Le spectre de l'opprobre

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LE SPECTRE DE L’OPPROBRE

En arpentant l'Avenue Georges-Mandel, avec ses immeubles cossus, en jetant un regard aux paisibles jardins qui les ornent, à travers les quelques grilles qui ne sont pas masquées, on est loin d'imaginer que parfois, dans ce sanctuaire de la richesse tranquille, se déroulent de véritables drames.

Marie-Caroline de Gloaguen Saint-Roch avait été élevée dans la meilleure institution religieuse de Passy. Elle avait été brillamment reçue à son baccalauréat de la série A et s'était inscrite, tout naturellement, en première année de droit à la faculté d'Assas. À cette époque, ses parents commencèrent à penser qu'il était temps de marier leur fille, et décidèrent d'accroître la fréquence des "rallyes" qui égayaient régulièrement la maison familiale, dans l'espoir de lui trouver quelque polytechnicien convenable.

Cependant, les jeunes diplômés en question se montrant fort gauches, et faisant parfois état de graves lacunes d'éducation, l'affaire traînait en longueur.

Les choses commencèrent à se compliquer quand l'impensable arriva : un beau soir, Marie-Caroline révéla à sa mère qu'elle était enceinte. Celle-ci fut tout d'abord, on l'imagine, prise d'un vertige. Puis, la perplexité s'empara d'elle : Où ? Quand ? Comment ? Elle avait toujours étroitement surveillé sa fille, et elle s'étonnait que les brefs instants où elle avait eu le dos tourné eussent suffi à Marie-Caroline pour se faire dépuceler. L'enfant avait probablement été conçu dans l'inconfort d'une douche crasseuse du gymnase de la faculté, ou pire.

La mère entrevit une lueur d'espoir. Après tout, Marie-Caroline ne fréquentait que des garçons très comme il faut. Ce léger contretemps, quoique strictement contraire aux principes catholiques dans lesquels elle avait élevé sa fille, ne ferait-il pas que hâter un mariage qu'elle souhaitait avidement ?

Aussi, ce fut d'un ton bienveillant qu'elle demanda à Marie-Caroline qui était le père. Celle-ci rougit et baissa la tête :

– C'est que... je ne sais pas.

À ces mots, la mère, prénommons-la Alexandra, ressentit une immense fatigue. La fatigue d'une femme qui se rend compte, soudain, que des années d'efforts et de sacrifice, afin d'élever une enfant qu'elle n'ait pas à renier, une enfant qui soit digne de son nom, de ses titres, de ses terres et de ses rentes, avaient été vaines.

Bien qu'elle n'eût jamais cru Marie-Caroline capable d'une telle monstruosité, elle avait souvent essayé de prévoir comment elle réagirait en un cas pareil. Et, chaque fois, elle n'envisageait que des sanctions sanglantes : la jeter à la rue, l'éventrer...

Mais, contre toute attente, le problème s'était posé. Elle n'en concevait qu'un immense embarras et un ennui profond : il fallait faire quelque chose.

L'avortement n'était pas envisageable : le Pape y était opposé.

La marier avec l'un de ses amants, au hasard ? Alexandra y répugnait. Et les coucheries de sa fille étaient peut-être notoires. Quelle raison aurait alors ce jeune homme de reconnaître l'enfant ?

Alexandra n'avait qu'une envie : se confier à Maurice, son mari, le père de Marie-Caroline. Mais il ne fallait pas y penser. Maurice, de quinze ans plus âgé qu'Alexandra, était un homme profondément bon, mais très droit, très strict, et intransigeant sur les problèmes de mœurs. Le pauvre homme était cardiaque. Il n'aurait pas survécu à l'annonce d'un tel désastre.

Alexandra songea avec effroi que sa fille ne pourrait dissimuler longtemps son état à Maurice. Et alors, le pire serait à craindre. Dès lors, ces contraintes semblaient si fortes à la mère que l'unique solution s'imposa à sa raison.

Alexandra s'était mariée assez tôt, et elle n'avait que trente-huit ans. Son physique n'avait pas été flétri par les corvées ménagères. La bonne Irma, si douce, y avait fidèlement pourvu. Alexandra demeurait donc belle et désirable.

