La rupture
LA RUPTURE
J’aurais du mal à vous expliquer mes rapports avec Annick. Moi-même, je n’y comprenais pas grand-chose. Nos regards, nos papouilles, étaient chargés d’amour. Implicitement, nous avions des devoirs réciproques : se téléphoner, se voir de manière assez régulière…
Cela aurait pu aller très loin s’il n’y avait pas eu cette dissymétrie. Elle sortait avec cet imbécile de Gontran. Elle a toujours aimé les imbéciles. Ils ne constituaient pas des obstacles à sa personnalité totalitaire. Quoiqu’il en soit, à cause de cette liaison, elle m’avait octroyé le statut inconfortable et frustrant de « meilleur ami ».
Cette distance me rendait malheureux et exaspérait mon désir ; elle m’aimait bien, je l’aimais. Je ne lui cachais rien de ma vie privée – au demeurant lamentable – mais elle me taisait tout de la sienne, adorant s’entourer de mystère et parler à mots couverts. Elle faisait partie de mon intimité, je n’avais pas accès à la sienne. Cette dualité lui permettait, alternativement, de me bercer d’espoirs idiots, ou, rétablissant la distance, de me faire enrager.
Tout se résumait dans ce fait significatif : elle possédait un double des clés de mon appartement, la réciproque était fausse. Ma vie était, en quelque sorte, une partie de la sienne. Quand nous ne nous voyions pas, elle faisait autre chose, avec d’autres gens, et moi je ne faisais rien, je me morfondais.
J’ai souvent tenté de ramener les choses à une amitié conventionnelle. En vain. Il s’ensuivait des disputes dignes de couples mariés depuis dix ans. Dans la crainte de la culpabilité qu’elle ne manquerait pas de rejeter sur moi, et aussi de peur de ne pas assumer la solitude qui en résulterait inévitablement, je n’osais provoquer une rupture.
Mais mon amour-propre supportait de plus en plus mal cette dépendance stérile, et j’en vins à espérer que des circonstances extérieures mettraient fin à une relation dans laquelle mes sentiments étaient par trop malmenés.
Deux issues étaient ainsi envisageables : un événement fortuit, ou qu’elle me fournisse une bonne raison de cesser de la fréquenter.
À l’occasion de rendez-vous annulés au dernier moment, de paroles blessantes, elle avait été plusieurs fois désinvolte à mon égard, et cela, outre des amertumes passagères, avait fait naître en moi un manque total de confiance en elle.
Ainsi, j’ébauchais nos projets de vacances communs dans l’incrédulité. Ce scepticisme ne se dissipait pas lors de la concrétisation de ceux-ci, car je n’arrivais pas à me défaire de l’idée qu’elle allait me planter là et rentrer par le premier train. Cette terreur que je ressentais envenimait nos rapports.
Mes craintes ne concernaient pas seulement d’éventuels manquements de sa part, mais aussi des actions, des initiatives, dont j’aurais eu à souffrir : je travaillais, à l’époque, au Commissariat à l’Énergie Atomique, à Châtillon, et, pour des raisons techniques, je devais passer la nuit du mercredi sur mon lieu de travail, où je possédais une chambre. Mon appartement – très bien situé, dans l’Île Saint-Louis – était donc inoccupé. D’autre part, le studio d’Annick était exigu et insalubre. Quant à Gontran, il habitait dans un H.L.M. à Aubervilliers. Quelques mois auparavant, alors que nous avions eu une dispute, elle m’avait attendu, deux heures plus tard, à mon domicile, et, en larmes, nous nous étions réconciliés. Chaque soir, quand je rentrais chez moi, je me rappelais cette scène, et je souhaitais qu’elle fût là ; l’appartement était désespérément vide.
Un mercredi, mon patron me signifia que ma présence nocturne n’était pas indispensable. Je rentrai donc à Paris. Mon fantasme me reprit. Je me rendis compte aussitôt de son absurdité : comment Annick aurait-elle pu deviner mon retour exceptionnel ?
Un doute effroyable s’empara soudain de moi : et si Annick et Gontran se servaient, tous les mercredis, de mon logement pour faire l’amour ? Après tout, il était bien plus pratique et confortable que leurs taudis minables ! Je fus soulagé en constatant qu’il n’y avait personne. Mais cette idée m’occupa l’esprit toute la journée du lendemain. Je me voyais faire tourner, le cœur battant, la clé dans la serrure, ouvrir la porte, découvrir deux corps nus, effarés, se couvrant pudiquement de mes draps, jeter, livide de rage et d’humiliation, leurs vêtements sur le palier, gifler Annick, lui demander de me rendre mes clés, les mettre dehors, claquer la porte, prendre un somnifère. C’était la rupture. Plus que mon amour-propre, ma dignité était atteinte.
Le mercredi suivant, je passai la nuit dans mon petit lit de Châtillon. L’image d’Annick faisant l’amour avec Gontran, dans mon fauteuil, ne me quitta pas. Secoué de spasmes nerveux, je ne parvenais pas à dormir. Cette image me faisait souffrir, mais il m’était impossible de m’en défaire, et j’y prenais un plaisir masochiste. À deux heures du matin, je pris le téléphone, et composai mon propre numéro. Personne ne répondit. Je fus soulagé. Puis je me rendis compte que je n’avais aucune raison de l’être. Sans doute avaient-ils débranché l’appareil, et s’ils ne l’avaient pas fait, pourquoi auraient-ils répondu à mon appel ? J’avais stupidement éveillé leurs soupçons.
