Rencontres avec un poète surréaliste

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RENCONTRES AVEC UN POETE SURREALISTE

I

La première fois que je l'ai vu, c'était à un de ces innombrables cocktails auxquels ma profession me contraint de prendre part périodiquement. Il donnait l'impression d'être ivre, et terrorisait les femmes avec une pompe à vélo. Il leur envoyait dans le nez, la bouche, les oreilles et tous les trous, des bouffées d'air graisseux et vicié. Certaines faisaient mine de l'ignorer, d'autres l'évitaient, d'autres encore piaillaient de ravissement à chacune de ses offensives :

— Lorenzo, ce que vous êtes agaçant !

Nous avons été présentés par la femme de l’ambassadeur :

— Svetozar, je te présente Lorenzo Spadolini, attaché culturel italien, et un peu poète, à ses heures. Svetozar Janosevic, attaché commercial yougoslave.

La main que je lui tendis resta en l’air. Il me tourna le dos superbement, et alla entretenir quelque duchesse lituanienne.

Un tel mépris me laissa ahuri, et je dus me rendre aux toilettes pour m’éponger le front. J’étais humilié. La haine intense que je lui vouais était elle-même une défaite. Je me promis de lui faire ravaler sa morgue à la première occasion. La bataille était néanmoins perdue. Il fallait se replier. Une réception future ne manquerait pas de me voir frayer à nouveau avec cet olibrius. En attendant, il fallait affûter ses armes. Je prétextai une réunion urgente et m’éclipsai.

Je rongeai mon frein de longs mois, mais ne l’oubliai pas. Et, un jour, je fus récompensé de mes efforts.

À l’occasion de la venue en France du chef d’orchestre Hans Knut, l’ambassade d’Autriche donnait une somptueuse soirée. L’intelligentsia parisienne allait y côtoyer le gratin diplomatique. La présence de Spadolini, qui appartenait à l’intersection de ces deux ensembles que j’abhorrais également, était à prévoir. Mon plan, quoique vague, était arrêté : rester dans l’ombre le plus clair de la soirée ; puis, alors qu’une de ses répugnantes mascarades serait l’objet des regards et des rires, l’humilier publiquement ; enfin, sortir de la salle avec dignité.

Je n’avais pas à craindre le ridicule. Bien que ne pratiquant pas souvent ce genre de sorties, je m’en suis habilement tiré chaque fois qu’elles ont été nécessaires. Et de plus, j’étais particulièrement bien en vue à l’ambassade d’Autriche, ayant brillamment conclu, alors que j’étais au Commerce Extérieur à Budapest, un contrat de livraison de foie gras avec un grossiste viennois. De surcroît, je me délectais à l’idée de frustrer quelques cocottes de leurs frémissements imbéciles. Les irresponsables ont toujours plu aux femmes. Elles trouvent en eux des objets aptes à l’épanchement de ce qu’elles croient être leur instinct maternel, et qui n’est qu’une inadaptation clinique au monde d’aujourd’hui.

Ce fut donc toutes griffes sorties que je me rendis à cette soirée. Quand j’entrai dans la salle, Spadolini n’était pas encore arrivé. Un babillage morose ne parvenait à couvrir l’orchestre, pourtant discret. Personne ne dansait. Çà et là, des petits groupes de militaires, de diplomates, de journalistes ou de femmes d’ambassadeurs reproduisaient les conversations qu’ils avaient toujours eues, leurs plaisanteries consacrées, leurs allusions convenues, sans s’interpénétrer de peur de ne plus se comprendre. Un larbin, engoncé dans son plastron, présentait de somptueux petits-fours que la bienséance, la peur de tâcher une robe ou le spectre de la cellulite, quand ce n’était pas l’interdiction formelle d’un médecin, faisaient immanquablement repousser. Pour ma part, j’en fis mon plaisir, ainsi que de quelques verres de porto qui me confortèrent dans mes résolutions.

