Le sable
LE SABLE
12 janvier. – Personne ne semble avoir remarqué. Il est vrai que la couche est très fine. Je ne m'en serais pas rendu compte si je n'avais nettoyé ma voiture, ce matin. Je me suis aperçu, ensuite, en allant faire mon marché, que toutes les autres en étaient couvertes. En fait, cela m'a vraiment intrigué quand j'ai vu que la voiture de Dubois, d'habitude impeccable, était elle aussi souillée. L'atmosphère parisienne est-elle devenue soudainement plus crasseuse ? Je ne crois pas que de telles évolutions puissent être si brusques.
13 janvier. – Les gens commencent à en parler. Apparemment, on n'en sait pas plus que moi. Les esprits que je côtoie sont singulièrement incapables d'accoucher d'une explication plausible. Ma crémière, quant à elle, prétend que c'est "l'air du temps". Dubois ne veut pas en entendre parler. Les enfants se régalent : ils s'amusent à tracer des formes sur les pare-brises.
14 janvier. – Aux informations régionales, ils ont enfin levé ce mystère. Il s'agirait de sable provenant du Sahara, que les vents du sud auraient poussé jusqu'à nous. Le présentateur blondinet avait du mal à garder son sérieux, mais il semble que cette version soit scientifiquement établie.
15 janvier. – L'anecdote suscite les plaisanteries de la population. Ma crémière est aux anges. Cela tient presque du conte de fées. Bien que n'ayant aucune raison de mettre en doute la bonne foi des journalistes, je ressens un certain malaise. Je ne parviens décidément pas à adhérer à cette explication. La vision du Simoun, tournoyant, en train de transporter les particules en suspension par delà les mers, me semble rocambolesque. Une histoire de tapis volant. Un conte des mille et une nuits.
16 janvier. – J'ai l'impression qu'on nous cache quelque chose.
17 janvier. – Dîner chez les Dubois. Comment fait-il pour ne fréquenter que des gens parfaitement ennuyeux ? Seul un jeune capitaine de corvette, attaché militaire au cabinet du Premier Ministre, est parvenu à me captiver. C'est un spécialiste de la guerre météorologique. D'après lui, les progrès récents effectués dans ce domaine permettent à un agresseur de frapper vite, fort, loin et sans être identifié.
18 janvier. – Ce matin, en buvant mon café, j'ai eu une idée stupide. Et je n'ai pu m'en débarrasser. J'en ai parlé à Dubois qui a ri. Pourtant, c'est presque plus plausible que le Sahara. Et, dans un cas pareil, jamais ils n'auraient osé avertir la population.
19 janvier. – Ce qui m'a définitivement rassuré, c'est que, si une telle attaque avait eu lieu, le capitaine de corvette aurait sûrement été au courant. Et, jeudi soir, au lieu d'être chez les Dubois, et d'afficher un sourire détendu, il aurait passé la nuit dans un bunker aseptisé, tentant désespérément d’enrayer la contamination.
20 janvier. – Je serais tout de même curieux d'exposer ma théorie au capitaine de corvette. J'ai d'ailleurs demandé à Dubois de me mettre à nouveau en rapport avec lui. Il m'a promis de le contacter.
24 janvier. – Un événement troublant. Dubois ne parvient pas à joindre le capitaine de corvette. Quand il m'a annoncé cela, j'ai eu du mal à cacher mon énervement. Car j'ai été, sur le champ, convaincu du bien-fondé de mon hypothèse. Mais je n'ai pas voulu mettre Dubois dans le secret. La nouvelle se serait rapidement propagée, et nous aurions assisté à une panique générale.
25 janvier. – Je n'ai, bien évidemment, aucun élément sur l'action du germe. Ils ont sans doute pris ce qu'ils avaient de plus efficace pour nous détruire. L'idée de nos corps pollués, de ces bactéries qui nous rongent, de cette société en train de s'effondrer telle un vieux chêne livré aux termites, me donne la nausée. À moins que cette nausée ne soit que le premier symptôme de l'épidémie qui s'installe ?
26 janvier. – Je ne peux plus supporter la vue de ces inconscients qui flânent en sifflotant, de ces amoureux qui s'embrassent, de ces fillettes qui jouent à la marelle. Ne se rendent-ils pas compte que c'est la Fin ? Chaque grain de sable transporte sans doute des milliers de microbes. La vue de ce bambin, square Saint-Médard, faisant des pâtés avec sa pelle et son seau, m'a donné envie de vomir.
