L'affiche

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L’AFFICHE

Vous souvenez-vous de cette affiche dont étaient tapissés les couloirs du métro, il y a quelques années ? Un épais trait vertical la séparait en deux parties égales. La partie gauche représentait une femme, vêtue d'une culotte et d'un soutien-gorge, recroquevillée sur une chaise métallique, en train de se ronger les ongles. Le noir et blanc accentuait l'impression d'ennui et de désespoir qui s'en dégageait. La partie droite, au contraire, nous montrait la même femme, vêtue d'un simple monokini vert, bronzée, épanouie, les seins et la tête en hausse, se délectant de la fraîcheur d'un torrent. L'ensemble était couvert par un texte en lettres majuscules : "Mal dans votre peau ? Changez-en !". Plus discrètement, en bas à droite, était inscrit : "17993 F TTC. Inter-Identité, 707-13-02".

Peut-être vous souvenez-vous aussi, qu'à l'époque, Michel Sautet était très mal dans sa peau. Fonctionnaire au ministère de l'industrie, il ne trouvait de satisfaction ni dans un travail improductif et routinier, ni dans une vie privée réduite à de rares aventures, fades et décourageantes. Son temps libre – et il en avait beaucoup – il l'occupait à hanter les salles de cinéma ou à traîner dans les librairies. Se convaincre du caractère provisoire de sa situation, tel était l'ultime mensonge auquel il se raccrochait. Célibataire, sans enfant, il avait, machinalement, sans restreindre son train de vie ni même tenir ses comptes avec précision, réuni quelques économies dont il ne savait que faire. En ces temps troublés où le pouvoir d'achat était inexorablement rogné par l'inflation, il était malsain et dangereux de conserver d'importantes sommes sur un compte bancaire.

Bien entendu, à la vue de l'affiche, Michel Sautet réagit par un haussement d'épaules. Son esprit pragmatique et cartésien lui interdisait d'accorder le moindre intérêt à cette publicité. Il s'agissait sans doute d'une agence de voyage ou d'un déodorant, ou même, pourquoi pas, d'une lessive. Ou encore une de ces campagnes, de plus en plus fréquentes, qui visent à intriguer le consommateur en lui assénant trois séries d'affiches séparées de quinze jours, le nom du produit n'étant révélé au public qu'au dernier moment. Sans doute des hiérarques de la Psychologie, grassement payés par les firmes, avaient-ils décrété que le suspense est un élément déterminant de vente. En somme, cette affiche serait presque passée inaperçue s'il n'y avait eu l'étrange mention du prix du "produit" : 17993 F, et le nom évocateur de l'annonceur : Inter-Identité.

Certaines superstitions, que des années d'enseignement scientifique avaient étouffées, resurgirent en Michel. Une violente curiosité s'empara de lui. Il tenta tout d'abord de la réprimer. Mais le désœuvrement fit en sorte qu'elle triompha. Michel décida qu'il ne coûtait rien de se renseigner. Et, s'il acceptait d'acheter ce "produit", il aurait la satisfaction de trouver un emploi à son argent et d'introduire de l'insolite dans sa vie. Il aurait voulu être un blasé. Ce fut cependant le cœur battant qu'il composa le 707-13-02. Une voix féminine lui répondit. Il comprit rapidement qu'il s'agissait d'un répondeur automatique :

"Inter-Identité bonjour. Nous sommes heureux de vous accueillir dans notre agence et vous prions de bien vouloir prendre note de votre premier rendez-vous : le six mars à dix-sept heures trente. Nous vous rappelons notre adresse : 123, boulevard Haussmann. Merci"

Michel était surpris et mécontent. Au lieu de lui donner les renseignements qu'il souhaitait, voilà que ces gens lui fixaient un rendez-vous !

Sa décision fut le résultat d'un long mûrissement. L'agence était installée au quatrième étage d'un immeuble cossu. Une plaque de marbre, discrète, s'apparentant à celles des médecins ou des avocats la désignait. Il sonna. Une femme entre deux âges, vêtue d'un tailleur gris, lui ouvrit. Elle lui demanda de le suivre et ils s'installèrent de part et d'autre d'un imposant bureau. Elle dit :

– Je vais vous demander de me régler tout de suite.

Michel sortit son carnet et, bien qu'inquiet, lui fit un chèque de dix-sept mille neuf cent quatre-vingt-treize francs.

– Je vais à présent vous décrire votre nouvelle identité, reprit-elle. Je vous remettrai à la fin de cet entretien un dossier complet sur vous auquel vous pourrez vous référer utilement pendant les premiers mois de votre nouvelle existence. Votre nom est Jean-Marie Haffner. Vous êtes né en 1952, en Hongrie. Votre père est un diplomate éminent. Après de brillantes études au lycée international de Budapest, puis au lycée Jeanson de Sailly à Paris, enfin à la Sorbonne où vous décrochez une licence de Lettres, vous êtes nommé attaché culturel à l'U.N.E.S.C.O.