Je connaissais assez l’homme pour savoir que ses effets reposaient entièrement sur l’usage d’accessoires insolites. Peut-être la pompe à vélo, malgré son symbolisme un peu lourd, était-elle son objet de prédilection ? Ou au contraire trouvait-il tout son plaisir dans le fait de varier ses recettes ? Je devais attendre son arrivée pour avoir la réponse.

Pour tuer le temps, je tentai d’approcher le chef d’orchestre. Scrutant la salle, je l’aperçus non loin du buffet. Il gesticulait avec sa baguette. J’étais surpris. Je ne croyais pas que Hans Knut, qui avait la réputation d’un strict professionnel, cultivait ces excentricités d’artiste. En musique ou en peinture, l’originalité se retrouve plus dans un sobre bourgeois vêtu d’un costume trois-pièces que chez un parasite hirsute, sale, asocial et exubérant. Jamais je n’aurais soupçonné Hans Knut d’appartenir à cette légion d’imposteurs. Je m’approchai discrètement de l’attroupement qui s’était formé autour de lui. Quand je pus discerner clairement les traits de l’individu, ma gorge se noua.

C’était Spadolini ! Muni d’un essuie-glace de voiture qu’il avait dû ramasser dans je ne sais quel dépotoir, il singeait l’hôte de la soirée en poussant des cris obscènes. Et ces dames, ignorant l’affront fait à l’un des plus éminents musiciens d’Europe, gloussaient de plaisir, trop heureuses d’être distraites de la conversation d’un lieutenant-colonel ou d’un fonctionnaire austère par les bouffonneries de ce psychopathe.

Il était temps d’assouvir ma vengeance. Je m’avançai vers lui d’un air assuré et, tandis que l’assistance observait un silence gêné, je m’emparai autoritairement de ce qui lui servait de baguette, lui déclarant du ton le plus méprisant que je pus :

— Monsieur, je ne tolérerai pas que l’on bafoue ainsi mon ami Hans Knut.

Puis, je me dirigeai vers la fenêtre, l’ouvris, et jetai l’essuie-glace dans la rivière. Je sortis de la salle en faisant un effort pour ignorer les réactions, mais j’entendis quelques rires perfides. Je ne puis dire qui, de moi ou de Spadolini, en était l’objet. J’aurais aimé surprendre la réaction de mon ennemi, mais tenter de l’entrevoir, c’était se découvrir.

Ce fut donc frustré de la jouissance de ma victoire, quoique persuadé d’avoir porté un rude coup à son arrogance, que je rejoignis ma voiture. Une mauvaise surprise m’attendait. Il n’y avait plus qu’un essuie-glace sur le pare-brise.

Les semaines qui suivirent furent marquées par le doute. Si Spadolini avait dérobé l’essuie-glace sans se douter qu’il s’agissait de ma voiture, alors j’avais incontestablement marqué un point. Si au contraire il l’avait fait sciemment, alors il n’avait pas manqué de s’en vanter après que je l’eus jeté dans la rivière et j’avais été la risée de la soirée. Cette hypothèse était improbable. Rien ne distingue une voiture de diplomate d’une autre voiture de diplomate. Néanmoins, elle suffisait à troubler mon sommeil.

Nous autres diplomates avons l’habitude de distinguer deux sortes de cocktails. D’une part, ceux où il est de rigueur de se rendre accompagné de son épouse : les cocktails « avec bobonne ». D’autre part, ceux où il est conseillé de s’en abstenir : les cocktails « sans bobonne ». Il va de soi que l’on rencontre plus d’actrices et de belles aventurières dans les seconds que dans les premiers. Ce sont en général des jeunes femmes au passé douteux dont une relation quelconque permet de hanter ces réunions dans l’espoir d’une situation honorable. Les réceptions où j’avais rencontré Spadolini appartenaient à cette catégorie. Les cocktails « avec bobonne » étaient plus rares et plus intimes et j’avais peu de chances d’y croiser mon ennemi. Pourtant, cela devait arriver.