28 janvier. – Au lieu de m'affoler, je ferais mieux de prendre les mesures nécessaires à ma survie. Je vais transformer mon appartement en un havre de santé. Il est peut-être trop tard, mais il ne faut négliger aucune chance d'en sortir. Dès demain, je vais donner ma démission, acheter des vivres, et commencer la désinfection de mon logement.
29 janvier. – Mon employeur a été consterné quand je lui ai annoncé la nouvelle. Il envisageait de me nommer à un haut poste à la direction générale. Je n'ai pas été très habile dans le choix du prétexte. Je lui ai dit que je comptais me consacrer à ma vie intérieure. J'ai découvert, d'autre part, que la prétendue amitié que me vouait Dubois depuis vingt ans n'était que veulerie et intrigue. Quel sourire il a eu quand il a appris que je quittais la firme ! À lui, le poste que le directeur avait prévu de me confier...
Je n'aurais pas cru que j'aurais des difficultés à m'approvisionner. La vendeuse du Félix Potin a pourtant trouvé suspecte la quantité de conserves et de surgelés que je désirais lui acheter ; elle a même menacé d'appeler la police. J'ai été imprudent ; demain, je me fournirai chez un grossiste. Mais chaque jour qui passe me rapproche de la mort.
30 janvier. – J'ai deux mois de vivres ! Je suis exténué. J'ai passé la journée à faire mes emplettes. Il a fallu acheter, également, de nombreux congélateurs qui encombrent la salle de séjour. Dès demain, je m'occuperai de l'aseptisation des locaux.
31 janvier. – Dieu, ce que la pharmacienne est curieuse ! Quand je lui ai demandé quel était le meilleur moyen de stériliser une pièce de manière durable, elle m'a assassiné de questions. J'ai bafouillé une histoire mal ficelée de clinicien de mes amis qui désire s'établir à Madagascar et qui cherche un appareil bon marché et efficace pour sa salle d'opération. Elle m'a regardé d'un sale air. Elle m'a fait valoir qu'en tout état de cause, une autorisation de la Direction des Affaires Sociales est nécessaire. J'ai réussi à la faire parler. L'appareil en question est d'un emploi aisé. Il est néanmoins coûteux et je dois me résoudre à y engloutir mes économies.
4 Février. – J'ai dû corrompre un fonctionnaire pour obtenir l'autorisation. Mais je viens d'acquérir l'appareil. Je l'ai mis, ainsi que tous les congélateurs et la cuisinière, dans la salle de séjour. J'ai bouché tous les orifices et interstices de la pièce. Je peux maintenant y vivre en autarcie, pendant que le Mal fera ses ravages et qu'on entassera les cadavres dans la rue. Et dans deux mois, quand je n'aurai plus de vivres ? Il restera peut-être un espoir : un coup de téléphone à un hôpital de province. Peut-être y aura-t-il quelques régions épargnées. Ils viendront me chercher, avec leurs combinaisons blanches et leurs masques de gaze, et me conduiront, dans un wagon stérile, dans une salle de décontamination. Alors, peut-être, la vie recommencera pour moi, dans un autre lieu.
12 Février. – Je n'ai pas encore osé allumer la télévision. Je ne veux rien savoir. À quoi bon ?
23 Février. – Ils m'ont coupé l'électricité ! Sans doute la facture m'attend-elle, en bas de l'immeuble, dans ma boîte aux lettres. Mais il est trop risqué de descendre. De toute façon, la lumière du jour me suffit. Je dors beaucoup. Je suis suffisamment couvert pour me passer de chauffage, et je ne me lave plus. Un doute, cependant, me prend. Le téléphone risque également de m'être supprimé.
24 Février. – Je me rappelle avoir réglé ma facture au début du mois. Me voilà soulagé. Il ne s'agit que d'une panne.
25 février. – Il est troublant de penser que mon salut passe par la condamnation des autres. Si je révélais aujourd'hui la vérité – quoique j'ignore l'état d'avancement de la maladie – il s'ensuivrait des émeutes, une panique générale. En attendant, dans mon univers clos et salubre, que la majorité de la population ait péri, je me construis un statut futur de rescapé. Je suis certain de pouvoir ainsi attirer l'attention des autorités sanitaires des zones épargnées. D'ailleurs, il n'est pas dit que j'aurai besoin d'attirer l'attention sur moi d'une manière ou d'une autre : peut-être les équipes d'investigation, qui sillonneront la ville quand le germe aura fait son office, enfonceront la porte de mon appartement...
26 février. – Je ressens assez durement la monotonie de mon alimentation : conserves, congelés...