Petit à petit, l’envie de les surprendre m’obséda : ma crainte était devenue un désir malsain. N’aurais-je pas tenu, en effet, l’occasion de rompre avec Annick ?
Je tentai de me raisonner, de me dire qu’il était impensable qu’Annick prît un tel risque, rien n’y fit. Je négociai avec mon employeur et obtins d’être retenu non plus le mercredi soir, mais le mardi soir. Cela me permettait de perquisitionner mon propre appartement. Je décidai que l’heure la plus propice était une heure du matin. Je tuai l’intervalle de temps qui me séparait de ce moment fatal dans une brasserie de Montparnasse. Je me rendis chez moi, prêt à tout ; le studio était vide.
Le même scénario se répéta pendant plusieurs semaines. Mes soupçons s’atténuèrent. Je commençais à trouver qu’il était pénible de patienter des heures dans un café avant de rentrer chez soi. Petit à petit, mes irruptions furent moins tardives. Le moment vint où je rentrai chez moi tout de suite après mon travail.
Cependant, mes entrevues avec Annick s’espacèrent. Officiellement, nous nous adorions, mais je sentais que Gontran, peu à peu, devenait le seul être qui comptait pour elle. Pourtant, je ne parvenais pas à transférer mon sentiment sur une autre femme. Celles que je rencontrais au hasard des soirées ou des vernissages, je cessais assez rapidement de les relancer. Pour qu’Annick s’attachât à moi, je n’avais eu nul besoin de pousser les assiduités jusqu’à l’importunité. Était-elle donc une exception ? Il me semblait que les autres n’étaient pas disposées à me donner le moindre encouragement. Ou, quand elles le faisaient, c’était trop vite et trop brutalement à mon goût. Il en résultait que, ces dissonances aidant, Annick restait tout pour moi, alors que je n’occupais plus qu’une infime fraction de sa vie.
Nous ne nous entendions plus, mais notre entente passée restait pour moi une référence, ce souvenir me hantait chaque fois que je la voyais, et quand j’en voyais une autre, j’avais le sentiment que plus jamais je n’atteindrais à une telle harmonie. Ces pensées me faisaient d’autant plus honte qu’elles se référaient à de rares moments idylliques qui n’avaient sans doute rien signifié pour elle.
Je n’arrivais pas à ne pas penser à elle – cela durait depuis quatre ans – et j’avais conscience que si j’arrivais à ce point de cette obsession, je serais conduit à la folie ou à la mort. Il fallait donc rompre, l’oublier, et ouvrir les yeux sur le monde extérieur, sur celles qui sont plus jolies et plus intelligentes qu’elle.
Comme nous nous voyions à peine, j’aurais pu décider, intérieurement, que tout était fini entre nous. Mais j’avais besoin de quelque chose d’explicite, de définitif. D’une discontinuité dans notre dialogue qui aurait permis de crier la dégradation inexorable de nos rapports. Elle, au contraire, jouait la carte de l’éloignement progressif et tentait d’y adapter nos conventions. Je reportais régulièrement le déclenchement de la crise en essayant vainement de me convaincre que cela n’avait pas d’importance.
Je n’ai jamais su profiter des circonstances ; pourtant, dans cette affaire, elles m’ont aidé au-delà de toute espérance. En effet, mon fantasme morbide, le prétexte qui m’aurait permis de sortir de l’univers mental où j’étouffais, ne s’est-il pas réalisé ?
Ne les ai-je pas découverts, ce mercredi 18 janvier, enlacés, nus, sur mon lit, dans la posture même dans laquelle je les avais imaginés ? Ils ne se sont pas dérangés pour moi : ils ne m’ont pas entendu rentrer.
Je me suis soudain senti très triste. Je n’ai pas jeté leurs vêtements sur le palier, je n’ai pas giflé Annick, je ne lui ai pas demandé de me rendre mes clés, je ne les ai pas mis dehors, je n’ai pas claqué la porte…
La consternation me paralysait. Sur la pointe des pieds, pour ne pas les déranger, je suis allé à la cuisine me servir un porto. Quand ils eurent terminé, elle m’a souri, s’est excusée, m’a dit qu’ils étaient en train de refaire la plomberie chez elle, qu’Aubervilliers c’était un peu loin, qu’elle ne savait pas que je rentrais le mercredi, qu’elle était navrée. Je n’ai pas su répondre. Nous sommes allés prendre un verre, tous les trois, et j’ai souri hypocritement pendant toute la soirée.
Ils sont mariés. Ils ont un enfant. Ils vivent chichement. Annick et moi ne nous voyons plus guère. Elle est très occupée. J’ignore ce que fait son mari. J’hésite à accepter ce poste qu’on m’offre en Belgique. Je suis un peu lassé des bars seins nus. Peut-être devrais-je repeindre mon appartement, cela m’occuperait. Ou bien répondre à cette annonce dans le Chasseur Français ?

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