Il s’agissait de fêter la signature d’un accord commercial franco-hongrois et l’Italie, qui était partie prenante, devait envoyer un représentant. Spadolini n’était qu’attaché culturel, et le personnel de l’ambassade d’Italie était plus pléthorique que celui d’un musée d’État. Je ne m’attendais donc pas à ce qu’il fût précisément désigné pour la circonstance.

Quand il pénétra dans la petite salle où la réunion devait se tenir, je compris à son regard que sa présence n’était pas fortuite. Et quand il dévisagea ma femme, je compris que la chasse était ouverte.

J’avais rencontré Lucia alors que j’étais en poste à Prague. Elle était simple secrétaire et nous nous plûmes tout de suite. Durant les mois qui suivirent notre mariage, elle découvrit avec émerveillement l’indolence du mode de vie diplomatique.

Nous fûmes heureux quelques années. Puis, inévitablement, elle se lassa. Mes efforts pour la distraire ne firent qu’accroître son ennui et son agacement à mon égard. Ses derniers scrupules tombèrent dans les premiers mois de mon affectation à Paris, et Spadolini dut comprendre, en la voyant, qu’elle était à l’affût de la moindre aventure.

Le cocktail commença comme à l’ordinaire. De petits groupes se formèrent. On se transmit les derniers potins. On disserta des mérites de la dernière Renault. Je surveillai Spadolini du coin de l’œil. Il était étonnamment discret. Ma femme avait arboré son rictus habituel. Elle se tenait à ma gauche, immobile et silencieuse, levant de temps en temps les yeux au plafond pour signifier son désintérêt. J’écoutais poliment les litanies d’un amiral.

Lucia était de ces latines sèches et nerveuses qui fument cigarette sur cigarette. Ce fut sur ce travers que misa Spadolini. Il s’approcha discrètement d’elle. Je ne pus entraîner ma femme et l’amiral à l’autre bout de la pièce. Il réussit à s’immiscer dans notre groupe. Quand Lucia se fourra une gitane dans le bec, il lui proposa du feu.

— Oui, s’il vous plaît, répondit-elle.

Il sortit un petit briquet en or de sa poche et l’approcha du bout de la cigarette. Mais au lieu d’une flamme, il y eut un jet d’eau qui aspergea Lucia.

Elle éclata de rire. Un rire coquet qui ne présageait rien de bon. Un rire chargé d’arrière-pensées lumineuses. Spadolini me jeta un regard plein d’ironie et de mépris, et de ce geste ambigu qu’ont les Italiens, prit ma femme par la taille et l’emmena. Je ne parvenais pas à me défaire de l’amiral.

Je réussis néanmoins à m’en débarrasser, non sans avoir sacrifié aux salamalecs d’usage. Mais un industriel me harponna avant que j’eus le temps de scruter la salle.

— Monsieur Janosevic, vous ne me connaissez pas mais je vous connais. Savez-vous que c’est un de mes amis qui m’a conseillé de m’adresser à vous ? Voilà. Vous allez tout de suite comprendre. Il se trouve que je suis dans l’Import-Export, et que je suis extrêmement intéressé par votre pays. Il y a des possibilités, paraît-il... nouvelles et tout à fait intéressantes. Seulement, vous savez ce que c’est, les autorités... la fidélité à un certain dogme collectiviste... que je ne conteste pas, bien entendu, loin de moi l’idée de critiquer le choix de société de votre pays auquel sans doute vous adhérez, sinon vous ne seriez pas là, et puis nous autres occidentaux avons aussi nos défauts, tout n’est pas rose, enfin je ne voudrais surtout pas polémiquer , seulement il me semble que votre gouvernement a compris qu’il fallait vivre avec son temps, mais il y a encore énormément de résistance à l’ouverture des marchés, alors je me suis dit que peut-être en m’adressant à vous...