Pourtant, Maurice ne partageait plus sa couche. D'abord, parce que les lourdes responsabilités qu'il exerçait au sein de la banque Neuflize-Schlumberger, et les multiples soucis qui en résultaient, l'avaient usé au point d'éliminer en lui tout désir sexuel. Ensuite parce que, vieux et fripé, il n'inspirait plus à Alexandra qu'un indicible dégoût.

Ainsi, tous les soirs, avant de se coucher, il venait déposer un chaste baiser sur le front de sa femme, qui dormait dans une chambre contiguë à la sienne.

Alexandra décida pourtant que ce soir-là, il n'en irait pas de même. Quoiqu'il lui en coûtât, elle ranimerait chez Maurice la vieille flamme lubrique qui ne s'était que timidement manifestée depuis leur voyage de noces. Il y allait de l'harmonie de leur foyer, de la renommée de leur maison.

Ce fut donc parée de ses meilleurs atours qu'elle accueillit Maurice. Pourtant, il ne sembla pas y être sensible. Sans doute la journée avait-elle été très dure, à la banque.

Le soir venu, elle le rejoignit dans son lit. Il fut surpris et flatté. Hélas, le surmenage ne lui permettait pas de renouveler ses prouesses d'antan. Elle dut se livrer à des contorsions dignes de la bête pour lui arracher une éjaculation bien maigre, mais néanmoins propice au déroulement de la suite de son plan.

Le lendemain, au déjeuner, la mère de Marie-Caroline déclara qu'une année d'étude en Grande-Bretagne serait extrêmement bénéfique pour sa fille. Maurice acquiesça, mais fit observer qu'il n'était pas admissible de laisser une jeune fille âgée de seulement dix-huit ans, seule dans un pays hostile pendant une si longue période. Alexandra lui répondit qu'elle veillerait elle-même, en accompagnant Marie-Caroline, à ce que le séjour ait lieu dans la plus stricte moralité. Elle ajouta qu'elle était membre, outre-Manche, de nombre de fondations et d'associations religieuses dans lesquelles elle avait l'intention d'introduire sa fille pour son plus grand profit. Maurice répondit que l'absence de sa femme lui serait douloureuse, mais que sa présence aux côtés de Marie-Caroline, pour la guider, était une garantie indispensable au bon déroulement du voyage. Alexandra répondit qu'elle se chargeait de tous les détails pratiques. Ils fixèrent la date du départ à la fin du mois.

Quatre jours plus tard, Alexandra dit à son mari qu'elle était enceinte. Maurice montra alors un vif mécontentement : les affaires de la banque devenaient extrêmement préoccupantes, et il n'aurait ni le temps ni la force de satisfaire aux caprices hystériques que la grossesse ne manquerait pas de susciter chez elle comme chez les autres femelles.

Alexandra lui répondit qu'il était beau qu'un couple, à l'aurore du deuxième âge (au crépuscule en ce qui te concerne, mon chéri), pût se goûter une dernière fois aux joies intenses de la paternité, et que d'autre part, puisque la totalité de sa grossesse aurait lieu en Angleterre, il n'aurait rien à craindre d'elle, et pourrait se consacrer aux affaires de MM. Neuflize, Schlumberger et Mallet dans une sérénité qu'il n'avait jamais connue auparavant.

Maurice conclut que ce voyage était décidément une excellente idée, qu'il n'était pas désagréable d'être débarrassé pendant quelque temps de sa femme et de sa fille. Puis, il se plongea ostensiblement dans un dossier de financement. Alexandra comprit qu'elle pouvait disposer.

Elle était soulagée ; son plan n'aurait pas pu mieux marcher. Il fallait attendre maintenant neuf mois, dans un obscur patelin de la banlieue de Londres. Éviter les amis britanniques de Maurice. Au bout du tunnel, Marie-Caroline accoucherait d'un petit frère, ou d'une petite sœur. Maurice serait heureux, au bout du compte, d'avoir un deuxième enfant, surtout si c'est un garçon, et l'on n'entendrait plus jamais parler de cette sale histoire.

