deux gouttes d'eau, à sa mère. Tu ne vas pas me faire croire que tu n'as jamais remarqué, non ? Enfin, de toute façon, moi je m'en fous, c'est ton problème, c'est pas moi qui me créerais des problèmes avec des histoires comme ça, tiens ! Gisèle ? Comment Gisèle ? Gisèle m'a quitté ? Mais tu n'y es pas du tout, ma pauvre Adèle ! Bon, Gisèle et moi avons été d'excellents camarades, mais enfin rien que des camarades. Bon, on faisait l'amour de temps en temps, mais alors il n'était pas question d'envisager de construire quelque chose de sérieux ensemble. Et puis elle a rencontré Roger, bon, ça a bien marché, tant mieux pour eux, d'ailleurs je me demande ce qu'elle lui trouve, enfin avec son éducation il n'était pas question qu'elle continue à coucher avec moi, on se demande pourquoi d'ailleurs, car je suis un excellent coup, sans vouloir me vanter, enfin bref on s'est séparé le plus naturellement du monde, maintenant elle torche son môme enfin ça la regarde, mais alors vraiment je ne comprends pas pourquoi tu dis qu'elle m'a plaqué, si c'est toi qui fais courir ce bruit alors là je ne te félicite pas ! Si c'est ça qu'on appelle une amie... En tous cas cette histoire ne m'a jamais posé le moindre problème... je ne vois pas pourquoi j'en ferais un complexe. Bon, depuis, ça fait combien de temps déjà ? mettons trois ans, j'ai préféré ne pas me remettre en ménage, d'abord parce que finalement une nana c'est assez chiant surtout quand ça a des névroses, ensuite parce que pour ce qui est de mon équilibre testiculaire alors là j'ai aucun problème pour me taper des gonzesses et : quand je suis en manque et que j'ai la flemme d'aller m'en lever une à la Scala je me tape Hercule – tu sais bien, mon berger allemand – et enfin j'éprouve le besoin de me consacrer à ma thèse.
Oui, actuellement j'accorde beaucoup d'importance à ma vie intérieure, ça t'étonne, n'est-ce pas ? Non, les choses n'ont pas tant changé, la jouissance n'en reste pas moins l'axe directeur de ma vie, mais enfin, j'ai appris à découvrir des plaisirs plus subtils. Peut-être un peu tardivement, il est vrai, mais de toute façon je ne regrette pas d'avoir pris mon pied sans complexes et sans problème pendant dix ans. Bon, telle que je te connais, avec ta mesquinerie, tu vas m'envoyer l'exemple d'Armelle qui m'a refilé la syphilis, d'ailleurs il faudrait que je pense à la faire soigner, ou de l'avortement de Josiane qui a mal tourné, mais enfin, merde ! J'ai bien bouffé, bien baisé, alors quoi ? L'avenir, comment j'envisage l'avenir ? Ce que je voudrais c'est me trouver une nénette sans problèmes, tu vois, cool, sympa quoi, qui partage mon style de vie, se lever tard, aller en boîte, quoi, avec plein de copains. Comment ça, parlons-en de mes copains ? Ah, c'est cette histoire de machin, je ne me rappelle plus son nom, avec qui je me suis brouillé pour une histoire débile de mille balles que je ne lui ai jamais rendues ? Soyons sérieux ! Oui, en ce moment je suis assez branché sur une fille, Myriam, elle s'appelle. Oui, elle est chargée de mission auprès du DGA de Vallourec. Bien roulée, canon, quoi. Baise bien. Mon problème c'est qu'elle est un peu con, tu vois, en fait j'aime bien les nanas style toi, tu vois, avec qui on peut avoir une discussion intéressante, quoi ! En fait, tu vois, je ne regrette rien, je me suis bien envoyé en l'air pendant dix ans, mais je me demande si on aurait pas pu construire quelque chose, toi et moi. Si, si, sans rire. Mais pourquoi ris-tu comme ça ? Non, sincèrement, je trouve qu'on a des tempéraments qui s'accordent assez bien. Bon, y'aurait pas ton Jérôme, tu l'aimes, soi-disant, je serais vachement accroché avec toi, si si, sans blague ! Bon, t'es moche. Si, il faut le dire, t'es mochdingue, mais enfin bon, ce genre de choses, au bout d'un an de vie commune, on ne s'en aperçoit plus. Et puis t'es bien roulée, je veux dire de cul, quoi. En fait, j'ai dit que t'étais moche, mais enfin faut pas exagérer : tu as de très jolis yeux. Arrête de te marrer comme ça, merde ! Une fille comme Gisèle, tu vois, j'ai toujours été persuadé que ça ne mènerait à rien. Mais enfin toi, tu vois, on est de la même race. La race des seigneurs. Je n'arrive vraiment pas à comprendre pourquoi tu t'es entichée de ce Jérôme. Je n'ai jamais perdu espoir d'arriver à construire quelque chose avec toi, depuis deux ans que tu es avec lui. Ça t'étonne hein ? Mais toi, évidemment, il te faut le grand amour. Ou du moins le langage de l'amour, les signes de l'amour, les conventions de l'amour, les apparences de l'amour. Tu n'as pas compris qu'une solide amitié, non, le terme est trop fort, disons une relation de franche complicité, c'est tellement moins hypocrite ! Je ne perds pas l'espoir qu'un jour tu viennes me manger dans la main. Remarque, j'en ai rien à foutre, je suis très satisfait de la vie que je mène. Alors là, aucun problème. Comment, vous allez vous marier ? Garçon, un whisky !

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