Je lui souris nerveusement et le priai de m’excuser. Je sentais la panique s’emparer de moi. Avec anxiété, je cherchai Lucia dans les recoins de l’ambassade, sûr de la surprendre dans les bras de Spadolini. Comment faudrait-il réagir ? Une gifle ? Une scène ? La dignité offusquée ? Le mépris glacial ? Sortir mon arme ? Le provoquer en duel ? Désuet.

Retourner au domicile conjugal, ouvrir les placards, jeter sur le palier ses flonflons, ses froufrous, ses robes, ses pelures, ses chemisiers, ses culottes, ses soutiens-gorges, son arsenal cosmétique, ses tampax, lui dire qu’elle n’avait plus qu’à faire sa valise, que je ne voulais plus la voir ? C’était lui accorder trop d’importance.

Le suicide était le seul moyen de ne pas perdre la face. Mais je pressentais que mon désespoir serait inexistant. Si je craignais de les surprendre, ce n’était pas de peur de perdre ma femme ni de me sentir bafoué. Je redoutais surtout ma propre indifférence. Je savais que je serais incapable de faire preuve du minimum de réaction violente qu’une telle situation requiert.

Un tel embarras me fut épargné. Je les trouvai dans le jardin. Ils étaient en grande conversation. Lucia ne cessait de rire. Je comptais les observer discrètement, mais elle m’aperçut et me fit signe de les rejoindre.

— Monsieur Janosevic, dit Spadolini, pardonnez-moi de vous avoir traité comme je l’ai fait la première fois que nous nous sommes rencontrés. Seulement voilà, voyez-vous, je venais de perdre ma mère. Alors vous imaginez que je n’étais pas très enclin à la discussion frivole. Jamais je n’aurais imaginé que vous aviez une femme aussi charmante. Gardez-la précieusement, car elle excite les convoitises. Il faudra que je vous invite chez moi un jour, que je vous montre mes sculptures. Car je sculpte, savez-vous ? Et je n’en suis pas mécontent. Ma dernière œuvre Le choc du métajeu et de l’abstraction dégage une force tout à fait particulière. Je vous donne l’impression de me vanter, n’est-ce pas ? Mais venez voir, vous serez conquis. Car ma sculpture est, comment dirais-je, diachronique, dynamique en quelque sorte.

— Euh... je ne sais pas si mes occupations me permettent de...

— En tout cas, moi, j’y vais, affirma Lucia.

— Vous m’honorez, madame. Ah ! Monsieur Janosevic, je vous conseille de l’accompagner. Car malgré tout le respect que je vous dois, mon cœur, mon cœur fragile, ne saurait résister longtemps aux assauts de votre belle.

Il osait me déclarer franchement qu’il allait coucher avec Lucia.

— Eh bien, lui répondis-je, peut-être résistera-t-elle aux vôtres.

Et je m’éloignai, satisfait de ma réplique. Mais j’avais lu dans les yeux de Lucia qu’elle avait l’intention de l’infirmer.

Je me dirigeai vers le buffet pour me restaurer un peu quand une vieille femme me prit à partie.