Votre métier comporte de nombreux voyages, et vous rencontrez en 1978, à Washington, Patty Hamilton, que vous épousez. Rentré en France, vous vous installez dans un appartement bourgeois de la rue du Ranelagh, au numéro dix-sept, troisième étage. La naissance d'une petite fille, Magali, en 1981, comble vos espérances. Je ne m'étendrai pas plus sur ces détails. Ah ! Autre chose : votre femme est très belle et vous un peu jaloux. Vous êtes attendu demain à votre bureau, à neuf heures, comme tous les jours. Bonne chance !

Un goût âcre dans la bouche, un compte en banque allégé, c'est dans cet état que Michel sortit de cette entrevue, son dossier personnel sous le bras. Il avait été victime d'une vulgaire escroquerie.

La vie reprit, encore plus morne, encore plus triste. L'espoir d'un projet mobilisateur était mort. Michel n'avait plus d'autre refuge que la Recherche du temps perdu où il se délectait lâchement. Peu à peu, il perdit le sens des convenances sociales. Il omit de saluer ses collaborateurs, lassé par l'hypocrisie de ce geste à laquelle il avait souscrit pendant tant d'années. Sa tenue, jadis impeccable, devint négligée et il s'attira des remontrances de la part de ses supérieurs. L'hygiène même lui parut inutile. Il prit l'habitude de s'absenter discrètement, l'après-midi, pour flâner du côté de la Muette ou du Trocadéro ; il marchait vite, sans but. Les vitrines ne l'attiraient pas. Parfois, la tentation d'un palmier ou d'un beignet le faisait entrer dans une boulangerie. Il apprit machinalement à les inventorier et à les classer d'après leur qualité.

Un jour, alors qu'il arpentait l'Avenue Victor Hugo, une voix l'interpella :

– Jean-Marie !

Michel se retourna. Une femme courut vers lui et l'enlaça.

– Jean-Marie ! Je suis si contente ! Qu'est-ce qui t'a pris ? Si tu savais comme la petite te réclame !

Le lendemain, à neuf heures, Michel se rendit à l'U.N.E.S.C.O. Son chef le fit appeler et lui demanda pourquoi il s'était absenté si longtemps sans prévenir. Michel – Jean-Marie – bafouilla quelques excuses. Le directeur lui dit qu'il ne devait pas se croire tout permis sous prétexte qu'il était un élément brillant. Puis il le chargea d'une mission de relations publiques : Londres, Copenhague, La Haye, Vienne, Rome, New York, Johannesburg... Il lui précisa qu'il pourrait emmener Patty.

Pendant le mois qui précéda son départ, Michel, Jean-Marie, eut le loisir de constater à quel point sa nouvelle existence était passionnante. Un travail intéressant, comportant de nombreux et excellents contacts humains, contrastait avec la routine paperassière du ministère ; une femme aimante, vive, distinguée, le changeait de la solitude.

Il se plongeait souvent dans le dossier qu'on lui avait remis, pour éviter les gaffes. Mais ses rapports avec Patty étaient tellement merveilleux qu'il croyait la connaître depuis toujours. De même, à l'U.N.E.S.C.O., il ne connut aucun problème d'adaptation.

Cependant, quand le soir venait, son premier réflexe était de se diriger vers une bouche de métro pour rejoindre son ancien deux-pièces de la rue de Ménilmontant. De même, quand sa femme ou l'un de ses collaborateurs l'appelaient par son nouveau prénom, il lui arrivait de ne pas répondre immédiatement. Le contrat d'Inter-Identité n'était qu'à moitié rempli : certes, sa vie était celle de Jean-Marie Haffner, mais il ne se départait pas du sentiment d'être un imposteur. Comme certaines personnes, faussement bilingues, tentent vainement de penser en anglais, il n'arrivait pas à penser en Jean-Marie Haffner.

Un jour, sur le pont Alexandre III, il reconnut, de l'autre côté de la chaussée, un de ses collègues du ministère de l'industrie. Il le héla. L'autre ne se retourna pas. Michel réitéra son cri. Sans effet. Il était improbable que l'autre ne l'ait pas entendu. Voulait-il éviter Michel ? Ils avaient eu, de tout temps, d'excellentes relations. Une idée fugitive traversa Michel.

Depuis sa rencontre avec Patty, il avait vécu comme si, du jour au lendemain, il avait rencontré une femme et changé de situation. Il percevait cela comme un événement de sa vie. Mais quel était son passé ? Celui de Jean-Marie, ou le sien ? La femme d'Inter-Identité lui avait bien récité sa biographie, mais il avait perçu cela comme un exercice formel, théorique. Pour lui, Michel Sautet repartait à zéro sous un faux nom, mais rien de plus. La vision de cet ancien collègue, de l'autre côté du pont, installait le doute en Michel. Il voulut en avoir le cœur net. Il s'élança pour rejoindre l'homme. Il entendit le bruit d'un autobus qui freinait violemment. Avant d'être percuté par le véhicule, il vit l'autre se retourner et lut dans ses yeux l'incompréhension et l'indifférence.

On enterra Jean-Marie Haffner au cimetière de Montmartre.

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