Le trente septembre, Alexandra et Marie-Caroline étaient donc à bord du King Edward, le ferry qui devait les emmener à Douvres. Les Gloaguen Saint-Roch avaient loué un pavillon dans la banlieue aisée de Londres, et Marie-Caroline avait été inscrite dans une institution privée de droit international de Windsor réputée pour sa discrétion. Le régime de l'internat y était très strict, et Alexandra avait décidé d'encadrer très étroitement sa fille pendant les week-ends. Ainsi, des bruits funestes sur la grossesse de Marie-Caroline, ou sur la non-grossesse d'Alexandra, auraient peu de chances de traverser la Manche.

Les deux premiers mois furent néanmoins pénibles. En effet, Alexandra avait du mal à répondre avec naturel aux questions que son mari, qui lui téléphonait régulièrement, lui posait sur son état. Et, réciproquement, elle devait se forcer à parler des activités de Marie-Caroline comme si celle-ci eût été en pleine possession de ses moyens.

Cette légère difficulté devait heureusement disparaître. En effet, la banque Neuflize-Schlumberger fut impliquée dans un scandale financier, et Maurice de Gloaguen Saint-Roch ne s'en remit pas : il fut terrassé par un infarctus.

Alexandra afficha un digne chagrin ; elle dut s'avouer que la mort de son mari simplifiait singulièrement les choses : elle n'aurait plus à lui mentir. Elle se félicita qu'elle ait eu lieu si tôt ; car si l'affligeant événement s'était produit au bout de huit mois de sa prétendue grossesse, elle aurait été contrainte, lors des obsèques, de simuler son état par quelque stratagème. Au contraire, elle put se rendre à Paris pour assister à l'enterrement et recevoir les condoléances que les intimes de la famille ne manquèrent pas de lui adresser ainsi qu'au pauvre orphelin qui allait naître, sans rien changer à son aspect extérieur.

Ce fut donc dans une relative sérénité que les six mois suivants passèrent : Marie-Caroline gonflait tranquillement, avait d'excellentes notes aux examens, il est vrai un peu faciles, qu'elle subissait à son institution, et n'était pas trop l'objet des ragots de ses camarades, car nombre d'entre elles attendaient également un enfant, ce qui n'était pas étranger à leur présence dans le pensionnat.

Or, le vingt mai, elle ressentit les premières douleurs. On la transporta d'urgence à l'hôpital. Alexandra sut alors que son calvaire allait bientôt se terminer. On l'appellerait Maurice-Alexandre, en l'honneur de ses parents. Et il deviendrait un grand banquier, comme son père.

Alexandra insista pour assister à l'accouchement. Elle voulait le voir sortir, le petit monstre qui lui avait donné tant de soucis.

Vers deux heures du matin, la sage-femme dit à Marie-Caroline de pousser, elle poussa, et à ses hurlements succédèrent ceux d'un magnifique bambin... Noir des pieds à la tête.

Trois ans plus tard, nous retrouvons Alexandra en train de prendre le thé avec sa bonne amie Armelle de Chanselme. Celle-ci s'extasie devant le petit Maurice-Alexandre :

– Dieu, ma chère, comme il vous ressemble ! Et à ce pauvre Maurice aussi. Viens par ici. Viens faire mimi à Tatie Armelle. Ce que je ne comprends pas, ma chère Alexandra, c'est que vous ayez pu adopter ce... cet Africain, là, comment l'appelez-vous ? Mohammed, oui, c'est ça. Je sais bien que vous avez un grand cœur, chère amie, mais tout de même, il y a des convenances... Un Noir, vous pensez ! Remarquez, au fond, je vous approuve. Car il faut aider ces malheureux qui souffrent. Et si vous pensez qu'en adoptant cet enfant, vous lui donnez les meilleures chances dans la vie, c'est tant mieux ! Et puis, vous aviez raison, Marie-Caroline est bien trop âgée pour Maurice-Alexandre, et il lui faut un compagnon de jeux, c'est certain, sa grande sœur a tant souffert de ne pas en avoir eu ! Mais enfin, tout de même, de là à adopter un enfant de couleur ! Vous auriez pu aussi bien lui acheter un petit pékinois, non ?

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