— Excusez-moi de vous aborder comme ça, monsieur. Vous devez vous demander quelle sorte de bohémienne je suis. Voilà. Je vous ai vu discuter avec mon fils. Oui, monsieur. Je suis la mère de Lorenzo Spadolini. Si vous saviez comme j’ai souffert. Sauvez-le, monsieur ! De grâce, sauvez-le de lui-même ! Vous êtes un homme mûr, expérimenté. Lorenzo est jeune et inconscient. Il n’a jamais connu son père. Il a besoin d’un homme comme vous, d’un guide, d’un homme qui sache distinguer le bon du mauvais. Sans doute vous a-t-il dit que j’étais morte. C’est faux. Il ment. Il le raconte à tout le monde Dieu sait pourquoi, sans doute pour me faire mourir de chagrin. Et ces cocottes qu’il ramène à la maison. Car il vit encore avec sa mère, le pauvre, il est incapable d’empeser ses cols ! Ah, ces cocottes ! Ces filles de rien, qui empestent l’alcool et les parfums. Vous avez vu la petite traînée qu’il entreprend depuis le début de la soirée, avec sa robe courte, son rouge à lèvres, et ses minauderies. Encore une putain, tiens ! Je suis ici incognito. Je le surveille. Je veux savoir ce qu’il fricote, pendant que je l’attends, seule, la nuit, en pleurant. Ah ! Si Marcello était encore en vie ! Marcello, c’était son père. Un haut dignitaire fasciste, monsieur. Il a suivi Mussolini à Salò. Je ne sais pas pourquoi je vous dis ça, à vous qui êtes un rouge, mais sachez que le Duce, c’était un homme. Et mon Marcello aussi. Il a fini dans un bunker, en Bavière ; suicide collectif, monsieur. Un fasciste sait perdre. Mon mari n’a pas de sépulture, monsieur. Vous en rendez-vous compte ? Alors quand je prie pour son âme, je vais me recueillir devant le Ratelier. C’est ainsi que nous autres Romains nommons le monument à Victor-Emmanuel II. Veillez sur mon fils, monsieur, je vous en conjure. Il n’a jamais eu de père. Il a besoin d’un homme comme vous, pour le guider.

II

Lucia ne me quitta pas tout de suite. Elle attendit trois jours avant de coucher avec Spadolini.

— Tu vois, je t’épargne, ironisa-t-elle le lendemain, alors que nous venions de décider de divorcer.

Spadolini obtint un congé. Ils partirent en voyage de noces. Je restai seul à Paris. La vacuité des affaires de l’ambassade ne parvenait pas à me distraire. Je passais mes journées à me promener.

L’ennui devint intolérable. Je me mis à boire. Tous les matins, je me faisais livrer ma caisse de bouteilles de Bordeaux. Elles étaient bues dans la journée. Ce genre d’habitudes n’est pas sans effets. Outre mes douleurs intestinales fréquentes, je remarquai un jour que j’avais un énorme bouton sur le nez.

Cela m’ennuyait, car j’avais un cocktail le soir même. Je le pressai entre mes deux index. Je parvins ainsi à en extraire le pus. Mais le bouton se mit à saigner abondamment et je dus maintenir une compresse sur mon nez. La situation était préoccupante. Il ne m’était pas possible de renoncer à ce cocktail, car d’importantes affaires devaient s’y traiter.

Une heure avant la réception, le bouton s’était transformé en une énorme croûte qui me démangeait. Je ne pus m’empêcher de l’arracher, et je saignai à nouveau. Je tentai de fixer un sparadrap, mais le relief nasal et l’abondance du flux firent en sorte qu’il ne tînt pas. Après d’autres tentatives infructueuses, je me résolus à recourir à la solution efficace, mais ridicule, de la compresse.

Ces dames, toujours aussi futiles, ne manquèrent pas de m’apostropher à ce propos. L’abominable duchesse de Slesvig-Holstein m’agrippa littéralement.

— Holà, Svetozar ! Comme vous avez un beau nez. Je vous le jure. Si, si, ne protestez pas, cette compresse vous va à ravir. C’est d’un excitant, si vous saviez ? Je vous étonne ? Les hommes ne savent jamais ce qui excite les femmes ! Cela n’a rien à voir avec votre pornographie sordide et vos fantasmes sales. Non, ce sont de petits détails insignifiants, comme celui-ci. Ah ! L’érotisme d’un nez qui saigne ! Et la blancheur de votre compresse, souillée par un mélange gluant de sang et de morve ! Je vous en prie, Svetozar, suivez-moi. Aidez une pauvre comtesse qui a eu le malheur d’épouser une tapette nazie et qui se morfond tous les soirs dans son lit, n’ayant de ressources que de se caresser en lisant l’Amant....

Je parvins à m’enfuir. Elle avait bu.

Je décidai de régler mes affaires et de m’éclipser au plus tôt. Je parvins à trouver l’une des personnes que je devais rencontrer. À la vue de ma compresse, elle refusa de croire que j’étais Svetozar Janosevic. Il s’agissait d’un financier britannique particulièrement craintif. Depuis qu’il avait été victime d’une escroquerie retentissante, il multipliait les précautions superflues.

