La femme fatale
LA FEMME FATALE
Un jour, elle vint. Lévy-Bruhl en rêvait depuis toujours. Une femme ! Il avait entendu son souffle derrière la porte, et avait ouvert. Elle était entrée. Elle n'était pas de cette beauté purement sémantique qu'est l'inventaire des signes arbitraires de la féminité ; regard diaphane, cheveux clairs, taille fine, bassin ample... Une beauté intrinsèque, esthétique, artistique, asexuée. Lévy-Bruhl fut aussitôt séduit.
Elle se comporta d'emblée comme si elle eût habité chez lui depuis longtemps. La cuisine, la salle de bain, aucun lieu ne lui sembla étranger. Elle se restaura, prit un bain, et Lévy-Bruhl était heureux.
Ils prirent le thé, sans mot dire. Il la regardait. Elle le regardait. Il pouvait lire une infinie tendresse au fond de ses yeux gris.
C'en était fini de la solitude, il le savait. Plus besoin d'empoigner tristement son sexe, quand le soir vient. Plus besoin d'arpenter la rue S..., de comparer le plaisir d'un coït monnayé à l'abjection et au dégoût qui lui succèdent. Plus besoin de composer honteusement le numéro de S.O.S. amitié, S.O.S. rencontres, S.O.S. sexe...
Elle était là. Elle lui apportait l'amour, l'intimité, la sécurité. Quel être miséricordieux l'avait envoyée ? Lévy-Bruhl ne s'en souciait pas.
Elles n'avaient pas été très nombreuses, avant. Elles étaient toutes parties, il n'avait pas compris pourquoi. Elles l'avaient traité d'égoïste. Lui qui était prêt à tout leur donner.
Celle-là ne partirait pas, ne le traiterait pas d'égoïste, et il lui donnerait encore plus.
Elle sourit, et la joie emplit le cœur de Lévy-Bruhl et les larmes ses yeux.
Elle étendit ses jambes, s'étira voluptueusement, et cette aisance le combla. Les autres avaient toujours été distantes avec lui, même dans la plus extrême proximité spatiale.
Mais il ne voulait pas se remémorer ce passé jonché d'échecs. Il ne voulait pas ennuyer sa nouvelle compagne avec vingt années de désespoir et d'ennui.
Il était si ému qu'il ne savait que dire.
Ce fut elle qui engagea la conversation. De manière surprenante.
– Je suis venue pour vous tuer, dit-elle.
Lévy-Bruhl ne comprit pas. Ou plutôt, il comprit trop bien.
Elle n'avait rien de l'improbable salvatrice qu'il s'était plu à imaginer.
– Je suppose que vous avez deviné qui m'envoie ?
Lévy-Bruhl avait des ennemis. Nixon... Le VietNam... Trop long à expliquer.
– Votre mutisme me laisse penser que vous étiez préparé à ce qui vous arrive. Vous avez bien fait de ne pas tenter de me résister. Cela aurait inutilement compliqué les choses.
Elle sortit de son sac à main une arme légère et nacrée. La pointa sur lui. À nouveau son sourire. Il fut parcouru par un frisson de bonheur au moment où elle appuya sur la détente.

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