4 Mars. – Je crois que mes précautions ont été insuffisantes. Le mal est plus virulent que ce que j'espérais. Il a sans doute frappé tôt. Du moins en ce qui me concerne. Il est vrai que j'ai toujours été malingre. Je ressens, en effet, une vive douleur au ventre. Au côté droit. Ma tentative pour me raccrocher à la vie a donc été vaine. J'attends la mort avec sérénité. Si la souffrance devient insupportable, je mettrais fin à mes jours en me précipitant du haut du balcon. J'ai la chance d'habiter au cinquième étage.
8 Mars. – Instinct de conservation, quand tu nous tiens ! La douleur est de plus en plus pénible. Pourtant, je n'ai pas bronché. Je n'ai même pas ouvert les fenêtres, je ne suis pas sorti pour voir à quoi ressemble le monde extérieur. Je m'accroche à un ultime espoir : peut-être le fait de continuer à vivre dans cette atmosphère stérile me permettra-t-il de guérir. Un nouveau contact avec le microbe, par contre, m'achèverait. Peut-être devrais-je téléphoner à cet hôpital de province. Je préfère attendre encore un peu.
11 Mars. – Le téléphone est coupé ! L'épidémie est plus meurtrière que prévu. Peut-être suis-je le seul survivant. Et je n'en ai plus pour longtemps : à la maladie s'ajoute la raréfaction de l'oxygène : la pièce n'a pas été aérée depuis six semaines.
15 Mars. – C'est la dernière fois que je prends la plume. Je suis en effet presque paralysé. Aujourd'hui, mon rythme cardiaque s'est accéléré, mon souffle s'est raccourci, et je sens qu'il est temps pour moi de dire adieu à cette terre. Je voudrais que ce document soit le témoignage d'un homme qui a compris qu'il assistait à la fin d'un peuple et d'une civilisation. Un nuage de mort, ultime perfectionnement de la technique, envoyé par on ne sait quel ennemi politique, on ne sait quel dictateur sanguinaire de l'Est Africain, s'est abattu sur nous. Un simple fait divers, mais pourtant une issue inéluctable à la décadence de nos mœurs. Et ce n'est pas un hasard si le Destin a choisi pour nous la lente torture plutôt que la vitrification immédiate. Car il nous faut payer pour nous être vautrés tels des pourceaux dans la fange des sept péchés capitaux... Mais je vois une lueur de rédemption. Ce n'est pas possible. Mes sens m'abusent. Ces hallucinations précèdent le dernier soupir. Non... J'entends bien un craquement sourd... Ils sont en train d'enfoncer la porte... Les équipes sanitaires... Je suis sauvé !
"UNE ÉTRANGE PERQUISITION
A.F.P. – Ce Lundi 15 Mars, les employés du Service des Télécommunications, qui venaient réparer une panne de téléphone au 12, rue de L… dans le 7ème arrondissement, ont été surpris, alors qu'ils atteignaient le palier du cinquième étage, par la puanteur qui se dégageait de l'appartement. Ils en ont aussitôt conclu qu'il y avait un cadavre derrière la porte. N'écoutant que leur courage, et faisant momentanément abstraction des nécessités du service, ils se sont emparés d'un lourd bélier, qu'ils ont péniblement remonté jusque là-haut, et se sont mis en peine de forcer la porte du domicile.
Ce fut chose faite assez rapidement. Dès qu'ils entrèrent, l'odeur se confirma. Toutes les portes étaient fermées et les lumières éteintes. L'odeur semblait provenir de la salle de séjour. Nos techniciens s'y sont aussitôt dirigés et dès qu'ils ont pénétré dans l'endroit, sont tombés en arrêt devant un spectacle consternant.
Monsieur B., un employé de banque, croupissait en effet là, depuis près de deux mois, au milieu de ses excréments. La pièce était encombrée de congélateurs et d'un appareil bizarre que les employés des P.T.T. n'ont pas osé toucher et que le Professeur H., de l'institut Pasteur, a formellement reconnu par la suite comme étant un engin de stérilisation des salles d'opération et de dissection.
Monsieur B., qui semblait dans un état mental déficient, s'est littéralement jeté au cou de ses "sauveteurs". Ceux-ci n'ont pas compris ses paroles. Ils ont simplement rapporté qu'il était question des dangers de la guerre bactériologique. M. K., psychologue, a déclaré qu'il s'agissait d'un cas typique de délire psycho-paranoïaque.
Monsieur B., qui a contracté une hépatite virale à la suite de l'ingestion du contenu d'une boîte de conserve avariée (qui constituait, avec de la viande congelée, sa unique nourriture), est actuellement hospitalisé à Cochin.
Il avait démissionné de son emploi, le 29 janvier dernier, sans raison apparente. Depuis, il avait disparu de la circulation."
France-Soir, 15 Mars.

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