Je n’eus pas plus de succès avec les autres individus que je devais contacter : ils ne s’étaient pas rendus à la soirée.

Je dus donc, dans l’attente d’une hypothétique arrivée providentielle, subir les discours volatiles de je ne sais plus qui, quelqu’un que j’ai probablement envoyé au Diable avant d’aller absorber stoïquement une douzaine de verres d’alcool fort.

Le lendemain matin, il y avait dans mon lit, nue, à mes côtés, une femme. Je ne savais pas qui elle était, d’où elle venait, ce qu’elle faisait là. Elle me dit qu’elle s’appelait Catherine, et me fit un récit étrange de ce qui s’était passé la veille.

— Dès que je t’ai vu, titubant, avec ta croûte sur le nez, apostrophant le premier venu, j’ai eu envie de toi. Tu m’as semblé tellement différent de ces pingouins identiques et vides. Décapant, détonateur, catalyseur. Oui, quand je t’ai vu cela a été pour moi comme une bouffée d’air pur. J’ai toujours été séduite par les anticonformistes, les originaux, les gens indifférents à l’image qu’ils donnent...

Elle n’était que la première d’une longue série. Ces aventures se multipliaient d’autant plus qu’elles étaient impropres à combler mon ennui. Je rompais brutalement, sourd aux larmes et aux supplications. Le cocktail suivant était l’occasion d’une nouvelle saoulerie, de nouvelles exactions qui allaient ravir une nouvelle poule. Lascivement, elle s’accrocherait à mon corps gonflé d’alcool et je la retrouverais le lendemain matin dans ma couche, avec un indicible dégoût. Elle se lèverait, ferait comme chez elle, mettrait l’eau à chauffer, se laverait les dents avec la brosse de Lucia, me répéterait les phrases des précédentes. Je ne saurais même pas son nom, et m’emploierais déjà à construire une stratégie pour m’en débarrasser.

Mais mon comportement avec les femmes n’était qu’un des aspects du triste désœuvrement dans lequel m’avait laissé le départ de Lucia. Le moule diplomatique avait incrusté en moi une politesse méticuleuse et timide, un parti-pris de souplesse qui tournait parfois à la veulerie. Le manque total de pouvoir du corps auquel j’appartenais, l’inconséquence des rares initiatives que nous avions à prendre, ne me permettaient de me départir de cette attitude en aucune circonstance. Or, l’effort constant qu’elle impliquait me parût soudain vain. Je me surpris à être désinvolte, grossier, brutal, méprisant, parfois même vulgaire. Et je constatais avec étonnement que ces infractions aux convenances me valaient une considération certaine. Dans le monde factice où j’évoluais, mes extravagances, bien qu’aussi artificielles que les conventions qu’elles étaient censées remettre en question, étaient d’un « naturel » distrayant. Ainsi, jamais je ne fus autant invité et réinvité qu’à cette époque où j’affichais pourtant la misanthropie la plus totale.

La Loi même me parut une contrainte sans fondement et difficile à supporter. Sans parler des feux rouges que je grillais, je me mis à voler dans les grands magasins, savourant l’ambiguïté d’une transgression à laquelle l’immunité ôtait tout risque concret. Lors d’un week-end à la campagne, je sectionnai avec une jouissance malsaine le grillage d’un poulailler. Il m’arriva même d’entraîner une dame âgée, secrétaire dans une quelconque ambassade, dans une folle escapade dans les jardins de l’Élysée, dont elle faillit mourir, et qui se termina par trois jours de poste et un quasi incident diplomatique.

Enfin, le peu d’importance que j’attachais à mes maîtresses me conduisit à tenter sur elles, avec bonheur, les plus étranges expériences sexuelles.

Ces mauvais coups étaient aussitôt connus et applaudis par mon entourage. Ils étaient pourtant le fait d’un morne désespoir. Mais si j’étais si apprécié, c’est qu’ils permettaient à la bonne société de réaliser ses fantasmes par procuration. Si les femmes me voulaient, c’était pour reprendre à leur compte une série d’actes libérateurs que le carcan social les avait empêchées d’accomplir. Le seul qu’elles se permettaient était celui de coucher avec moi : elles me prenaient pour symbole de leurs désirs refrénés, de leurs pulsions émasculées par la définition stricte de leur sexe que le monde leur avait imposée. Mais cet adultère contenait en germe son propre échec : car il était lui-même convention, il faisait passer du rôle consacré de femme-fidèle, de femme-faire-valoir, de femme-aimante, de femme-mère, à celui non moins reconnu de femme-perfide, de femme-facile, de femme-coquette, de femme-putain. Elles n’avaient pas compris que leur libération ne pouvait passer par le sexe, car celui-ci était précisément le périmètre social qui leur était alloué. Ce qui les attirait en moi, ce n’était pas le sexe, mais tout le reste ; mais elles étaient trop aliénées pour imaginer un autre comportement que celui que la coutume avait incrusté en elles, et elles couchaient invariablement avec moi.

Les hommes, eux, se contentaient de m’envier et de tenter pâlement de rivaliser avec moi, s’ils étaient célibataires, et me vouaient une haine farouche et craintive, s’ils avaient une femme un peu jolie à perdre.

Cette réaction les rendait grincheux et neurasthéniques, poussant ainsi un peu plus sûrement la belle dans mes bras.

Et puis un jour, je les ai revus. C’était lors d’un concert à la salle Pleyel. J’étais accoudé au comptoir du bar avec ma maîtresse du moment. Nous sirotions une vodka. Soudain, j’ai entendu la voix de Lucia :

— Svetozar !

Je me retournai : elle était au bras de Spadolini. Celui-ci était vêtu de manière inhabituellement stricte. Elle le quitta, et s’approcha de moi.

— Nous sommes de passage à Paris. Tu viens dîner chez moi ? Demain soir ?

J’étais réticent. Je ne voulais pas flirter avec de mauvais souvenirs. Mais ma maîtresse — j’ai oublié son nom — me pressa pour que j’accepte.

— Je serai heureuse de te revoir, ajouta Lucia.

La sonnerie nous enjoignit de gagner nos places respectives.

III

-- Voyez-vous, quand j’ai rencontré Lucia, j’étais au plus bas. Ces sculptures, au demeurant fort mauvaises, n’étaient que la marque de mon désespoir. Si ma conduite vous a choqué, à l’époque, c’est que j’avais atteint un tel degré d’indifférence que je ne me souciais plus de l’opinion de mon entourage, et que la choquer était une des rares choses qui me distrayaient encore. Mais j’étais sur une mauvaise pente, car je commençais à prendre mes attitudes au sérieux, à les ériger en mode de vie existentialiste et cynique, alors qu’elles n’étaient que les tentatives d’un pauvre ivrogne pour attirer l’attention sur son malheur, un appel à l’aide en quelque sorte. Et ce n’était pas un si mauvais calcul, puisque j’ai rencontré votre femme. Elle a su comprendre, derrière les apparences, que j’avais besoin d’elle. Et elle m’a ouvert les yeux sur mes faiblesses et mes lacunes. Grâce à notre amour, j’ai pu émerger de la brume inhumaine où je m’étais enfermé. Je suis devenu attentif et affectueux. Oui, je le dis sans honte, Lucia m’a appris à aimer. Nous allons nous installer définitivement ici. Qui sait ? Faire des enfants peut-être ?

Il s’approcha de Lucia en la regardant avec douceur et appréhension. Il l’enlaça, l’embrassa, lui chuchotant dans l’oreille.

— J’ai besoin de toi, crus-je entendre.

Lucia me regardait avec l’insistance suppliante d’une femme en détresse.

Ma maîtresse redoublait de caresses.

— On passe à table ? demandai-je.

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